Le lendemain, Claire me demanda de dresser la liste de tout ce que j’avais versé aux Rochefort depuis notre mariage.
— Je ne veux pas savoir, dis-je.
— Si.
— Claire.
— Élise.
Je détestais cette femme.
Je commençai.
Premier prêt à l’entreprise : 50 000.
Puis 80 000.
Puis 120 000.
Avances diverses.
Participation à l’augmentation de capital.
Compte courant d’associé.
Apports à la SCI.
Garantie temporaire d’une ligne bancaire désormais éteinte.
Puis les dépenses familiales.
Vacances à Megève payées « parce que Maxime avait un problème de trésorerie ».
Assurance d’une voiture utilisée par Béatrice.
Travaux du manoir que j’avais avancés en attendant un remboursement jamais venu.
Mariage de Charlotte ?
Je m’arrêtai.
— Quoi ? demanda Claire.
— J’ai payé l’acompte du fleuriste.
— Combien ?
— Vingt-deux mille.
Elle leva les yeux.
— Des fleurs ?
— Beaucoup d’orchidées.
— Je déteste les orchidées.
Je ris.
Puis les chiffres cessèrent d’être amusants.
Sur dix ans, en excluant les dépenses ordinaires de notre couple, j’avais injecté ou avancé environ 2,6 millions d’euros dans des structures de la famille.
Une partie avait été remboursée.
Une partie convertie en titres.
Une partie restait en compte courant.
Une partie faisait l’objet de justificatifs médiocres.
Je n’étais pas une idiote financière.
Ce constat fut important.
J’avais su la plupart du temps que je prêtais.
J’avais négocié certaines conventions.
Obtenu des garanties.
Ce que j’avais sous-estimé, c’était la manière dont la famille racontait ces apports.
À moi :
— Merci, Élise. Temporaire.
À l’extérieur :
— Maxime finance tout.
À Béatrice :
— L’entreprise reste dans la famille.
À Nathalie :
— Élise nous rend les actions.
À Charlotte :
— Maman a payé le mariage.
Tout un récit.
Et moi au milieu, invisible.
Claire me demanda :
— Pourquoi vous n’avez jamais exigé qu’ils vous reconnaissent comme actionnaire majoritaire ?
Je réfléchis.
— Parce que je ne voulais pas être celle qui « prenait » l’entreprise du père de Maxime.
— Même après avoir payé pour la sauver.
— Oui.
— Pourquoi ?
Je ne savais pas.
Puis :
— Parce que Maxime me disait que si j’exerçais réellement mes droits, sa mère le vivrait comme une humiliation.
Claire prit son stylo.
— Et donc vous avez protégé Béatrice de l’humiliation.
Je regardai la table.
— Apparemment.
Elle ne dit rien.
Pas besoin.
Je revis l’assiette se briser.
Le rire de Charlotte.
La phrase :
Elle ne fait pas partie de cette famille.
Peut-être que le problème n’était pas qu’ils ne savaient pas ce que j’avais donné.
Peut-être qu’ils le savaient parfaitement et qu’il fallait précisément minimiser mes apports pour continuer à les accepter sans se sentir redevables.
Je reçus ce jour-là une lettre de l’avocat de Maxime.
Ton très professionnel.
Il contestait l’idée que ma position d’actionnaire puisse être utilisée pour « déstabiliser une entreprise familiale dans le cadre d’un conflit conjugal ».
Claire lut.
Puis sourit.
— Classique.
— Ils ont raison sur un point.
— Lequel ?
— Je ne veux pas utiliser l’entreprise pour mon divorce.
— Parfait.
Elle posa la lettre.
— Alors nous séparons tout.
D’un côté, divorce.
De l’autre, gouvernance de Rochefort.
Troisième sujet : SCI.
Quatrième : prêt Delacroix.
Cinquième : document de cession potentiellement faux.
Sixième : les dettes fiscales et sociales à vérifier.
— Sixième ?
Claire me regarda.
— Armand Delacroix affirme que sa due diligence montre plusieurs retards.
— Le château disait insolvabilité.
— Le propriétaire a parlé trop vite en public. « Insolvabilité » est un terme qu’on ne devrait pas jeter dans une salle de mariage sans comptes complets.
Je hochai.
— Alors ils sont insolvables ou non ?
— On va le savoir.
Voilà la différence entre un récit de famille et une analyse.
Je connaissais assez mon métier pour apprécier.
Nous envoyâmes une demande formelle d’information en ma qualité d’actionnaire majoritaire.
Comptes détaillés.
Situation de trésorerie.
Dettes.
Nantissements.
Convention avec parties liées.
Rémunérations des dirigeants.
Contrats avec sociétés de la famille.
Pas de prise de pouvoir.
Pas encore.
Seulement la lumière.
Maxime répondit le soir même :
Tu veux me faire auditer maintenant ?
J’écrivis :
Je veux comprendre l’entreprise dont je détiens 51,8 %.
Sa réponse :
C’est l’entreprise de mon père.
Je regardai longtemps.
Puis :
Ton père est mort il y a douze ans. Une entreprise n’est pas un tombeau.
Il ne répondit pas.
PARTIE 5 — LE PRÊT QU’IL AVAIT CACHÉ À TOUT LE MONDE
Armand Delacroix m’invita à son bureau trois jours plus tard.
Claire vint avec moi.
Son groupe n’était pas seulement propriétaire du château.
Delacroix Participations investissait dans l’immobilier et accordait certains financements privés aux PME en difficulté.
Quatre mois plus tôt, une holding appartenant à Maxime avait emprunté 1,6 million.
Objectif déclaré :
acquisition future de titres de Transports Rochefort.
— Mes titres, dis-je.
— Une partie, répondit Armand.
— Pourquoi prêter avant que j’accepte de vendre ?
— Nous n’avons pas débloqué l’intégralité.
Il posa le contrat.
Première tranche :
600 000 euros.
Déjà versée.
Seconde :
1 million.
Conditionnée notamment à une promesse de cession signée de ma part.
Je me tournai vers Claire.
— Il a déjà reçu six cent mille ?
Armand hocha.
— Avec ses propres titres nantis et une garantie complémentaire.
— Où est l’argent ?
— Bonne question.
Le financement devait servir aux frais de transaction et à la préparation de l’acquisition.
Mais des relevés fournis au prêteur montraient des sorties.
Cent vingt mille vers une société de conseil.
Quatre-vingt mille à une dette personnelle.
Une partie réinjectée dans Transports Rochefort.
Et 95 000 euros versés à un prestataire événementiel.
Je fixai le chiffre.
— Le mariage.
Armand répondit :
— Une partie des dépenses, vraisemblablement.
Je me mis à rire.
Claire me regarda.
— Ça va ?
— Maxime a emprunté pour acheter mes actions et a utilisé une partie de l’argent pour payer le mariage de sa sœur où on m’a interdit de manger.
Même Armand eut une expression étrange.
— Présenté ainsi…
— Il existe une autre manière de le présenter ?
Armand poursuivit.
La deuxième tranche n’avait pas été débloquée parce que mon accord manquait.
Puis, deux semaines avant le mariage, Maxime avait envoyé un document.
PROTOCOLE DE CESSION — version signée
Ma signature y figurait.
Je cessai de sourire.
— Ce n’est pas la mienne.
Claire se pencha.
— Vous êtes sûre ?
— Absolument.
Le document portait une signature numérique scannée.
Pas une signature électronique qualifiée.
Une image.
Je reconnus immédiatement la source possible.
Un ancien procès-verbal de ma holding.
Armand précisa :
— Notre service juridique n’a pas accepté cette version comme suffisante. Nous avions demandé une signature vérifiable devant conseil.
Voilà pourquoi le rendez-vous chez Maître Vannier existait.
Ils avaient besoin de me faire signer réellement.
Le faux document n’avait pas suffi.
Mais il avait servi à maintenir le dossier de prêt vivant.
Claire demanda :
— Qui l’a envoyé ?
Armand montra l’email.
Maxime.
Je restai immobile.
L’adultère faisait mal.
L’assiette faisait mal.
Mais la signature provoqua autre chose.
Une sensation beaucoup plus nette.
— On dépose plainte ?
Claire répondit :
— On fait expertiser et on examine la qualification. Mais oui, si vous confirmez ne l’avoir jamais signé.
— Je confirme.
Armand ajouta :
— Je dois également vous dire que nous envisageons d’exiger le remboursement anticipé de notre première tranche si certaines déclarations contractuelles se révèlent fausses.
— Ce qui mettrait Maxime en difficulté.
— Probablement.
Je regardai Claire.
— Je ne veux pas utiliser Armand pour le ruiner.
— Vous n’avez rien à utiliser. Delacroix fera ce que son contrat et ses risques imposent.
Armand approuva.
— Exactement.
Cette phrase me soulagea.
Je n’avais pas besoin de créer la chute de Maxime.
Il avait déjà construit les conditions.
Je n’avais qu’à cesser de me placer entre lui et elles.
PARTIE 6 — LE CONSEIL D’ADMINISTRATION
Transports Rochefort & Fils n’avait pas un conseil d’administration au sens classique d’une SA, mais un comité stratégique prévu par le pacte, et la SAS était dirigée par un président et un directeur général.
Béatrice était présidente.
Maxime directeur général.
Ma holding était majoritaire.
Mais les statuts exigeaient différentes majorités pour révoquer ou nommer selon les fonctions.
Autrement dit, 51,8 % ne signifiait pas :
Je claque des doigts et je règne.
Nous convoquâmes une assemblée selon les formes prévues.
Maxime tenta d’obtenir un report.
Refusé, faute de motif suffisant.
La réunion eut lieu dans une salle neutre.
Pas au manoir.
Étaient présents :
Béatrice.
Maxime.
Charlotte.
Les deux cadres minoritaires.
Moi.
Nos conseils.
Le commissaire aux comptes.
Une tension si épaisse qu’on aurait pu la découper.
Béatrice prit immédiatement la parole.
— Tout ceci est une farce.
Je ne répondis pas.
— Élise utilise son adultère imaginaire pour détruire l’entreprise de mon mari.
Je regardai Maxime.
Il baissa les yeux.
Donc Béatrice ne savait peut-être même pas encore pour Nathalie.
Ou feignait.
Je répondis :
— Il existe une grossesse.
Charlotte se tourna vers Maxime.
— Quoi ?
Béatrice :
— De quoi parle-t-elle ?
Maxime tapa sur la table.
— Ça n’a rien à voir avec la société.
Pour une fois, il avait raison.
— Exact, dis-je. Alors revenons à la société.
Le commissaire aux comptes présenta une note préliminaire.
Tensions de trésorerie.
Retards fournisseurs.
Charges sociales payées avec décalage mais pas encore dans une situation irrécupérable.
Deux prêts en covenant breach.
Une acquisition de Rouen dont la valeur avait été surévaluée.
Des dépenses de réception et de représentation élevées.
Mais pas d’« insolvabilité totale ».
La société possédait encore un vrai fonds de commerce.
Des contrats rentables.
Des actifs.
Le problème était la liquidité.
Puis vinrent les opérations liées.
Une entreprise de décoration détenue par Charlotte avait facturé 146 000 euros sur trois ans.
Certaines prestations réelles.
Prix parfois élevés.
Une société immobilière de Béatrice louait des bureaux à Transports Rochefort au-dessus du marché estimé.
Plus grave :
près de 310 000 euros de dépenses classées « relations publiques » incluaient des voyages familiaux, des repas sans justification professionnelle claire et plusieurs dépenses liées au mariage.
Je regardai Charlotte.
Elle devint rouge.
— Je ne savais pas.
Le commissaire répondit :
— Nous ne disons pas que vous saviez.
Puis le vrai choc.
Un compte intitulé Rochefort Prestige avait reçu 480 000 euros de l’entreprise sur quatre ans pour « gestion d’image et hospitalité ».
Bénéficiaire ultime :
une holding contrôlée par Béatrice et Maxime.
Claire me regarda.
Pas besoin de commentaire.
Était-ce un détournement criminel ?
Pas encore établi.
Il existait peut-être des conventions approuvées.
Des prestations.
Des remboursements.
Mais tout devait être audité.
Je pris la parole.
— Je propose la nomination immédiate d’un cabinet indépendant pour une revue des conventions avec parties liées et de la trésorerie.
Maxime :
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que ça coûtera une fortune.
Un des cadres minoritaires, Laurent Aubry, intervint :
— Moins qu’une faillite.
Béatrice le fusilla du regard.
Le vote passa.
Puis je proposai une limitation temporaire des nouveaux engagements supérieurs à 100 000 euros sans double validation.
Passa.
Maxime se leva.
— Tu es en train de prendre mon entreprise.
Je répondis :
— Non.
— Regarde ce que tu fais !
— J’empêche une société dans laquelle j’ai investi plus de deux millions de prendre de nouveaux risques sans contrôle pendant qu’on vérifie les comptes.
— Mon père l’a créée !
Je le regardai.
— Et toi, tu as engagé ses actifs pour payer un mariage et financer le rachat de mes titres.
Silence.
Charlotte se tourna vers lui.
— Tu as payé mon mariage avec un prêt ?
Il ne répondit pas.
Elle pâlit.
— Maxime ?
Béatrice intervint :
— Ce sont des arrangements de trésorerie.
Charlotte se leva.
— Maman, ferme-la.
Première fois de ma vie que j’entendais Charlotte parler ainsi à sa mère.
Quelque chose se fissurait.
Pas seulement entre Maxime et moi.
Dans toute la famille.
PARTIE 7 — LA MARIÉE QUI AVAIT RI
Charlotte m’appela trois jours plus tard.
Je refusai.
Elle rappela.
Puis envoya :
Je ne te demande pas de me pardonner. J’ai besoin de comprendre ce que Maxime a fait avec le mariage.
Je finis par accepter un café.
Elle arriva sans maquillage.
Cela ne lui ressemblait pas.
— Mon mari est furieux.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il découvre que certaines factures n’étaient pas payées.
Je restai silencieuse.
Le mariage n’avait pas été annulé.
La cérémonie avait eu lieu.
Le dîner presque entièrement aussi.
Mais plusieurs prestataires attendaient encore.
Le fleuriste.
Une partie de l’orchestre.
Un décorateur.
L’hôtel du lendemain.
Charlotte pensait que Béatrice avait tout réglé.
Béatrice pensait que Maxime avait organisé la trésorerie.
Maxime comptait sur la seconde tranche Delacroix.
Et la seconde tranche dépendait de ma signature.
Tout le mariage reposait en partie sur un argent qu’ils n’avaient pas encore.
— Je ne savais pas, dit Charlotte.
Je la regardai.
— Tu savais que je n’avais pas mangé.
Elle baissa les yeux.
Voilà.
Pas de diversion.
— Oui.
— Et tu as ri.
Ses yeux se remplirent.
— Oui.
Je laissai le silence.
— Pourquoi ?
Elle tourna sa tasse.
— Parce que Maman avait dit avant le dîner qu’il fallait « te remettre à ta place ».
Je sentis mon estomac se contracter.
— Pourquoi ?
— Elle était persuadée que tu allais compliquer la cession.
— Je ne savais même pas qu’elle existait.
Charlotte leva les yeux.
— Je sais maintenant.
Puis :
— Maxime nous disait que tu voulais sortir de la famille depuis des mois.
— Faux.
— Qu’il te rachetait proprement.
— Faux.
— Que tu lui demandais 1,3 million pour te laisser partir.
Je ris, incrédule.
— Charlotte, mes titres valent probablement plusieurs millions de plus que ça.
Elle pâlit.
— Il disait que tu étais heureuse de récupérer ton apport.
Je regardai la rue.
— Et l’assiette ?
Charlotte pleurait.
— Maman pensait que si tu étais suffisamment humiliée, tu signerais juste pour partir.
Voilà.
Pas une impulsion alcoolisée.
Une stratégie psychologique.
Peut-être pas au détail de l’assiette.
Mais l’exclusion était volontaire.
Je sentis une nausée.
— Et toi, tu as accepté.
Elle essuya ses joues.
— Je voulais que mon mariage soit parfait.
— Au prix de quoi ?
Elle ne répondit pas.
— Tu veux que je dise que Maxime et Maman m’ont manipulée ?
— Non.
— Parce qu’ils l’ont fait.
— Peut-être.
Je la regardai.
— Mais tu avais trente-six ans.
Elle hocha lentement.
— Je sais.
Enfin une personne qui n’essayait pas d’utiliser la manipulation comme abolition de sa responsabilité.
Charlotte prit une enveloppe.
— J’ai quelque chose.
Des messages.
Groupe familial.
Béatrice :
Demain on finit ça. Élise ne doit pas repartir en croyant qu’elle peut nous tenir par les titres.
Maxime :
Laissez-moi gérer. Après le dîner elle sera prête à signer.
Charlotte avait répondu avec un emoji de coupe de champagne.
Je regardai.
Elle pleurait.
— Pourquoi tu me donnes ça ?
— Parce que ton avocat demandera probablement les messages un jour et je ne veux plus les cacher.
Je pris l’enveloppe.
— Garde aussi les originaux.
— Oui.
Puis elle dit :
— Je suis désolée.
Je ne répondis pas immédiatement.
— Je te crois.
Elle releva les yeux.
— Tu me pardonnes ?
— Non.
Ses épaules tombèrent.
— D’accord.
— Peut-être un jour.
Je pris ma tasse.
— Mais pas parce que tu as pleuré pendant quarante minutes.
Elle eut un petit rire triste.
— C’est juste.
Nous nous quittâmes.
Je ne savais pas encore que Charlotte deviendrait, contre toute attente, l’une des rares personnes de cette famille capables d’admettre ce qu’elles avaient fait sans exiger que le pardon arrive immédiatement.
PARTIE 8 — NATHALIE DÉCOUVRE L’HOMME QU’ELLE ATTENDAIT D’ÉPOUSER
Nathalie me contacta par l’intermédiaire de son avocate.
Pas pour parler de Maxime.
Pour remettre des documents.
Le rendez-vous eut lieu chez Claire.
Nathalie était enceinte de presque quatre mois.
Je n’aimais pas la regarder.
Pas parce qu’elle était plus jeune.
Pas parce qu’elle attendait l’enfant de mon mari.
Parce que son ventre donnait une forme physique à deux années de mensonges.
Elle s’assit.
— Je vais être directe.
— Faites.
— Maxime m’a menti sur presque tout.
Je ne répondis pas.
Elle ouvrit un dossier.
Il lui avait présenté notre mariage comme terminé depuis plus d’un an.
Selon lui, je refusais seulement de « formaliser » parce que je voulais maximiser ma sortie financière.
Il disait vivre encore au manoir uniquement parce que la structure immobilière compliquait tout.
Il lui avait montré une copie du faux protocole portant ma signature.
— Je l’ai cru.
— Vous couchiez avec lui avant ce document.
Elle encaissa.
— Oui.
— Donc ce document n’explique pas le début.
— Non.
Elle avait au moins la décence de ne pas essayer.
— Pourquoi venir ?
— Parce qu’il m’a demandé hier de signer une reconnaissance de dette.
Je fronçai les sourcils.
— Pour quoi ?
— Cent cinquante mille euros qu’il aurait avancés à mon nom.
— Vous les avez reçus ?
— Non.
Elle montra des relevés.
Maxime avait transféré de l’argent à une société créée pour acheter un appartement à Boulogne.
Nathalie pensait que cette société leur appartenait à tous les deux.
En réalité, elle était détenue à 100 % par une holding de Maxime.
Elle n’était gérante de rien.
Pas propriétaire.
— Il m’a dit que l’appartement serait pour nous et le bébé.
Je regardai Claire.
— Ça ressemble à quelque chose ?
Claire répondit :
— Énormément.
Nathalie baissa les yeux.
Maxime reproduisait le même schéma.
Présenter les choses comme communes.
Garder la structure sous son contrôle.
Puis utiliser la confiance comme raccourci.
— Je vais le quitter, dit-elle.
Je ne ressentis aucune satisfaction.
— Faites ce que vous voulez.
— Je sais que vous me détestez.
— Je ne vous connais pas assez pour vous détester correctement.
Elle eut un rire nerveux.
Puis :
— Il a parlé de vous au téléphone avec Béatrice.
Je me raidis.
— Quand ?
— Après la réunion des actionnaires.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Nathalie regarda Claire.
— J’ai un enregistrement parce que j’étais dans la voiture et que mon téléphone enregistrait une note vocale. Je sais que l’utilisation peut être discutée juridiquement. Je veux juste que votre avocate l’écoute.
Claire prit le fichier.
Dans l’enregistrement, Maxime disait :
— Il faut qu’elle signe avant que Delacroix appelle le prêt.
Béatrice :
— Elle ne signera plus.
Maxime :
— Alors on conteste la recapitalisation. On dit qu’elle a profité de la faiblesse de Papa après son AVC.
Je me figeai.
Le père de Maxime avait eu un AVC un an avant sa mort.
Mais mes investissements massifs étaient venus après son décès.
L’argument était absurde pour les opérations récentes.
Béatrice :
— Elle nous a eus.
Maxime :
— Non. C’est nous qui l’avons laissée rentrer.
Cette phrase me fit plus mal qu’elle n’aurait dû.
Dix années.
Noëls.
Enterrements.
Hospitalisations.
Je n’avais jamais « fait partie ».
J’étais quelqu’un qu’ils avaient laissé entrer.
Nathalie stoppa l’audio.
— Je suis désolée.
Je la regardai.
— Pour quoi ?
— Le peignoir. La chambre. Tout.
— Vous pensiez que j’étais déjà partie.
— Oui.
— Vous saviez quand même qu’il était marié.
Elle hocha.
— Oui.
— Gardez cette partie quand vous vous racontez l’histoire plus tard.
Elle pleura.
— Je le ferai.
Je n’avais aucune raison de la consoler.
Mais je poussai la boîte de mouchoirs.
Parce qu’être blessée ne m’obligeait pas à devenir cruelle.
PARTIE 9 — L’AUDIT
Le cabinet d’audit indépendant remit son rapport préliminaire après six semaines.
Cent quatre-vingt-six pages.
Je lus tout.
Pas parce que j’étais actionnaire.
Parce que j’avais besoin de savoir combien de ma vie avait été construite sur des chiffres faux.
La bonne nouvelle :
Transports Rochefort & Fils n’était pas une coquille vide.
Chiffre d’affaires réel.
Clients solides.
Compétences logistiques.
Entrepôts utiles.
Une activité de transport pharmaceutique particulièrement rentable.
La mauvaise :
la dette était excessive.
L’acquisition de Rouen avait absorbé beaucoup trop de trésorerie.
La famille avait distribué ou prélevé trop pendant les bonnes années.
Plusieurs conventions liées étaient défavorables à l’entreprise.
Et certaines dépenses privées avaient été supportées sans justification suffisante.
Le cabinet identifia environ 870 000 euros de flux sur cinq ans nécessitant régularisation, remboursement, justification ou analyse juridique plus poussée.
Pas cinq millions volés.
Pas « tout l’argent ».
Huit cent soixante-dix mille.
Déjà énorme.
Mais précis.
Sur cette somme, environ 290 000 correspondaient à des dépenses familiales manifestement difficiles à défendre comme professionnelles.
Le reste était plus complexe.
Loyers élevés.
Prestations liées.
Conseil.
Véhicules.
Événementiel.
Le mariage de Charlotte représentait environ 135 000 euros de charges ou avances directement ou indirectement issues de structures Rochefort.
Béatrice déclara :
— C’était une réception commerciale.
Je faillis m’étouffer.
— Avec Charlotte en robe de mariée ?
Son avocat lui conseilla de ne pas répondre.
Puis vint la rémunération de Maxime.
Salaire officiel : élevé mais pas absurde.
En revanche, des primes avaient été versées alors que certains objectifs n’étaient pas remplis.
Montant contesté :
environ 240 000 euros sur trois ans.
Maxime expliqua que le comité avait validé.
Les procès-verbaux étaient ambigus.
Certains seraient finalement considérés comme réguliers.
D’autres non.
Encore une fois, je dus accepter que l’audit ne transforme pas mon mari en voleur à chaque ligne.
Les mauvaises décisions de gestion ne sont pas toutes des crimes.
Les conflits d’intérêts ne sont pas tous des détournements.
Mais le tableau global était suffisamment grave pour exiger une réforme.
Le cabinet conclut que, sans refinancement et réduction des sorties, l’entreprise risquait une cessation de paiements dans quelques mois.
La phrase me fit peur.
Pas pour Béatrice.
Pour les salariés.
Cent soixante-quatre à ce moment-là.
Chauffeurs.
Préparateurs.
Comptables.
Mécaniciens.
Je connaissais certains depuis des années.
Philippe, qui avait trois filles.
Mina, responsable de paie.
Karim, chef d’exploitation.
Je refusais que mon divorce devienne le prétexte d’une liquidation.
Claire me demanda :
— Que voulez-vous ?
— Sauver l’entreprise si elle mérite d’être sauvée.
— Et Maxime ?
— Ce sont deux sujets différents.
Voilà.
La phrase que j’aurais été incapable de prononcer six semaines plus tôt.
Nous réunîmes le comité.
Un plan fut proposé.
Vente d’un entrepôt secondaire sous-utilisé.
Abandon d’un projet immobilier.
Renégociation de deux lignes.
Remboursement ou suspension de certaines conventions familiales.
Direction financière renforcée.
Et arrivée potentielle d’un investisseur extérieur.
Condition de plusieurs partenaires :
Maxime ne devait plus conserver la direction opérationnelle pendant la restructuration.
Béatrice cria au coup d’État.
Je votai pour son retrait temporaire de la direction générale, conformément aux statuts et sur recommandation du comité.
Les cadres minoritaires votèrent avec moi.
Charlotte s’abstint.
Maxime fut remplacé par intérim par Laurent Aubry, un cadre historique.
Il conserva ses actions.
Son droit de vote.
Ses droits patrimoniaux.
Mais pas son poste.
Il me regarda après la réunion.
— Tu m’as viré de l’entreprise de mon père.
Je répondis :
— Les actionnaires ont révoqué un directeur général dont les décisions sont en cours d’audit.
— Tu joues sur les mots.
— Non.
Je pris mes dossiers.
— J’apprends enfin à les utiliser correctement.
