PARTIE 15 – Ce que Gerald savait

Mark fut arrêté dans la cuisine de Rachel.

Il avait tenté de ressortir par la porte arrière au moment où deux agents entraient par le jardin. Selon le rapport transmis à Alvarez, il avait résisté suffisamment pour qu’on le plaque au sol, mais personne n’avait été grièvement blessé.

Rachel avait une coupure à l’avant-bras causée par la vitre brisée de la porte.

Noah n’avait aucune blessure.

Clare ne ressentit le soulagement que lorsqu’elle entendit directement la voix de Rachel.

— Il va bien, dit-elle. Il tremble, mais il va bien.

Clare ferma les yeux.

— Et toi ?

— J’ai connu de meilleures soirées.

Une tentative de rire.

Puis la voix de Rachel se brisa.

— Il voulait les papiers de Walter.

— Il t’a dit pourquoi ?

— Il disait que Walter essayait de lui voler son propre fils.

Clare regarda Samuel.

— Et tu lui as répondu ?

— Que Noah n’était pas un actif financier.

Samuel baissa les yeux.

Rachel poursuivit :

— Il est devenu fou quand je lui ai dit que je savais pour le fonds.

Clare se figea.

— Comment tu savais ?

— Walter m’avait écrit une lettre. Je ne l’ai reçue qu’après sa mort.

Samuel se redressa.

— Une lettre ?

— Oui. Son avocat… enfin, pas vous. Un service de courrier recommandé.

Samuel fronça les sourcils.

— Walter avait donc utilisé un second canal.

Rachel continua :

— Il m’expliquait seulement qu’il avait pris certaines dispositions pour Noah, et qu’il voulait que je n’en parle à Mark sous aucun prétexte.

Clare demanda :

— Pourquoi tu ne nous l’as pas dit ?

— Parce que Walter me demandait de me taire jusqu’à ce qu’un avocat me contacte officiellement. Je pensais que c’était vous.

Samuel murmura :

— Il avait prévu davantage de garde-fous que je ne le pensais.

Clare ressentit une vague de tristesse.

Son père avait dû consacrer les dernières semaines de sa vie à anticiper le pire comportement possible de Mark.

Et il n’avait même pas tout confié à une seule personne.

Comme s’il avait compris qu’aucune protection unique ne suffirait.

La nuit se termina sans que Clare retourne à l’hôtel.

Elle resta au cabinet avec Samuel pendant qu’Alvarez coordonnait les interrogatoires.

Mark avait demandé un avocat immédiatement après son arrestation.

Il n’avait rien déclaré.

Gerald Pike, en revanche, avait commencé à parler.

Pas par remords.

Par peur.

Vers quatre heures du matin, Alvarez revint au cabinet.

Elle avait l’air épuisée.

— Gerald demande un accord.

Samuel se pencha.

— Quel genre ?

— Il affirme qu’il peut nous expliquer comment Mark a obtenu le médicament, ce qu’il voulait faire à Walter et ce qu’il cherchait dans le trust.

Clare demanda :

— Et vous le croyez ?

— Je crois qu’il veut éviter d’être inculpé comme coauteur.

— Est-ce qu’il l’est ?

— Ça dépend de ce qu’il savait avant la mort.

Samuel acquiesça.

— Et de ce qu’il a fait pour aider Mark après.

Alvarez posa son dossier.

— Il admet déjà avoir aidé Mark à fuir aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Parce que Mark lui a rappelé quelque chose qui s’est passé avec Briar Crest.

Clare sentit immédiatement le lien.

— De l’argent.

— Beaucoup.

Briar Crest n’était pas seulement un investissement en difficulté. D’après Gerald, le projet était proche de l’effondrement depuis plusieurs mois. Des coûts avaient été dissimulés à certains investisseurs. Des préventes avaient été comptabilisées trop tôt. Plusieurs partenaires risquaient de perdre des sommes importantes.

Mark avait tenté de maintenir le projet à flot avec des emprunts.

Puis avec l’argent pris dans les comptes communs.

Puis avec des garanties liées à l’héritage futur de Clare.

— Et Gerald ? demanda Clare.

— Il avait signé certains documents comptables qu’il savait trompeurs.

Samuel soupira.

— Donc Mark pouvait le faire tomber avec lui.

— Exactement.

Gerald affirmait que Mark avait utilisé cette peur pour obtenir des informations sur son ordonnance.

— Pourquoi cette ordonnance précisément ? demanda Clare.

Alvarez consulta ses notes.

— Gerald avait parlé devant Mark d’un traitement que son cardiologue lui avait refusé à cause du risque de ralentissement cardiaque. Mark aurait posé plusieurs questions.

— Avant les recherches sur son ordinateur ?

— Oui.

Clare sentit le dégoût monter.

Il avait collecté l’idée dans une conversation banale.

Puis il avait fait ses propres recherches.

— Gerald dit qu’il ne lui a jamais donné les comprimés, poursuivit Alvarez. Il reconnaît lui avoir dit le nom du médicament et lui avoir expliqué pourquoi son médecin avait finalement choisi autre chose.

— Et Mark a utilisé son identité pour récupérer l’ordonnance.

— C’est ce que montrent les éléments actuels.

Clare regarda la fenêtre. L’aube commençait à éclaircir le ciel.

— Et le soir de la mort ?

Alvarez tourna une page.

— Gerald affirme que Mark l’a appelé après avoir quitté la maison de Walter.

Clare se tourna brusquement.

— À quelle heure ?

— 21 h 31.

Dix minutes environ après le départ visible de Mark.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

Alvarez lut ses notes.

— « C’est fait. Maintenant, on attend. »

Clare sentit ses jambes devenir faibles.

Samuel ferma les yeux.

— Gerald lui a demandé ce qu’il voulait dire ?

— Oui.

— Et ?

— Mark aurait répondu : « Walter ne nous bloquera plus. »

Clare ne parla pas.

Elle pensa à son père observant ses comprimés le lendemain matin.

Pilules différentes.

Il avait survécu assez longtemps pour comprendre quelque chose.

Pas assez pour réparer ce qui lui avait été fait.

Alvarez poursuivit :

— Gerald dit qu’il a commencé à paniquer. Mark lui a affirmé qu’il avait simplement « corrigé une dose » et que Walter avait un cœur fragile.

— Corrigé une dose.

La voix de Clare était plate.

— C’est son expression ?

— Selon Gerald.

— Et Gerald n’a appelé personne.

— Non.

— Il a laissé mon père mourir.

— Oui.

Cette fois, Alvarez ne chercha pas une formulation plus prudente.

Le mot resta entre eux.

Laissé.

Clare sentit quelque chose se fermer définitivement en elle.

Samuel demanda :

— Que voulait Mark dans le coffre ?

— Gerald dit qu’il croyait que Mark cherchait un document permettant de contester le trust et d’accéder à l’argent avant la fin de l’enquête.

— Un document existe ?

— Pas à sa connaissance.

Clare pensa à l’enveloppe plastique portant le mot TRUST.

— Et ce qu’il avait après l’accident ?

Alvarez acquiesça.

— Nous l’avons retrouvé sur lui lors de son arrestation.

Clare se redressa.

— Qu’est-ce que c’était ?

Le lieutenant ouvrit son dossier.

— Des photocopies d’un brouillon ancien du trust.

Samuel fronça les sourcils.

— Ancien de combien ?

— Six ans.

Samuel sembla comprendre avant Clare.

— Avant les modifications de Walter.

Alvarez hocha la tête.

— Dans cette version, Mark aurait pu agir comme coadministrateur de certains actifs au décès de Walter, sous réserve de l’accord de Clare.

Clare eut presque envie de rire.

— Sous réserve de mon accord.

— Oui.

— Donc même son document miracle ne lui donnait rien sans moi.

Samuel répondit :

— Mais il lui donnait une base pour prétendre qu’une intention antérieure avait été modifiée sous influence ou incapacité.

Clare comprit.

— Il voulait contester les dernières versions.

— Probablement.

Alvarez ajouta :

— Gerald dit que Mark croyait pouvoir faire annuler les modifications si Walter mourait avant que certains échanges avec Samuel ne soient formalisés.

Samuel se leva.

— Elles étaient formalisées.

— Mark ne le savait pas.

Un détail minuscule.

Mais peut-être crucial.

Mark avait tué Walter en pensant supprimer l’obstacle avant que les protections ne deviennent irréversibles.

Il était arrivé trop tard.

Walter avait déjà signé.

Déjà enregistré.

Déjà distribué des copies.

Déjà laissé des instructions.

Clare sentit une douleur presque ironique.

Son père avait gagné une course dont il ignorait qu’elle se terminerait par sa mort.

Alvarez posa une autre feuille.

— Gerald a également parlé de Rachel.

Clare se raidit.

— Quoi sur elle ?

— Mark voulait que Rachel signe une déclaration disant qu’elle avait extorqué de l’argent pendant plusieurs années.

— Quoi ?

— Il comptait utiliser ça pour expliquer les virements si vous les découvriez.

Clare sentit la colère lui remonter jusqu’au visage.

— Donc si ses comptes étaient révélés, Rachel devenait la coupable.

— Selon Gerald, oui.

— Et Noah ?

— Mark pensait dire qu’il avait découvert tardivement être le père et qu’il avait simplement essayé d’assumer ses responsabilités.

Clare secoua lentement la tête.

Même son aveu avait une version préparée.

Même la vérité devait être remodelée jusqu’à ce qu’elle lui soit utile.

Samuel demanda :

— Gerald a-t-il vu Mark modifier les médicaments ?

— Non.

— Donc sur le meurtre lui-même, nous avons toujours la vidéo, les recherches, l’achat, l’accès à la maison, la toxicologie et les déclarations après coup.

— Plus les messages concernant la mort de Walter et les enjeux financiers.

Clare demanda :

— Ça suffit ?

Alvarez la regarda.

— Ça suffit largement pour une inculpation. Une condamnation, c’est au procureur et au jury de décider.

Le lieutenant posa ensuite quelque chose sur la table.

Une photographie prise lors de l’arrestation.

Mark, menotté, le visage contre le carrelage de la cuisine de Rachel.

Clare détourna presque les yeux.

Pas par compassion.

Parce qu’elle reconnaissait encore son mari.

Vingt-deux ans ne disparaissaient pas au moment où une paire de menottes se refermait.

Le visage restait le même.

C’était la connaissance de ce visage qui avait changé.

— Il a demandé à me parler ? demanda-t-elle.

— Oui.

Samuel se redressa.

— Non.

Alvarez regarda Clare.

— Son avocat ne veut pas qu’il vous contacte directement. Mark a demandé que je vous transmette un message.

Clare hésita.

— Lequel ?

— Il dit que Walter l’a poussé à bout et que « tout n’est pas ce que vous croyez ».

Clare ne réagit pas.

C’était tellement Mark.

Même maintenant, une porte laissée entrouverte.

Une promesse d’explication.

Un nouveau récit à l’intérieur duquel il pourrait encore devenir victime.

— Autre chose ?

Alvarez consulta ses notes.

— Oui.

Clare attendit.

— Il dit : « Demande à Clare pourquoi Walter avait peur qu’elle découvre ce qu’il avait fait à sa mère. »

Samuel leva brusquement la tête.

Clare resta immobile.

— Ma mère ?

Alvarez observa son visage.

— Cela signifie quelque chose pour vous ?

— Non.

Margaret Hail était morte quinze ans plus tôt.

Cancer du pancréas.

Une maladie rapide.

Terrible.

Mais claire.

Du moins, Clare l’avait toujours cru.

— Il essaie de détourner l’attention, dit Samuel.

Probablement.

Et pourtant, Clare sentit une ancienne porte s’ouvrir dans sa mémoire.

Sa mère malade.

Walter refusant parfois que Clare entre dans certaines conversations avec les médecins.

Une dispute dans la cuisine, peu avant l’hospitalisation finale.

Margaret disant : « Elle mérite de savoir. »

Walter répondant : « Pas comme ça. »

À l’époque, Clare avait cru qu’ils parlaient de la gravité du cancer.

Elle regarda Samuel.

— Mon père vous a déjà parlé de ma mère ?

Samuel hésita.

Ce fut suffisant.

Clare se redressa.

— Samuel.

Il baissa les yeux.

— Une fois.

— À propos de quoi ?

— D’un document que Margaret lui avait demandé de conserver.

— Quel document ?

Samuel réfléchit.

— Je ne l’ai jamais vu.

— Alors pourquoi tu sais qu’il existe ?

— Parce que Walter m’a demandé, il y a des années, ce qui arriverait juridiquement si un secret familial affectait la validité d’une succession future.

Clare sentit le sol se déplacer sous elle.

— Quel secret ?

Samuel secoua lentement la tête.

— Il ne me l’a jamais dit.

Alvarez intervint.

— Mark pouvait-il connaître cette histoire ?

Clare pensa à ses visites chez Walter.

Au dossier bleu.

Aux papiers volés.

— Peut-être.

Le lieutenant rangea la photographie de Mark.

— Alors nous devons déterminer s’il bluffe ou s’il a réellement trouvé quelque chose.

Clare se leva.

Elle pensait que l’arrestation de Mark fermerait enfin certaines portes.

Au lieu de cela, une nouvelle venait de s’ouvrir.

Et cette fois, elle menait quinze ans en arrière.

Vers sa mère.


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La neige étouffait mes cris tandis que mon mari disparaissait au-dessus de la falaise, persuadé d’avoir laissé mourir deux vies

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