PARTIE 11 – Au téléphone puis face à face, Rebecca demande à Anna la seule réponse capable de décider si une relation reste encore possible

Anna ne répondit pas tout de suite.

Rebecca tenait le téléphone si fermement que ses jointures blanchissaient. Mark était assis près d’elle. Je restais quelques pas plus loin, assez proche pour intervenir si elle me le demandait, assez loin pour que cette conversation lui appartienne.

« Rebecca… »

La voix d’Anna, minuscule dans le téléphone, tremblait suffisamment pour que je l’entende.

« Je ne sais pas comment répondre sans donner l’impression que j’essaie de me défendre. »

Rebecca ferma les yeux.

« Essayez quand même. »

Anna prit une longue respiration.

« J’avais vingt ans. Je croyais que ton père ne voulait plus de moi. Sa mère m’avait persuadée qu’il avait commencé une nouvelle vie avec Carol. Ma famille avait des problèmes d’argent. Je pensais que je n’avais aucun moyen de t’offrir la stabilité que tu méritais. »

Rebecca regarda le sol.

« Vous saviez qu’il était mon père. »

« Oui. »

« Et vous ne l’avez pas cherché. »

« Je l’ai essayé au début. Ruth m’a empêchée de l’atteindre. »

« Mais après ? »

Anna ne contourna pas la question.

« Après, j’ai eu honte. Puis le temps a passé. Et plus il passait, plus il devenait difficile de savoir si j’avais le droit de bouleverser des vies que j’imaginais heureuses. »

Rebecca fronça les sourcils.

« Donc tout le monde a décidé que je devais être protégée de ma propre histoire. »

Anna resta silencieuse.

Puis elle dit :

« Oui. »

Cette réponse directe sembla surprendre Rebecca.

« Vous pensez que vous avez eu raison ? »

« Non. »

« Même pour l’adoption ? »

Une pause.

« Je ne sais pas. »

Rebecca se raidit.

Anna poursuivit rapidement :

« L’adoption t’a donné une famille qui t’aimait. Mais je ne peux pas appeler “bonne décision” quelque chose que j’ai choisi avec de fausses informations. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’avais pu parler à Walter. »

Rebecca essuya une larme.

« Est-ce que vous auriez voulu me garder ? »

La voix d’Anna se brisa.

« Oui. »

Rebecca inspira brutalement.

« Alors pourquoi vous avez signé ? »

« Parce que vouloir un enfant et croire qu’on peut lui offrir une vie correcte ne sont pas la même chose. »

Anna pleurait maintenant.

« J’étais terrifiée. Je pensais que ton père m’avait rejetée. Ruth m’avait convaincue que revenir dans sa vie détruirait son avenir. J’ai cru que deux adultes stables t’aimeraient mieux que moi seule, effrayée et sans argent. »

Rebecca regarda la lettre de Carol.

« Ils m’ont aimée. »

« Je suis heureuse de l’entendre. »

Cette phrase était si simple que Rebecca releva la tête.

« Vous n’êtes pas en colère contre maman ? »

« Si. »

Anna ne mentit pas.

« Je suis en colère contre elle pour ce qu’elle a caché. Mais cela ne signifie pas que j’aurais préféré que tu grandisses sans amour. »

Rebecca mordit sa lèvre.

« Elle dit dans sa lettre que vous avez refusé mon adresse. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je ne voulais pas arriver devant ta porte comme un fantôme dont personne ne t’avait parlé. Et parce que je ne voulais pas recommencer ce qui avait été fait à ton père et à moi : décider que notre besoin était plus important que ton droit de choisir. »

Rebecca regarda Mark.

Il resta silencieux.

« Vous avez une photo de moi bébé. »

« Oui. »

« Papa me l’a montrée. »

La respiration d’Anna changea.

« Je l’ai gardée partout où j’ai vécu. »

Rebecca pleura en silence.

Personne ne bougea.

Puis elle demanda :

« Est-ce que vous avez eu d’autres enfants ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Ce n’est pas une réponse simple. »

« J’ai le temps. »

Anna hésita.

« J’ai eu des relations. J’ai aimé des gens. Mais après toi, je n’ai jamais réussi à penser à une autre grossesse sans paniquer. Plus tard, quand je me sentais enfin prête, ce n’était plus possible pour moi médicalement. »

Rebecca baissa la tête.

« Je suis désolée. »

« Ce n’est pas à toi d’être désolée. »

Le ton d’Anna fut presque ferme.

« Jamais pour ça. »

Je vis Rebecca réagir.

Cette façon précise de refuser qu’elle porte une culpabilité qui n’était pas la sienne ressemblait étonnamment à quelque chose que Carol aurait dit.

Les deux femmes qui l’avaient mise au monde et élevée partageaient peut-être plus que je ne l’aurais cru.

La conversation dura près d’une heure.

Rebecca posa des questions sur la famille d’Anna, ses parents, sa sœur, ses études, sa santé.

Puis Anna demanda timidement :

« Est-ce que j’ai le droit de te poser une question ? »

Rebecca réfléchit.

« Une. »

« Quel genre de livres tu aimes ? »

Rebecca eut un petit rire surpris.

« C’est ça, votre question ? »

« Je peux en choisir une autre si elle est mauvaise. »

« Non. »

Elle essuya ses joues.

« Les romans historiques. Et les biographies. »

Anna rit doucement.

« Moi aussi. »

Rebecca regarda le téléphone.

Cette petite coïncidence sembla plus bouleversante que les documents légaux.

Lorsque l’appel prit fin, elle ne proposa pas immédiatement une rencontre.

Anna non plus.

Elle se contenta de dire :

« Merci de m’avoir parlé. Je ne t’appellerai pas sauf si tu me le demandes. »

Rebecca ferma les yeux.

« D’accord. »

Après avoir raccroché, elle posa le téléphone sur la table.

« Je pensais que j’allais la détester. »

« Et maintenant ? » demanda Mark.

« Je ne sais pas. »

Elle regarda sa mère adoptive sur une photographie encadrée.

« Je ne sais plus où ranger personne. »

Je répondis :

« Peut-être que tu n’as pas besoin de les ranger. »

Elle me regarda.

« Ça, c’est une phrase de vieux père. »

Je souris.

« Je pratique depuis longtemps. »

Le lendemain, Rebecca rentra à Columbus avec Mark.

Je restai seul à Maple Street.

Pendant trois jours, personne ne prit de décision importante.

Rebecca m’envoyait parfois un message.

Tu vas bien ?

Oui.

Toi ?

Non. Mais un peu mieux.

Anna ne m’appela pas.

Je respectai ce silence.

Je passai mes journées à trier les papiers de Carol.

Chaque dossier révélait de petites choses.

Pas de nouveau grand secret.

Des tentatives de lettres jamais envoyées.

Des notes portant des dates.

Des numéros de téléphone.

Une chronologie laborieuse de ce qu’elle savait.

Je commençai à comprendre que les dernières années de Carol avaient été remplies d’un combat intérieur que je n’avais jamais aperçu.

Cela ne l’innocentait pas.

Mais cela lui rendait une complexité.

Un soir, je trouvai une note sans enveloppe.

Elle avait probablement été écrite peu après son diagnostic terminal.

Walter doit retrouver Anna lui-même.

Pas de lettre posthume pour expliquer à ma place.

Il doit entendre sa version avant la mienne.

Je relus plusieurs fois.

C’était donc volontaire.

Carol avait compris qu’elle n’avait plus le droit de contrôler l’histoire jusque dans ses derniers mots.

Elle m’avait donné un nom.

Pas une version.

Je m’assis longtemps dans son bureau.

« Trop tard », murmurai-je.

Mais je ne savais pas si je lui reprochais ou si je constatais seulement.

Le quatrième jour, Rebecca m’appela.

« Papa ? »

« Oui. »

« J’ai parlé à Anna hier. »

Je me redressai.

« Elle t’a appelée ? »

« Non. C’est moi. »

« Comment ça s’est passé ? »

« Bizarrement normal. »

Je souris malgré moi.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« On a parlé vingt minutes des garçons et quinze minutes des bibliothèques. »

Je laissai passer un silence.

« Ça ressemble à un bon début. »

« Ne te réjouis pas trop vite. »

« Promis. »

Rebecca inspira.

« Elle ne m’a demandé aucune photo. »

« D’accord. »

« Elle m’a dit qu’elle attendrait que je sois prête. »

« Ça lui ressemble. »

Rebecca se tut.

Puis :

« Je crois que je veux la rencontrer. »

Mon cœur se serra.

« Très bien. »

« Mais pas chez elle. »

« D’accord. »

« Et pas ici. »

« D’accord. »

« Un endroit neutre. »

Je réfléchis.

Une petite ville située à mi-chemin entre Columbus et Pittsburgh possédait un jardin botanique où Carol et moi nous étions arrêtés autrefois.

Puis je rejetai immédiatement l’idée.

Trop chargé pour moi.

Cette rencontre ne devait pas devenir une scène de mon passé.

« On peut trouver un café tranquille ou un parc. »

« Un parc », dit Rebecca. « Si ça devient trop difficile, je pourrai marcher. »

« Très bien. »

Elle hésita.

« Tu viendras ? »

Je ne m’attendais pas à la question.

« Si tu veux. »

« Je veux que tu sois là au début. »

« Alors je serai là. »

La rencontre fut fixée au samedi suivant dans un parc public à environ deux heures de chacun.

J’arrivai le premier.

Rebecca et Mark vinrent dix minutes plus tard.

Elle portait un manteau bleu foncé et avait attaché ses cheveux.

Je remarquai qu’elle avait apporté la lettre de Carol dans son sac.

« Tu es nerveuse ? » demandai-je.

« J’ai envie de vomir. »

« Ça compte comme nerveuse. »

Mark embrassa son front.

« Je reste près de la voiture. »

Rebecca acquiesça.

Puis nous vîmes Anna.

Elle avançait lentement sur le chemin, tenant un petit sac à main contre elle.

Elle s’arrêta à une dizaine de mètres.

Rebecca aussi.

Je regardai d’abord ma fille.

Puis Anna.

La ressemblance était plus forte en personne.

La même inclinaison de tête.

Les mêmes yeux.

Anna ne fit aucun pas de plus.

Elle attendit.

Rebecca fut celle qui combla la distance.

Elles se retrouvèrent face à face.

Aucune ne savait quoi faire de ses mains.

« Bonjour », dit Anna.

« Bonjour. »

Elles se regardèrent.

Puis Anna sourit légèrement.

« Tu es plus grande que je l’imaginais. »

Rebecca rit nerveusement.

« Je ne savais pas que vous m’imaginiez. »

La phrase aurait pu être cruelle.

Anna l’accepta.

« Tous les jours. »

Rebecca perdit son sourire.

Ses yeux se remplirent.

Anna aussi.

Je restai en retrait.

Après quelques secondes, Rebecca ouvrit les bras.

Anna porta une main à sa bouche.

Puis elles s’étreignirent.

Ce ne fut pas une étreinte parfaite.

Il y avait trop d’années entre elles.

Trop de douleur.

Trop de personnes absentes.

Mais elles restèrent ainsi assez longtemps pour que je détourne les yeux.

Lorsqu’elles se séparèrent, Rebecca pleurait.

Anna aussi.

« Je ne vous pardonne rien encore », dit Rebecca.

Anna hocha immédiatement la tête.

« Je ne te le demande pas. »

« Et je ne veux pas que vous preniez la place de maman. »

« Je ne le veux pas. »

Rebecca essuya ses joues.

« Mais je veux savoir qui vous êtes. »

Anna ferma les yeux.

« C’est plus que ce que j’espérais. »

Elles marchèrent ensuite ensemble.

Je les accompagnai au début.

Puis Rebecca se tourna vers moi.

« Papa ? »

« Oui ? »

« Je crois qu’on peut continuer seules un moment. »

J’acquiesçai.

« Bien sûr. »

Je ralentis.

Elles poursuivirent sur le sentier.

Deux femmes séparées par presque quatre décennies avançaient côte à côte, d’abord à distance, puis de plus en plus près.

Je les regardai jusqu’à ce qu’elles disparaissent derrière les arbres.

Et pour la première fois depuis la mort de Carol, quelque chose en moi se détendit.

Pas parce que tout était réparé.

Rien ne l’était.

Mais parce que personne n’empêchait plus personne de choisir.

Une heure plus tard, Rebecca revint seule vers moi.

Ses yeux étaient rouges, mais elle semblait plus stable.

« Où est Anna ? »

« Elle m’attend près du banc. »

« Ça s’est bien passé ? »

Rebecca inspira.

« Elle m’a donné quelque chose. »

Elle sortit une enveloppe de son sac.

Je reconnus immédiatement l’écriture de ma mère.

Ruth.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Rebecca me regarda.

« Une lettre qu’Anna n’a jamais ouverte devant toi. »

Mon ventre se contracta.

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle était adressée à Carol. »

Je ne bougeai plus.

« Anna l’a reçue par erreur après la mort de Ruth. Apparemment, elle faisait partie d’un dossier transféré avec d’anciens papiers. »

« Qu’est-ce qu’elle dit ? »

Rebecca me tendit l’enveloppe.

« Elle pense que tu dois la lire. »

Je l’ouvris.

Trois pages.

Dès les premières lignes, je compris que ma compréhension de l’histoire était encore incomplète.

Ruth n’avait pas seulement manipulé Anna.

Elle avait aussi manipulé Carol.

Et dans la dernière partie de la lettre, ma mère expliquait pourquoi elle avait voulu que Rebecca grandisse précisément avec moi.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : La dernière lettre de Ruth révèle pourquoi elle avait placé Rebecca chez Walter, mais oblige chacun à distinguer manipulation, amour et responsabilité

Story Parts

Au chevet de Carol, une promesse prononcée trop vite ouvre soudain une porte que Walter croyait murée depuis quarante ans

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