PARTIE 5 – Une enveloppe que Claire n’avait jamais osé ouvrir contenait une question de Nora à laquelle personne n’avait encore répondu

Pendant les trois jours qui suivirent notre retour à la bibliothèque, Claire et moi recommençâmes à nous écrire avec une prudence presque méthodique.

Pas comme avant.

Avant, nos conversations se remplissaient de tout et de rien : photos de cafés mal servis, commentaires stupides sur les transports, messages envoyés trop tard parce qu’aucun de nous ne voulait réellement terminer la soirée.

Désormais, chaque échange semblait passer par une porte étroite.

Je pouvais sentir ce que Claire retenait.

Elle pouvait probablement sentir la même chose chez moi.

Pourtant, quelque chose avait changé depuis le moment où nous avions relu ensemble les trois dernières pages du roman de Nora.

Je n’étais plus seulement en train d’évaluer un mensonge.

J’essayais de comprendre ce qui restait vrai autour de lui.

Le mardi soir, Claire m’envoya une photo.

Pas d’elle.

Pas de Nora.

Une simple boîte en carton brun posée sur le parquet de son appartement.

Le couvercle était entrouvert.

À l’intérieur, je distinguais des enveloppes, des cartes postales, des rubans, plusieurs photographies et un petit carnet couvert de tissu bleu.

Son message contenait une seule phrase.

« Je crois qu’il faut que je te montre le reste. »

Je regardai l’écran longtemps.

Une semaine plus tôt, j’aurais immédiatement demandé ce qu’elle entendait par « le reste ».

Cette fois, je posai le téléphone, terminai le plat que je venais de réchauffer et fis la vaisselle avant de répondre.

Je voulais être certain de ne pas réagir uniquement parce qu’elle venait d’ouvrir une nouvelle porte vers Nora.

« Quel reste ? »

La réponse arriva rapidement.

« Ce que ma mère et moi avons gardé après sa mort. »

Je m’appuyai contre le plan de travail.

« Il y a quelque chose sur moi ? »

Trois petits points apparurent.

Disparurent.

Revinrent.

« Oui. »

Je sentis mon ventre se nouer.

« Quoi ? »

« Je ne sais pas complètement. »

Je relus la phrase.

« Comment ça, tu ne sais pas ? »

« Il y a une enveloppe avec ton prénom. Je ne l’ai jamais ouverte. »

Je cessai de respirer pendant une seconde.

Puis je tapai :

« Depuis combien de temps tu l’as ? »

Cette fois, elle mit davantage de temps.

« Depuis dix-sept ans. »

Je posai le téléphone.

Je marchai jusqu’à la fenêtre de mon appartement.

En bas, un livreur attachait son vélo à un poteau. Deux étudiants traversaient la rue en se disputant joyeusement. Une femme promenait un chien trop petit pour son manteau rouge.

Le monde continuait avec une indifférence parfaite.

Derrière moi, le téléphone vibra encore.

« Je sais que ça paraît horrible. »

Je le repris.

« Pourquoi ne l’as-tu jamais ouverte ? »

« Parce qu’elle ne m’était pas destinée. »

Je restai immobile.

Cette réponse me déstabilisa plus que je ne l’aurais cru.

Claire avait caché l’existence de Nora pendant six mois.

Mais elle avait aussi gardé dix-sept ans une enveloppe qu’elle aurait pu ouvrir en dix secondes.

Pour la première fois, les deux versions d’elle que j’essayais de réconcilier cessèrent de sembler totalement incompatibles.

« Je viens demain », écrivis-je.

« D’accord. »

Puis, quelques secondes plus tard :

« Tu veux que je sois seule ? »

Je savais ce qu’elle demandait réellement.

Sa mère possédait peut-être d’autres souvenirs.

Peut-être aurait-elle dû être là.

« Oui. Pour l’instant. »

Le lendemain, j’arrivai après le travail.

La robe verte n’était plus sur la chaise.

Cela me rassura d’une manière absurde.

Claire avait remis l’appartement dans son ordre habituel. Le tapis avait été déplacé légèrement. Deux tasses attendaient sur la table basse. La boîte brune était posée entre elles.

Elle ne m’embrassa pas.

Elle ne tenta même pas de me toucher.

« Thé ? »

« Oui. »

Pendant qu’elle allait à la cuisine, je m’assis face à la boîte.

Je reconnus immédiatement certaines choses.

La photographie de la bibliothèque n’en faisait pas partie. Je l’avais toujours dans mon portefeuille.

Mais il y avait d’autres images de Nora.

Sur l’une, elle portait ses fameuses lunettes jaunes et levait deux doigts derrière la tête d’un garçon inconnu.

Sur une autre, elle était allongée sur une couverture dans un parc, un livre ouvert contre son ventre.

Elle paraissait maigre.

Plus fragile que dans mes souvenirs.

Je détournai les yeux.

Claire revint avec le thé.

« Tu peux regarder tout ce que tu veux. »

Je posai la main sur le bord de la boîte.

« Où est l’enveloppe ? »

Elle ouvrit le petit carnet bleu.

À l’intérieur, entre deux pages, une enveloppe crème était glissée à plat.

Mon prénom se trouvait au centre.

ETHAN.

Écrit en lettres irrégulières.

Pas l’écriture de Claire.

Je n’eus aucun doute.

Nora.

Je tendis la main, puis m’arrêtai.

Claire me regardait.

« Tu es certaine de ne jamais l’avoir ouverte ? »

« Absolument. »

« Ta mère ? »

« Non plus. »

« Comment vous saviez qu’elle était pour moi ? »

Claire montra mon prénom.

« On supposait qu’il n’y avait pas cinquante Ethan dans sa vie à ce moment-là. »

Je pris l’enveloppe.

Elle était légère.

J’observai la fermeture.

La colle ancienne tenait encore.

« Elle savait qu’on avait déménagé ? »

« Oui. »

« Alors pourquoi écrire quelque chose qu’elle ne pouvait pas envoyer ? »

« Je ne sais pas. »

Je passai mon pouce sous le rabat sans l’ouvrir.

« Elle pensait peut-être qu’on finirait par te retrouver. »

« Toi ? »

« Ou ma mère. »

Je regardai Claire.

« Et vous n’avez pas réussi. »

« Non. »

Je posai l’enveloppe sur mes genoux.

Je n’étais pas certain d’avoir envie de savoir ce qu’elle contenait.

Pendant plusieurs jours, j’avais cru vouloir récupérer chaque morceau du passé.

Mais un souvenir retrouvé pouvait être corrigé.

Une lettre ne pouvait pas l’être.

Ce qu’elle contenait était figé.

Claire sembla comprendre.

« Tu n’es pas obligé de l’ouvrir maintenant. »

Je hochai la tête.

« Je sais. »

Je la regardai.

« C’est exactement pour ça que je vais le faire. »

J’introduisis soigneusement mon doigt sous le rabat.

Le papier craqua.

À l’intérieur se trouvait une feuille pliée en quatre.

Et quelque chose de plus épais.

Je fis glisser les deux.

Le second objet était un morceau de papier cartonné découpé en forme de ticket.

Au feutre bleu, Nora avait écrit :

BON POUR UNE FIN DE LIVRE CORRECTE.

Je restai stupéfait.

Claire porta une main à sa bouche.

Puis elle rit.

Un vrai rire, surpris et douloureux.

« Ça lui ressemble tellement. »

Je retournai le carton.

Au dos :

VALABLE QUAND ETHAN ARRÊTERA DE SE PLAINDRE.

Je secouai la tête.

« Elle avait vraiment huit ans ? »

« Malheureusement, oui. »

Je souris malgré moi.

Puis j’ouvris la lettre.

L’écriture était plus difficile à lire.

Des mots avaient été barrés.

Certaines lettres montaient au-dessus des lignes.

Je commençai lentement.

Nora écrivait qu’elle partait « pendant un moment » et que sa mère insistait pour qu’elle prenne des vêtements chauds alors que l’hôpital avait « probablement déjà du chauffage ».

Elle expliquait qu’elle était toujours fâchée à propos du livre.

Puis elle précisait qu’elle n’était plus vraiment fâchée.

Elle demandait si j’avais fini l’histoire.

Elle affirmait que la fin était mauvaise.

J’eus un rire étranglé.

Claire ne disait rien.

Je continuai.

Une phrase parlait de notre déménagement.

Elle disait avoir demandé à la bibliothécaire si elle connaissait ma nouvelle adresse.

La femme ne la connaissait pas.

Puis venait la partie qui me fit arrêter.

Nora avait écrit qu’elle avait été contente que je ne sache pas qu’elle était malade.

Elle disait que les adultes changeaient de visage lorsqu’ils l’apprenaient.

Moi, non.

Parce que je ne savais rien.

Je posai la feuille.

Mes yeux brûlaient.

Claire détourna légèrement le regard pour me laisser l’espace de me reprendre.

« Elle l’avait écrit comme ça ? »

Ma voix était basse.

Claire secoua la tête.

« Je ne l’ai jamais lu. »

Je repris la lettre.

Nora expliquait qu’elle détestait lorsque les gens la laissaient gagner.

Elle précisait que moi, je ne la laissais jamais gagner.

« C’est faux », murmurai-je.

Claire me regarda.

« Quoi ? »

« Elle trichait. Ce n’est pas pareil. »

Claire sourit.

Je continuai.

La dernière partie était plus courte.

Nora disait qu’elle voulait revenir avant que le club de lecture recommence.

Elle voulait choisir le prochain livre.

Et si je revenais un jour, elle demandait que quelqu’un me dise une chose.

Je relus la phrase trois fois.

« Quoi ? » demanda Claire doucement.

Je levai les yeux.

« Elle voulait savoir si j’étais devenu quelqu’un qui lisait plus vite. »

Claire éclata de rire.

Je ris avec elle.

Puis, sans prévenir, ma gorge se serra complètement.

Je baissai la tête.

Le rire se transforma en souffle.

Et finalement, je pleurai.

Pas longtemps.

Pas de manière spectaculaire.

Quelques larmes seulement.

Mais elles arrivèrent sans permission.

Claire resta à sa place.

Je remarquai qu’elle avait serré sa tasse entre ses deux mains.

Elle me regardait sans bouger.

Après un moment, j’essuyai mon visage.

« Tu peux venir. »

Elle hésita.

« Tu es sûr ? »

Je hochai la tête.

Elle se déplaça lentement et s’assit près de moi.

Pas contre moi.

Près.

Je lui tendis la lettre.

« Lis-la. »

« Elle est pour toi. »

« Je veux que tu la lises. »

Claire prit la feuille.

Elle parcourut les premières lignes.

Son expression changea presque immédiatement.

À la phrase concernant les adultes qui changeaient de visage, elle s’arrêta.

Ses lèvres tremblèrent.

Elle reprit.

Lorsque Claire termina, elle resta longtemps silencieuse.

Puis elle replia soigneusement la lettre.

« J’aurais dû te retrouver plus tôt. »

Je secouai la tête.

« Tu ne pouvais pas. »

« Plus tard, si. Quand les réseaux sociaux sont devenus plus simples… j’aurais pu chercher davantage. »

« Tu n’avais que mon prénom. »

« J’aurais pu essayer. »

« Peut-être. »

Elle baissa les yeux.

Je repris l’enveloppe.

« Mais tu l’as gardée. »

Claire me regarda.

« Oui. »

« Pendant dix-sept ans. »

« Oui. »

« Sans l’ouvrir. »

Elle hocha la tête.

Je posai la lettre sur mes genoux.

« Je suis toujours en colère contre toi. »

« Je sais. »

« Mais ça compte. »

Elle ne demanda pas ce que je voulais dire.

Je pense qu’elle avait compris.

Il existe une différence entre respecter une vérité et avoir le courage de la dire.

Claire avait respecté l’enveloppe.

Elle n’avait pas respecté mon droit de connaître le reste.

Ces deux faits pouvaient exister en même temps.

Je plongeai la main dans la boîte.

« Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? »

Nous passâmes près de deux heures à regarder le contenu.

Une carte postale de la mer.

Des dessins de Nora.

Une photo de Claire plus jeune tenant un gâteau trop petit pour le nombre de bougies plantées dessus.

« Tu avais vraiment ces cheveux ? »

Claire arracha la photo de mes doigts.

« Certains souvenirs n’ont pas besoin d’être retrouvés. »

« Cette frange devrait être inscrite dans les archives publiques. »

« Ethan. »

« Je pense à la sécurité collective. »

Elle sourit en secouant la tête.

Pour la première fois depuis la découverte de la photographie, notre humour ne sembla pas être une intrusion.

Il cohabitait avec le reste.

Puis je trouvai le carnet bleu.

« C’est à elle ? »

Claire se raidit légèrement.

« Oui. »

Je ne l’ouvris pas.

« Journal intime ? »

« Pas exactement. Elle écrivait des listes. Des phrases. Des idées d’histoires. »

Je le reposai.

« Tu l’as lu ? »

« Oui. Après sa mort. »

Je réfléchis.

« Il parle de moi ? »

Claire hésita.

« Un peu. »

Je la regardai.

« Quoi ? »

« Tu veux vraiment savoir aujourd’hui ? »

Je regardai l’heure.

Il était presque vingt-trois heures.

Je savais qu’une partie de moi voulait continuer jusqu’à épuiser chaque morceau de Nora en une seule nuit.

Mais je savais aussi que ce serait une erreur.

« Non. »

Claire sembla soulagée.

Je remis le carnet dans la boîte.

« Garde-le pour l’instant. »

« D’accord. »

Je rangeai la lettre dans son enveloppe.

« Celle-ci vient avec moi. »

« Bien sûr. »

Je me levai.

Claire aussi.

Nous restâmes face à face près de la porte.

Je tenais l’enveloppe contre moi.

« Tu sais ce qui est étrange ? »

« Quoi ? »

« Je suis venu ici en pensant que cette lettre allait peut-être me donner une sorte de réponse. »

« Et elle ne l’a pas fait ? »

« Si. Mais pas celle que j’attendais. »

Claire attendit.

« J’avais peur d’avoir compté pour elle uniquement parce qu’elle avait peu d’amis à cause de sa maladie. »

Claire fronça les sourcils.

« Ethan… »

« Je sais que ça paraît égoïste. »

« Non. »

« La lettre dit autre chose. Elle aimait justement que je ne sache rien. »

Claire hocha doucement la tête.

« Oui. »

Je regardai l’enveloppe.

« Alors peut-être que le plus important dans notre amitié, c’était précisément ce que j’ignorais. »

Claire baissa les yeux.

La phrase atteignit quelque chose entre nous.

Nous le savions tous les deux.

Je pris ma veste.

Avant d’ouvrir la porte, je me retournai.

« Claire. »

« Oui ? »

« Je veux lire le carnet. »

Elle sembla surprise.

« Quand ? »

« Pas ce soir. »

« D’accord. »

Je secouai la tête en souriant.

« Tu recommences. »

« Je sais. »

Je posai la main sur la poignée.

« Samedi. À la bibliothèque. »

Elle me regarda.

« Tu veux que je l’apporte ? »

« Oui. »

Je sortis.

Dans l’ascenseur, j’ouvris encore une fois l’enveloppe.

Le petit ticket tomba dans ma paume.

BON POUR UNE FIN DE LIVRE CORRECTE.

Je le retournai.

VALABLE QUAND ETHAN ARRÊTERA DE SE PLAINDRE.

Je souris.

Puis je remarquai quelque chose que je n’avais pas vu plus tôt.

Tout en bas, dans un coin, une autre phrase avait été ajoutée en caractères minuscules.

SI JE NE REVIENS PAS, CLAIRE SAURA QUOI FAIRE.

Mon sourire disparut.

Je relus la ligne.

Une fois.

Deux fois.

Puis une troisième.

Claire ne m’avait jamais mentionné cela.

Je sortis immédiatement mon téléphone.

Mais avant d’appuyer sur son nom, une question plus inquiétante s’imposa.

Si Nora avait laissé une instruction particulière à Claire dix-sept ans plus tôt, pourquoi Claire venait-elle de me dire qu’elle n’avait jamais lu cette enveloppe ?


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Une phrase minuscule laissée par Nora révéla que Claire avait reçu autrefois une mission qu’elle prétendait avoir presque oubliée

Story Parts

Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir

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