Je remontai avec le carnet serré contre moi, la cassette et l’enveloppe placées dans le tiroir métallique de transport. Patricia marchait à côté de moi sans poser de question. Elle avait vu mon visage en sortant de la cabine et compris que le coffre contenait ce que nous cherchions.
Quand nous entrâmes dans le bureau, Russell se leva.
« Tu l’as trouvé. »
Je posai le carnet sur la table.
Il pâlit.
« Celui de Wayne ? »
« Oui. »
Je l’ouvris à la page de l’accident.
Russell lut les trois lignes.
Son visage se déforma comme si quelqu’un venait de lui donner un coup au ventre.
Il s’assit.
« Seigneur. »
Je gardai les yeux sur lui.
« Tu savais qu’il avait écrit ça ? »
« Non. Je savais qu’il notait tout. Je ne savais pas qu’il avait écrit ça aussi clairement. »
Il passa un doigt au-dessus de la ligne sans toucher le papier.
« R. a entendu trop de choses. »
Sa voix se brisa.
« Il me tenait avec ça. Il disait qu’il avait tout écrit pour prouver que j’étais dedans. »
« Mais cette page prouve surtout que tu avais entendu quelque chose. »
« Oui. »
Il me regarda.
Pour la première fois depuis le début de cette journée, je vis une part de son ancienne peur se détacher de lui.
Pas disparaître.
Se détacher.
« Wayne t’avait menti aussi », dis-je.
Russell baissa la tête.
« Oui. Mais ça ne change pas le fait que je me suis tu. »
« Non. »
Nous n’ajoutâmes rien.
Il n’y avait rien d’autre à ajouter.
Je montrai le message de Carl.
« Il avait laissé ça à Maman. »
Russell lut.
« Deux semaines après les funérailles. »
« Dans cinq jours. »
Son expression changea immédiatement.
« Tu n’iras pas seule. »
Je laissai échapper un rire sans humour.
« Tu n’as vraiment rien appris aujourd’hui. »
« Linda, cet homme a fait chanter notre famille pendant quarante ans. »
« Et Maman a organisé ce rendez-vous pour moi. »
« Ce n’est pas une raison pour lui obéir aveuglément. »
« Je ne vais pas lui obéir aveuglément. Je vais enfin décider moi-même. »
Cette fois, Russell ne répondit pas.
Patricia posa l’enveloppe du coffre devant moi.
« Vous devriez peut-être regarder ceci avant de décider quoi que ce soit. »
Je brisai le sceau.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs photocopies du carnet, une lettre destinée à la police et une liste chronologique rédigée par Maman.
Elle avait tout préparé.
Dates des retraits.
Dates des rencontres de Wayne avec Carl.
Nom du chauffeur.
Montant de l’indemnisation.
Paiements.
Faux billets.
Visites récentes de Carl.
Elle avait même noté l’heure approximative de chaque appel reçu au cours des trois derniers mois.
« Elle construisait un dossier », dit Patricia.
« Depuis des années. »
« Non », dis-je.
Je montrai les dates.
« Elle conservait les pièces depuis des années. Mais ce dossier-là, elle l’a assemblé récemment. »
Russell lut par-dessus mon épaule.
« Après le retour de Carl. »
J’acquiesçai.
La dernière page portait un titre manuscrit :
À remettre seulement si Linda décide de continuer.
Je sentis une pointe de colère.
Même à la fin, Maman avait transformé ma décision en étape d’un plan.
Mais cette fois, au moins, elle avait écrit décide.
Pas doit.
Je continuai.
Maman expliquait qu’elle avait revu Carl parce qu’il l’avait contactée après plusieurs années de silence.
Il n’était pas revenu pour de l’argent.
Pas au début.
Il était revenu parce qu’il était malade.
La phrase suivante me fit relever la tête.
« Russell, tu savais qu’il était malade ? »
« Non. »
« Il a un cancer. »
Patricia s’assit.
Je poursuivis.
Carl avait d’abord demandé à Maman si Linda connaissait la vérité.
Elle avait répondu non.
Il avait voulu savoir si Russell avait parlé.
Elle avait répondu non.
Carl lui avait alors dit qu’il ne voulait plus être le dernier homme vivant à savoir ce qui s’était passé sur Jefferson Avenue.
Je sentis mon estomac se nouer.
« Donc il ne revenait pas pour la faire chanter. »
Russell fronça les sourcils.
« Mais il a demandé 18 940 dollars. »
Je continuai à lire.
La somme n’était pas une exigence.
C’était une dette.
Carl avait conservé 18 940 dollars provenant des paiements de Wayne.
Il voulait les rendre.
Je fixai le papier.
Tout ce que nous avions cru venait de basculer une nouvelle fois.
« C’est lui qui devait l’argent à Maman. »
Patricia acquiesça lentement.
« Ce qui explique le dépôt. »
Russell prit la feuille.
« Alors le sac brun ? »
Je lus la suite.
Maman avait donné à Carl les faux billets pour qu’il les remette aux autorités avec les autres preuves liées aux activités de Wayne.
Le sac ne contenait pas le paiement du chantage.
Il contenait les preuves que Carl avait accepté de rendre.
Russell se passa une main sur le visage.
« J’ai tout compris à l’envers. »
« Parce que Maman ne t’a rien expliqué. »
« Elle ne me faisait pas confiance. »
Je regardai la page.
« Ou elle ne voulait pas que Carl pense qu’elle te faisait confiance. »
Cette idée le fit taire.
Carl avait accepté de coopérer, mais à une condition : il voulait parler à moi lui-même après la mort de Maman.
Il refusait de faire cette confession pendant qu’elle était encore vivante.
Pourquoi ?
La réponse apparaissait plus bas.
Parce qu’il avait peur qu’Evelyn essaie encore de protéger Russell.
Je levai les yeux vers mon frère.
Il resta parfaitement immobile.
« Il pense que Maman t’a protégé. »
« Elle l’a fait. »
« Pas seulement sur les quatre mille cinq cents. »
Russell ne dit rien.
Je repris la lettre.
Carl affirmait que Russell n’avait jamais participé à la préparation de l’accident.
Mais il avait fait quelque chose après.
Quelque chose que Maman connaissait.
Quelque chose qu’elle n’avait pas inscrit dans son dossier.
Je sentis ma poitrine se serrer.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Russell secoua la tête.
« Je ne sais pas ce qu’il veut dire. »
« Ne recommence pas. »
« Je te jure. Je ne sais pas. »
Je montrai la phrase.
« Carl dit que Maman a continué à te protéger pour quelque chose qui s’est passé après l’accident. »
Russell lut.
Sa respiration changea.
Je le vis.
« Tu sais. »
« Non. »
« Ton visage vient de changer. »
Il se leva.
« Linda… »
« Quoi ? »
Il passa les deux mains sur sa tête.
« Il y a une chose. »
Je restai debout face à lui.
« Dis-la. »
« Après que tu sois rentrée de l’hôpital… Wayne avait encore des papiers dans l’atelier. Des copies du règlement, des lettres, des notes sur Carl. »
« Et ? »
« Une nuit, je suis entré dans l’atelier. »
Je sentis une nouvelle fatigue m’envahir.
« Qu’as-tu pris ? »
« Rien. »
Il s’arrêta.
« J’ai brûlé des documents. »
Je le fixai.
« Quels documents ? »
« Je ne savais pas exactement. Wayne m’avait convaincu qu’ils me reliaient à l’accident. J’ai pris tout ce qui portait mon nom et je l’ai brûlé dans le baril derrière le garage. »
« Tu as détruit des preuves. »
« Oui. »
« Des preuves concernant mon accident. »
« Oui. »
Il avait les yeux humides.
« Je pensais me protéger d’un mensonge. J’ai peut-être détruit la seule chose qui aurait pu te montrer la vérité trente ans plus tôt. »
La colère revint, mais elle était presque épuisée.
« Et Maman savait ? »
« Elle l’a appris des années plus tard. »
« Et encore une fois, elle s’est tue. »
Russell ne répondit pas.
Je baissai les yeux vers la cassette audio.
Elle était étiquetée d’une seule date.
La date de la dernière visite de Carl chez Maman.
Patricia trouva un vieux lecteur dans une salle d’archives.
Quand elle revint, nous restâmes tous les trois autour du bureau.
J’insérai la cassette.
Un souffle électrique remplit la pièce.
Puis la voix de Maman.
Faible.
Fatiguée.
Mais parfaitement claire.
« Carl, recommence depuis le début. Cette fois, dis tout. »
Une voix d’homme répondit.
Rauque.
Âgée.
« Tout ? »
« Tout. Linda mérite au moins ça. »
Carl inspira profondément.
Puis il prononça une phrase qui fit fermer les yeux à Russell.
« Alors il faut commencer par ce que Russell a vu avant même que Wayne l’envoie au magasin. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Sur la cassette, Carl a révélé que l’accident n’était pas le premier crime de Wayne, et que Maman avait découvert la vérité trop tard
Après les funérailles, j’ai vidé le garde-manger de Maman et j’y ai trouvé 18 940 dollars.
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