Julian monta à la barre le lendemain matin peu après dix heures. Jusqu’à cet instant, une partie de moi avait cru que Hale changerait d’avis pendant la nuit. Faire témoigner un accusé signifiait renoncer au silence derrière lequel Julian s’était protégé depuis le jardin. Une fois sous serment, il ne pourrait plus choisir quelles questions existaient.
Il traversa la salle avec une lenteur inhabituelle, prêta serment et s’assit. Son costume sombre semblait trop large aux épaules. Je remarquai qu’il avait perdu davantage de poids depuis notre réunion chez Arthur. Son visage me parut presque familier jusqu’à ce qu’il se tourne vers le jury et adopte cette expression calme que je connaissais si bien : celle qu’il utilisait lorsqu’il voulait donner l’impression que tout problème pouvait être ramené à une simple erreur de communication.
Hale commença par l’entreprise.
Julian décrivit quinze années de travail, les premiers petits chantiers, les employés recrutés, les années de croissance. Il parla des retards de paiement provoqués par plusieurs clients et de l’augmentation du prix des matériaux. Rien de ce qu’il disait n’était entièrement faux.
C’était précisément ce qui rendait Julian convaincant.
Il savait installer beaucoup de vérités autour du mensonge qu’il voulait protéger.
« À l’automne dernier, votre entreprise rencontrait-elle des difficultés ? » demanda Hale.
« Oui. Graves. »
« Pensiez-vous qu’elles étaient temporaires ? »
« Absolument. J’avais deux contrats qui devaient rapporter suffisamment pour remettre les comptes à flot. »
Hale lui demanda alors de parler de l’atelier.
Julian baissa les yeux quelques secondes.
« Je savais qu’Evelyn y était très attachée à cause de son père. Je savais aussi qu’il avait une valeur importante et qu’il n’était pas grevé. »
« Votre intention était-elle de lui voler ce bien ? »
« Non. Jamais. »
Il regarda dans ma direction.
Je ne bougeai pas.
« Je pensais utiliser temporairement sa valeur comme garantie et rembourser avant qu’elle ne subisse la moindre perte. »
Hale laissa quelques secondes passer.
« Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé ? »
Julian inspira profondément.
« Parce que j’avais peur qu’elle dise non avant même d’écouter. »
La salle resta silencieuse.
Lors de notre réunion, il avait prononcé une version plus brutale de cette réponse : parce que tu aurais dit non.
À la barre, il essayait maintenant de transformer le même aveu en peur conjugale.
« Avez-vous vous-même reproduit sa signature ? »
« Non. »
« Avez-vous vu votre mère signer son nom ? »
Julian hésita.
« Non. »
« Saviez-vous avec certitude que la signature sur la procuration était fausse ? »
« Je savais qu’Evelyn n’était pas présente chez Marcus. Je pensais que ma mère allait obtenir une signature ou préparer quelque chose que Marcus considérait comme acceptable. »
Je vis Dana écrire une courte note.
Hale passa rapidement au jour du jardin.
Julian reconnut m’avoir demandé d’aller chez Eleanor.
Il affirma qu’il espérait que nous trouverions une solution avant que j’appelle la banque.
« Vouliez-vous empêcher votre épouse de partir ? »
« Pas au début. »
Cette réponse, plus prudente qu’un simple non, était révélatrice.
« Que s’est-il passé ? »
Julian posa les mains l’une sur l’autre.
« Evelyn était extrêmement bouleversée. Elle agitait les documents, accusait tout le monde de fraude et menaçait d’appeler la police. Ma mère s’est énervée. Chloe a paniqué. Tout le monde parlait en même temps. »
« Avez-vous ordonné à Chloe de fermer le portail ? »
Julian regarda le jury.
« Je lui ai demandé de le fermer parce que je ne voulais pas qu’Evelyn parte en pleine crise avant qu’on ait terminé de parler. »
Je sentis Arthur se redresser légèrement derrière moi.
Julian venait d’admettre l’essentiel presque sans le comprendre.
Hale essaya de corriger.
« Votre objectif était donc de calmer la situation ? »
« Oui. »
« Et quand vous avez retenu Evelyn ? »
« Elle se débattait. Elle était enceinte. J’avais peur qu’elle tombe. »
La même justification que Hale avait essayé d’introduire lors de mon contre-interrogatoire.
Cette fois, elle venait directement de Julian.
Il poursuivit.
« Ma mère a pris cette tige. Je lui ai dit d’arrêter. »
Je tournai lentement la tête vers Dana.
Sur l’enregistrement, je ne me souvenais d’aucun ordre de ce genre.
Hale demanda :
« Avez-vous voulu qu’Eleanor frappe votre épouse ? »
« Bien sûr que non. »
« Avez-vous voulu que votre enfant soit blessé ? »
« Jamais. »
Sa voix se brisa légèrement.
Je connaissais autrefois ce changement précis.
Julian ne pleurait pas vraiment.
Il laissait simplement sa voix approcher des larmes.
Hale aborda le bâillon.
« Pourquoi avez-vous placé un morceau de tissu dans la bouche d’Evelyn ? »
Le visage de Julian se durcit.
« Elle criait très fort. Je pensais que les voisins appelleraient la police alors que nous pouvions encore régler la situation entre nous. »
Un silence différent tomba dans la salle.
Même Hale sembla regretter la réponse.
Julian essaya immédiatement de la corriger.
« Je ne veux pas dire que je voulais cacher quelque chose de criminel. Je pensais seulement que l’arrivée de la police aggraverait tout. »
Mais la phrase était déjà sortie.
Je pensais que les voisins appelleraient la police.
Donc je l’ai empêchée de crier.
Hale termina rapidement.
Dana se leva.
Elle n’emporta à la barre qu’un petit dossier.
« Monsieur Mercer, vous venez de dire que vous ne vouliez pas empêcher votre femme de partir au début. À quel moment avez-vous décidé qu’elle ne devait plus être libre de partir ? »
Hale objecta à la formulation.
Le juge demanda à Dana de reformuler.
« À quel moment avez-vous demandé à Chloe de fermer le portail ? »
Julian répondit :
« Quand Evelyn s’est levée avec les documents. »
« Elle allait où ? »
« Vers la sortie. »
« Vous vouliez qu’elle sorte ? »
« Je voulais qu’elle reste pour discuter. »
« Et elle voulait rester ? »
« Non. »
Dana laissa le silence faire le reste.
Puis elle prit une feuille.
« Votre sœur affirme que vous aviez appelé avant votre arrivée en disant : “Assure-toi qu’elle ne reparte pas avec.” Vous niez ? »
« Je ne me souviens pas exactement de mes mots. »
« Vous niez avoir dit quelque chose de cette nature ? »
« J’ai peut-être dit qu’il fallait garder les documents. »
« Pas Evelyn ? »
« Les documents. »
Dana se rapprocha légèrement.
« Alors pourquoi fermer le portail plutôt que prendre les papiers ? »
Julian ne répondit pas immédiatement.
« Parce qu’elle était agitée. »
« Et pourquoi lui retirer son téléphone ? »
« Je ne voulais pas qu’elle appelle avant que nous ayons parlé. »
« Pourquoi le jeter dans l’herbe ? »
« J’étais en colère. »
« Pourquoi la retenir physiquement ? »
« Elle se débattait. »
Dana releva la tête.
« Elle se débattait avant ou après que vous l’ayez retenue ? »
Julian fronça les sourcils.
« Les deux. »
« Donc votre épouse cherchait à vous échapper. »
« Elle paniquait. »
« Ce n’est pas ma question. Elle cherchait à vous échapper ? »
Long silence.
« Oui. »
Dana changea de sujet sans donner à la réponse le moindre commentaire.
« Parlons du bâillon. Vous venez de témoigner que vous craigniez que les voisins appellent la police. »
« Oui, parce que— »
« Merci. Vous saviez donc qu’elle criait assez fort pour demander de l’aide ? »
« Elle criait, oui. »
« Vous avez mis quelque chose dans sa bouche afin que les voisins l’entendent moins ? »
Julian regarda Hale.
Le juge dit :
« Répondez à la question. »
« Oui. »
Dana sortit ensuite la transcription audio.
« Où, sur cet enregistrement, vous entend-on dire à votre mère d’arrêter de frapper Evelyn ? »
Julian se raidit.
« Tout n’a pas été capté. »
« C’est vrai. Alors indiquez au jury approximativement quand vous l’avez dit. »
« Je ne me souviens pas. »
« Avant ou après avoir bâillonné votre femme ? »
« Je ne sais pas. »
« Avant ou après qu’Eleanor applique du piment sur ses blessures ? »
Hale objecta.
Le juge autorisa une reformulation.
Dana demanda :
« Avez-vous physiquement empêché votre mère de continuer ? »
« Non. »
« Avez-vous lâché Evelyn ? »
« Pas immédiatement. »
« Pourquoi ? »
Julian fixa la barre devant lui.
« Tout allait très vite. »
Dana posa alors une photographie médicale sur l’écran.
Les marques parallèles de mon dos apparurent devant le jury.
Je détournai les yeux.
« Plusieurs coups, monsieur Mercer. Un bâillon. Du piment placé sur les lésions. Votre épouse qui demande qu’on pense au bébé. À quel moment exact avez-vous considéré que la situation était devenue suffisamment sérieuse pour la libérer ? »
« Quand elle est tombée. »
« Elle n’est pas tombée. Elle a rampé jusqu’au portail après que votre sœur l’a ouvert. »
Julian respira fort.
Dana revint aux finances.
« Vous saviez qu’Evelyn refuserait l’hypothèque ? »
« Je pensais qu’elle refuserait. »
« Vous avez donc décidé de ne pas lui demander. »
« Je pensais protéger notre avenir. »
« Vous avez écrit à Marcus : “Besoin que ça passe sans Evelyn présente.” C’est votre message ? »
« Oui. »
« Votre mère a répondu qu’elle avait “quelque chose de suffisamment proche”. Vous avez compris qu’elle parlait d’une signature ? »
« Je n’étais pas destinataire de ce message. »
« Ce n’est pas ma question. »
Julian se passa la langue sur les lèvres.
« Probablement. »
« Et pourtant vous avez envoyé le dossier à la banque. »
« Marcus disait que c’était acceptable. »
Dana posa devant lui le document bancaire.
« Vous êtes le demandeur professionnel. Les fonds ont été versés à votre société. Vous avez signé chaque page indiquant que les informations fournies étaient exactes. Est-ce votre signature ici ? »
« Oui. »
« Ici ? »
« Oui. »
« Et ici ? »
« Oui. »
Dana fit une pause.
« Curieux, monsieur Mercer. Votre propre signature est authentique sur toutes les pages qui vous donnent accès aux trois cent mille dollars. C’est uniquement celle de votre épouse qui ne l’est pas. »
Hale se leva.
« Argumentatif. »
Objection retenue.
Mais personne ne pouvait ne pas avoir entendu.
Dana termina avec un dernier document.
Le message où Julian m’avait écrit : On peut arranger les finances sans envoyer des gens en prison.
« Que vouliez-vous dire ? »
« Je voulais sauver mon mariage. »
« Vous proposiez de rembourser l’hypothèque si Evelyn cessait les procédures. »
« Je voulais régler les choses. »
« Parce que vous saviez qu’elle n’avait jamais autorisé ce prêt ? »
Julian releva les yeux.
Et pendant une seconde, je retrouvai l’homme de notre cuisine, le soir où tout avait commencé.
Pas le mari.
Le calcul.
« Je savais qu’elle n’avait pas autorisé la manière dont ça avait été fait. »
Dana retourna à sa table.
« Plus de questions. »
Julian descendit de la barre une demi-heure plus tard, après quelques questions supplémentaires de Hale.
Il ne me regarda pas.
Le jury quitta la salle.
La journée semblait terminée lorsque Dana reçut un message de son assistante.
Elle le lut deux fois.
Puis elle demanda à Arthur et moi de rester.
« Eleanor vient de contacter son avocat après avoir entendu le témoignage de Julian. »
Je sentis mon ventre se contracter légèrement, puis se relâcher.
« Qu’est-ce qu’elle veut ? »
« Elle dit que Julian a menti sous serment sur un point précis. »
Dana posa son téléphone.
« Elle affirme qu’il ne s’est jamais opposé aux coups. Elle dit au contraire qu’avant votre arrivée, c’est lui qui lui a demandé de vous faire suffisamment peur pour que vous signiez ensuite tout ce qu’ils mettraient devant vous. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : La dernière révélation d’Eleanor détruit la défense de Julian, tandis qu’un verdict imminent se heurte soudain à l’urgence de ma grossesse
Alors que j’étais enceinte, mon mari m’a immob!lisée, le visage contre un banc, pendant que sa mère me fr@ppait avec une tige mouillée en hurlant : « Tu vas apprendre quelle est ta place dans cette famille ! »
Part 13 of 15
