Le phare de Bellweather se trouvait à deux heures de route.
Claire me proposa d’attendre le week-end.
J’acceptai.
Pas parce que je manquais d’impatience.
Parce que je commençais à comprendre qu’ouvrir trop vite chaque porte laissée par Nora revenait presque à refermer les précédentes avant d’avoir eu le temps de regarder à l’intérieur.
Le samedi matin, Claire passa me chercher à huit heures.
Je descendis avec le livre, la lettre et une copie de la page du carnet mentionnant Bellweather.
Je n’avais pas encore lu le carnet complet.
Claire avait proposé de me le donner.
J’avais refusé.
« Plus tard », avais-je dit.
Elle avait simplement répondu :
« Très bien. »
Ce progrès me fit sourire lorsque je montai dans la voiture.
Claire le remarqua.
« Quoi ? »
« Rien. »
« Ce sourire dit clairement quelque chose. »
« Je pensais que tu avais réussi à ne pas dire “d’accord”. »
« J’ai failli. »
« Je suis fier de toi. »
« La barre est extrêmement basse. »
Nous quittâmes la ville.
La circulation diminua rapidement.
Les immeubles laissèrent place à des zones industrielles, puis à des champs plats et à des routes bordées d’arbres.
Claire conduisait avec ses deux mains posées presque symétriquement sur le volant.
Elle faisait cela lorsqu’elle était nerveuse.
Je l’avais remarqué dès nos premières semaines.
Autrefois, je lui aurais demandé immédiatement ce qui n’allait pas.
Cette fois, j’attendis.
Au bout de quarante minutes, elle parla d’elle-même.
« La dernière fois que je suis allée à Bellweather, Nora avait huit ans. »
« Comme sur la photo ? »
« Quelques semaines plus tard. »
« Elle allait bien ? »
Claire réfléchit.
« Ce jour-là, oui. »
Je regardai les champs.
« Pourquoi y êtes-vous allées ? »
« Notre mère avait dû travailler. J’avais promis de garder Nora pendant la journée. Elle avait découvert une brochure du phare à la bibliothèque et avait décidé qu’elle devait absolument le voir. »
« Évidemment. »
« Elle avait une période obsessionnelle sur les naufrages. »
« Rassurant. »
Claire sourit.
« Elle voulait savoir combien de bateaux avaient coulé à cause du phare. »
« Et ? »
« Aucun, justement. Ce qui l’avait déçue. »
Je ris.
« Ça lui ressemble de plus en plus. »
« Tu récupères vite. »
Cette phrase me fit réfléchir.
Récupérer.
Comme si Nora avait été une langue ancienne que mon cerveau réapprenait.
Je regardai Claire.
« Tu te souvenais déjà de cette journée avant de retrouver le carnet ? »
« Oui. »
« Mais pas du lien avec moi. »
« Non. »
Elle baissa légèrement le volume de la radio.
« Je pensais que Bellweather était juste un souvenir qu’elle aimait bien. »
« Qu’est-ce qu’elle a écrit exactement ? »
Claire avait apporté une copie.
Elle me la tendit lorsqu’elle s’arrêta à un feu.
Je lus.
Si Claire retrouve Ethan un jour, il faut l’emmener à Bellweather.
En dessous, Nora avait ajouté :
PAS TOUT DE SUITE. SEULEMENT S’IL EST TOUJOURS LUI.
Je fronçai les sourcils.
« “Toujours lui”, ça veut dire quoi ? »
Claire secoua la tête.
« Je n’en ai aucune idée. »
« Et comment étais-tu censée vérifier ça ? »
« Nora ne fournissait pas toujours de procédure opérationnelle. »
« Manque de rigueur. »
« Terrible. »
Le feu passa au vert.
Je repliai la copie.
Plus nous approchions de la côte, plus le ciel changeait.
Des nuages gris s’étiraient au-dessus de la route.
L’air devenait plus lumineux malgré eux.
Lorsque l’océan apparut enfin, je tournai instinctivement la tête vers la vitre.
Claire me regarda brièvement.
« Tu viens souvent ici ? »
« Jamais dans ce coin. »
« Moi non plus depuis Nora. »
Nous arrivâmes au phare peu avant onze heures.
La tour blanche se dressait sur une falaise basse.
Pas spectaculaire.
Pas immense.
Mais isolée.
Le vent nous frappa dès que nous sortîmes de la voiture.
Je remontai ma fermeture éclair.
Claire riait déjà parce que ses cheveux venaient de lui recouvrir entièrement le visage.
« Très élégant », dis-je.
« Merci. »
Nous suivîmes le sentier.
Un petit centre d’accueil occupait un bâtiment en pierre.
Des panneaux racontaient l’histoire maritime de la région.
Claire s’arrêta devant l’un d’eux.
« Elle s’était ennuyée ici après trente secondes. »
« Et pourtant c’était son idée de venir. »
« Elle voulait le phare, pas l’histoire administrative du phare. »
Nous achetâmes deux billets.
L’employé nous informa que la tour serait accessible encore une heure avant une fermeture temporaire à cause du vent.
Nous montâmes.
L’escalier était étroit.
Claire avançait devant moi.
Au bout d’une vingtaine de marches, elle ralentit.
« Tu vas bien ? »
Elle se retourna.
« Oui. »
« Tu détestes les escaliers en colimaçon. »
« Je déteste les escaliers en colimaçon mal conçus. »
« Celui-ci date du dix-neuvième siècle. »
« Exactement. Aucune considération pour mes standards modernes. »
Je la laissai reprendre son souffle.
Puis nous continuâmes.
En haut, le vent produisait un sifflement constant contre les vitres.
La mer s’étendait jusqu’à l’horizon.
Grise.
Large.
Presque métallique.
Claire resta près de la fenêtre.
Son visage avait changé.
« Quoi ? »
Elle secoua la tête.
« Rien. »
Je m’approchai.
« Tu te souviens d’elle ici. »
« Oui. »
Je ne demandai pas davantage.
Au bout d’un moment, Claire parla.
« Elle avait eu peur de monter. »
Je la regardai.
« Nora ? »
« Terrifiée. »
« Pourtant elle voulait venir. »
« Elle avait imaginé le phare sans penser aux escaliers. »
Je souris.
« Elle a monté quand même ? »
« Après vingt minutes de négociation. »
« Quel genre de négociation ? »
Claire sourit.
« Elle exigeait une récompense. »
« Évidemment. »
« Je lui avais promis une glace. »
« Ça paraît raisonnable. »
« Ensuite elle en a exigé deux. »
« Là, je la respecte davantage. »
Claire rit.
Puis elle regarda la mer.
« Une fois arrivée en haut, elle ne voulait plus redescendre. »
Nous restâmes là plusieurs minutes.
Je cherchais quelque chose.
Un détail.
Un objet caché.
Une inscription.
Mais rien n’indiquait pourquoi Nora avait voulu que je vienne.
« Peut-être qu’elle voulait juste que je voie ça. »
Claire hocha la tête.
« Possible. »
Mais elle ne semblait pas convaincue.
Nous redescendîmes.
À l’extérieur, nous suivîmes un chemin qui longeait la falaise.
Le vent poussait des odeurs de sel et d’herbe humide.
Plus loin, une petite plage de galets apparaissait entre deux rochers.
Claire s’arrêta brutalement.
« Attends. »
« Quoi ? »
Elle regardait un banc en bois.
Il était récent.
Mais son emplacement semblait avoir réveillé quelque chose.
« Il y avait déjà un banc ici. Pas celui-là. Un ancien. »
Je suivis son regard.
« Vous vous êtes assises là ? »
« Oui. »
Nous nous approchâmes.
Sur le côté du sentier, un panneau indiquait un chemin plus ancien menant vers une crique.
Claire resta immobile.
« Nora voulait descendre. »
« Et toi ? »
« J’avais dit non. »
« Pourquoi ? »
« Le sentier était glissant. Elle était fatiguée. »
Claire regarda la pente.
« Elle s’était mise en colère. »
Je souris.
« Surprenant. »
« Elle avait dit que tout le monde utilisait toujours sa santé comme raison de lui interdire les choses. »
Le sourire disparut de mon visage.
Claire continua.
« J’ai fini par céder. »
« Vous êtes descendues ? »
« Oui. »
Nous suivîmes le sentier.
Il était mieux entretenu aujourd’hui.
En bas, la crique était presque vide.
Seulement des galets noirs, quelques morceaux de bois flotté et des rochers creusés par l’eau.
Claire marcha lentement.
Puis elle s’arrêta près d’un grand rocher plat.
« Ici. »
Je regardai autour de moi.
« Quoi, ici ? »
« Elle avait caché quelque chose. »
Je me tournai vers elle.
« Quoi ? »
Claire fronça les sourcils.
« Je ne sais plus. »
« Comment peux-tu te souvenir qu’elle a caché quelque chose sans te souvenir de quoi ? »
« Parce que je lui avais demandé ce qu’elle faisait et elle m’avait répondu que ce n’était pas mes affaires. »
Je ris.
« Ça, oui, ça laisse une trace. »
Claire s’accroupit près du rocher.
« Elle avait creusé quelque part. »
Je regardai le sol.
Des galets.
Du sable compact.
Rien d’évident.
« Dix-sept ans ont passé. »
« Je sais. »
« Même si elle avait enterré quelque chose, ce ne sera probablement plus là. »
Claire se releva.
« Probablement. »
Nous cherchâmes quand même.
Pas avec beaucoup d’espoir.
Nous déplacions quelques pierres.
Nous regardions sous les rochers.
Après vingt minutes, je commençais à me sentir ridicule.
« Peut-être que le sens de Bellweather n’est pas un objet. »
Claire hocha la tête.
« Je pensais la même chose. »
Je m’assis sur une pierre.
« Alors pourquoi écrire “seulement s’il est toujours lui” ? »
Elle s’assit à côté de moi.
« Peut-être qu’elle voulait savoir si tu étais toujours aussi agaçant. »
« Test réussi. »
« Clairement. »
Je regardai l’eau.
Une vague se brisa contre les galets.
Puis une autre.
« Claire. »
« Oui ? »
« Quand Nora disait que je l’attendais quand elle était fatiguée… tu l’avais vu ? »
« Une ou deux fois. »
« Qu’est-ce que je faisais ? »
« Rien de particulier. Tu attendais. »
« C’est tout ? »
« Oui. »
Je réfléchis.
« Peut-être que “toujours lui” voulait seulement dire ça. »
Claire me regarda.
« Quoi ? »
« Quelqu’un qui attend. »
Elle ne répondit pas.
Je regardai la mer.
« Elle devait partir souvent. Hôpital, traitements, trucs que je ne comprenais pas. Peut-être qu’elle voulait juste savoir si j’étais devenu le genre de personne qui part quand ça devient compliqué. »
Claire resta silencieuse.
« C’est possible », dit-elle enfin.
Je souris tristement.
« Et ironiquement, tu m’as donné une excellente occasion de le vérifier. »
Elle baissa les yeux.
« Oui. »
Je regrettai immédiatement le ton.
« Ce n’était pas une attaque. »
« Je sais. »
« Claire. »
Elle me regarda.
« Je ne suis pas encore parti. »
Son expression changea.
Je laissai les mots exister sans les corriger.
Sans ajouter « mais ».
Sans créer une promesse que je n’étais pas prêt à faire.
Je ne suis pas encore parti.
C’était vrai.
Et pour aujourd’hui, suffisant.
Claire posa une main sur la pierre entre nous.
Pas sur moi.
Je regardai ses doigts.
Puis quelque chose attira mon attention derrière eux.
Une petite encoche dans le rocher.
Je me penchai.
« Attends. »
« Quoi ? »
Je passai les doigts dans la fente.
Une pierre plus petite semblait coincée à l’intérieur.
Je la tirai.
Derrière, une cavité étroite apparaissait.
Claire se rapprocha.
« Oh mon Dieu. »
À l’intérieur se trouvait quelque chose enveloppé dans plusieurs couches de plastique jauni.
Mon cœur accéléra.
Je tirai le paquet.
Il était plus lourd que prévu.
Claire me regarda sans respirer.
Je déchirai doucement le plastique.
Un petit bocal apparut.
À l’intérieur, des morceaux de papier roulés.
Et une étiquette.
ETHAN DOIT EN CHOISIR UN.
Je regardai Claire.
« Tu savais ? »
« Absolument pas. »
J’ouvris le couvercle.
Le métal résista.
Claire m’aida.
Finalement, il céda avec un grincement.
À l’intérieur se trouvaient peut-être vingt petits papiers.
Je pris le premier.
Dessus :
LIS UN LIVRE SANS SAUTER LA FIN.
Je ris.
Le second :
LAISSE QUELQU’UN D’AUTRE GAGNER UNE FOIS.
Le troisième :
REVIENS ICI AVEC QUELQU’UN QUE TU AIMES.
Je cessai de sourire.
Claire regardait le papier.
Je ne savais pas si Nora avait écrit « aimer » comme un enfant parlant d’un ami, d’un parent, de quelqu’un de proche.
Cela n’avait aucune importance.
Je remis le papier dans le bocal.
« Elle disait d’en choisir un. »
Claire hocha la tête.
Je mélangeai les petits rouleaux.
J’en pris un au hasard.
Je l’ouvris.
Cette fois, je ne ris pas.
Je lisais les mots tandis que Claire observait mon visage.
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
Je lui tendis le papier.
Elle lut.
PUISQUE LES FINS SONT IMPORTANTES, ESSAIE DE NE PAS GÂCHER LA TIENNE.
Claire resta silencieuse.
Je regardai la mer.
La phrase était enfantine.
Presque maladroite.
Mais elle venait d’une petite fille qui avait passé une partie de sa courte vie à réécrire les histoires lorsqu’elle trouvait leur conclusion injuste.
Claire replia doucement le papier.
« Tu crois qu’elle parlait de quoi ? »
Je regardai le bocal.
« Je ne sais pas. »
Puis je la regardai.
« Et pour une fois, je n’ai pas besoin de savoir immédiatement. »
Elle sourit.
Nous remontâmes vers le phare en emportant seulement le papier choisi.
Le bocal resta caché dans la cavité.
Je remis la petite pierre en place.
« Tu le laisses ? » demanda Claire.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Je regardai le rocher.
« Parce qu’elle a dit d’en choisir un. Pas de voler tout le jeu. »
Claire rit.
Nous remontâmes lentement.
À mi-chemin, elle glissa légèrement sur un galet.
Je tendis la main.
Elle la saisit.
Une fois stable, elle ne la lâcha pas.
Moi non plus.
Nous continuâmes ainsi.
Arrivés près du sentier principal, Claire s’arrêta.
« Ethan. »
« Oui ? »
« Je ne veux pas interpréter ce papier comme quelque chose à propos de nous si tu ne le veux pas. »
Je la regardai.
« Bien. »
Elle attendit.
« Mais moi, je vais l’interpréter comme quelque chose à propos de moi. »
« Comment ? »
Je réfléchis.
« En arrêtant de croire que chaque erreur oblige une histoire à se terminer immédiatement. »
Claire ne bougea plus.
Je continuai.
« Ça ne veut pas dire que tout est pardonné. »
« Je comprends. »
« Ça veut dire que je veux voir ce qu’on fait après l’erreur. »
Ses yeux brillèrent.
« D’accord. »
Je levai un doigt.
« Là, tu avais le droit. »
Elle rit à travers une émotion qu’elle tentait visiblement de maîtriser.
Nous reprîmes le chemin.
À quelques mètres de la voiture, Claire s’arrêta de nouveau.
« Je dois te dire quelque chose avant qu’on reparte. »
Je soupirai.
« C’est mauvais signe quand tu commences comme ça. »
« Ce n’est pas un nouveau secret sur Nora. »
« Déjà mieux. »
Elle me regarda droit dans les yeux.
« Je t’aime. »
Je ne répondis pas immédiatement.
Nous nous l’étions déjà dit avant la photographie.
Plusieurs fois.
Mais ces mots avaient désormais un autre poids.
Claire poursuivit.
« Tu n’as pas besoin de répondre. Je voulais simplement arrêter de choisir le moment le plus sûr pour dire les choses. »
Je la regardai.
Le vent tirait sur son manteau.
Ses cheveux partaient dans toutes les directions.
Elle ne semblait pas sûre.
Elle ne semblait pas protégée.
Elle semblait simplement honnête.
Je m’approchai.
Je posai ma main contre sa joue.
Puis je l’embrassai.
Pas longtemps.
Pas comme une réparation.
Pas comme une conclusion.
Quand je reculai, Claire me regarda avec surprise.
« Je ne sais pas encore exactement ce qu’on est », dis-je.
« Moi non plus. »
« Mais je t’aime aussi. »
Elle ferma les yeux une seconde.
Puis elle sourit.
Nous montâmes dans la voiture.
Sur le trajet du retour, le petit papier resta posé entre nous, près du levier de vitesse.
PUISQUE LES FINS SONT IMPORTANTES, ESSAIE DE NE PAS GÂCHER LA TIENNE.
Je croyais alors avoir compris le message.
Je me trompais.
Parce qu’à notre retour, un message vocal attendait Claire.
Il venait de sa mère.
Et dès les premières secondes, le visage de Claire changea.
« Claire », disait la voix. « J’ai trouvé quelque chose dans les affaires de Nora. Je crois que ça concerne Ethan. Et je pense que vous devez tous les deux venir me voir. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Chez la mère de Claire, un vieux carnet révéla que Nora avait préparé une dernière rencontre bien avant que nous soyons adultes
Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir
Part 8 of 15
