« Vous êtes suspendue, Claire. Depuis hier soir. »
Madame Lefèvre ne m’avait pas dit bonjour. Elle n’avait pas levé les yeux non plus. Elle tenait une feuille à deux mains, comme un menu qu’on n’ose pas montrer.
Je suis restée debout devant son bureau. Dans mon sac, il y avait ma blouse pliée et mon Tupperware de riz pour la pause de nuit. J’avais prévu de prendre mon service à 21 h.
« Suspendue pourquoi ? »
« Mise à pied conservatoire. » Elle a lu les mots sur la feuille. « Je dois vous la remettre en main propre. Vous signez là, c’est juste l’accusé de réception. »
« J’ai rien fait, Madame. »
« Asseyez-vous. »
La chaise des visiteurs grince depuis que je travaille aux Tilleuls. Elle a grincé.
Madame Lefèvre a tourné son écran vers moi. La vidéo de Derek était ouverte. Quarante secondes, moi debout avec la ceinture. En dessous, le compteur : 31 000 vues. Et le nom de l’établissement, en bleu, cliquable.
« Trois familles ont appelé depuis hier soir, » a-t-elle dit. « Une dame m’a demandé si sa mère était lavée par “la boxeuse”. Une autre veut la retirer. »
« Madame, ça fait deux ans que… »
« Je sais ce que vous faites. Je vous ai vue tenir la main de Monsieur Walter pendant quatre heures, le soir où sa fille n’est pas venue. » Elle a pris une inspiration. « Ce n’est pas pour ça que je vous convoque. »
« C’est pour quoi, alors ? »
« À 7 h 40, un gendarme a appelé. Il vérifiait votre employeur. »
J’ai senti mes doigts se serrer sur la bretelle du sac. Je les ai desserrés un par un.
« Une plainte a été déposée contre vous. Hier, à 16 h. Violences volontaires. » Elle a regardé un post-it. « Par votre beau-frère. Sa mère a fait une déclaration, comme témoin. Le gendarme n’a pas voulu m’en dire plus. »
« Sa mère. »
« Oui. »
J’ai pensé à la boîte à biscuits de Diane, avec les tickets de caisse qu’elle gardait des fois que ça serve. Elle garde tout, Diane. Même ça, maintenant.
Marcus m’avait dit de documenter. J’avais mes photos, mes captures d’écran, mes notes heure par heure. Derek avait déjà un numéro de dossier.
« Il m’a devancée, » ai-je dit.
« Claire, la suspension, c’est pas une sanction. Si la plainte est classée, vous revenez. »
« Et le salaire ? »
Elle a regardé la feuille.
« Tant que c’est conservatoire, il est suspendu aussi. Je suis désolée. »
Le loyer tombe le cinq. Il me restait 212 € sur le compte, et les courses de Ryan à moitié finies dans le frigo.
« Je peux vous poser une question ? » a repris Madame Lefèvre. Elle parlait plus bas. « C’est vrai ? Championne ? »
« Oui. »
« Vous l’avez frappé ? »
« Non. Je me suis dégagée. »
« Alors pourquoi vous m’avez rien dit, en deux ans ? »
« Parce qu’ici, j’étais Claire. »
Elle a hoché la tête, lentement, comme quand une famille lui annonce un décès qu’elle connaissait déjà. Elle a tendu la main. J’ai posé mon badge dedans. Il était encore tiède de ma poche.
« Vous n’avez pas le droit de monter à l’étage, » a-t-elle dit. « Pardon. »
Je suis montée quand même, jusqu’à la porte vitrée de l’unité, juste pour reprendre mon Tupperware dans le frigo du personnel. Je l’ai pris. J’ai repoussé la porte du frigo avec la hanche.
Monsieur Walter attendait derrière la vitre, en pantoufles, son déambulateur calé contre sa jambe. Il a tapé deux fois avec sa bague sur le verre.
Je lui ai ouvert. Je ne sais pas pourquoi. J’ai juste ouvert.
« C’est vous qui me couchez ce soir ? »
« Je sais pas, Walter. »
« Vous revenez demain ? »
« Je sais pas. »
Il a réfléchi. Il avait quatre-vingt-onze ans, il lui manquait deux dents, et il a dit : « Vous avez pas l’air de savoir grand-chose, aujourd’hui. » Puis il a ri, tout seul, un petit rire sec. Je suis partie avant qu’il voie ma tête.
Dans le parking, j’ai compté mes pas jusqu’à la Clio. Quarante et un. Je n’ai pas voulu y penser.
Chez nous, Ryan était déjà au travail. J’ai posé la feuille de la mise à pied sur la table de la cuisine, à côté du café froid. J’ai pris une photo, avec la date.
Puis j’ai appelé Marissa. Messagerie. J’ai raccroché. J’ai rappelé. Messagerie. Six fois dans la matinée. Je n’ai pas laissé de message : si Derek écoutait son répondeur, il saurait.
J’ai écrit dans mon carnet : mardi, 8 h 10, mise à pied. Mardi, 8 h 40, Walter. Je n’ai pas su pourquoi j’ai noté Walter.
Le mercredi, à 14 h, je suis descendue chercher le courrier. Je n’avais plus rien à faire de mes journées.
Il y avait une facture EDF de 240 €. Une pub pour une pizzeria. Et une grande enveloppe blanche, à fenêtre, avec un tampon bleu dans le coin : Gendarmerie nationale.
Mon nom était tapé à la machine. Mon vrai nom. Celui que je n’avais pas vu imprimé depuis six ans.
Je suis restée devant les boîtes aux lettres, la porte de l’immeuble qui claquait derrière moi. La date et l’heure étaient déjà lisibles dans la fenêtre, en gras, avant même que je touche le rabat.
J’ai glissé mon pouce sous la colle. Le papier a commencé à se déchirer.
Jeudi, 9 h 00.
Il y a six ans, j’avais déjà passé une matinée dans un bureau de gendarmerie, avec un gobelet de café en plastique et un ventilateur qui ne tournait pas. C’était pour Grant Holloway. J’étais de l’autre côté du bureau, ce jour-là. J’étais celle qu’on croyait.
Ce jeudi, j’étais du côté de ceux qu’on interroge.
La gendarmerie sentait le désinfectant et le café réchauffé. Ryan s’est assis sur le banc du hall, les mains entre les genoux. Je lui ai dit de rentrer. Il a dit non.
Le capitaine Morel est venu me chercher lui-même. Cinquante ans, une moustache grise, une polaire de service dont la fermeture éclair ne montait pas jusqu’en haut. Il m’a serré la main. Il a regardé la mienne une seconde de trop.
« Madame Carter. Ou Claire ? »
« Claire. »
« Claire. Vous êtes là en audition libre. Vous pouvez partir quand vous voulez. Vous pouvez demander un avocat. »
« Je peux pas me le payer. »
« Alors on le note. Et vous me dites stop si vous changez d’avis. »
Il m’a fait asseoir devant un ordinateur gris, au clavier jauni. Sur son bureau, une photo d’une gamine en kimono, ceinture jaune.
« Ma fille, » a-t-il dit, sans que je demande. « Judo. »
Il a ouvert un dossier. Il l’a lu à voix haute, d’un ton plat, comme on lit un menu de cantine.
« Plainte de Monsieur Derek, déposée lundi à 16 h 02. Violences volontaires, avec un certificat médical. Contusion de l’épaule droite, deux jours d’ITT. Il dit que vous l’avez projeté contre une glacière, samedi, à un barbecue familial. »
« Il est tombé sur la glacière. »
« Il est tombé. »
« Il m’a attrapé le poignet. Je me suis dégagée. J’ai compté jusqu’à trois. Il a perdu l’équilibre. »
« Et la glacière, elle contenait quoi ? »
« Des canettes. Des vraies, pas des légères. » Je n’ai pas souri. « Je sais pas combien. Vingt-quatre, je crois. »
Morel a noté. Il n’a rien dit sur les canettes.
Puis il a retourné une feuille. Une page écrite à la main, avec la signature que je connaissais. Un grand D avec une boucle haute, très ronde. Cette fois, la signature était la bonne.
« Déclaration de Madame Diane, sa mère, » a-t-il dit. « Je vous lis un passage. “Elle l’a projeté. J’ai vu ça de mes yeux. Je n’ai jamais vu une chose pareille dans ma famille. J’ai eu peur pour mes fils.” »
J’ai relu le mot dans ma tête. Fils. Au pluriel.
Derek avait levé la main sur Ryan, samedi, devant elle. Elle l’avait mis dans la même phrase que celui qui avait levé la main.
« Elle était dans la cuisine, » ai-je dit.
« Pardon ? »
« Diane. Quand c’est arrivé. Elle servait les saucisses. Elle regardait pas. »
« Elle dit que si. »
« Elle dit ce qu’il faut qu’elle dise. »
Morel m’a regardée. Pas méchamment. Comme on regarde une vitre pour savoir si elle est fêlée.
« Faites attention à ce genre de phrase, Claire. Pour un procès-verbal, c’est une accusation. »
« Alors je retire. J’ai pas de preuve. »
« Mieux. »
J’ai sorti mon téléphone. J’ai fait défiler les photos jusqu’à l’avant-bras de Marissa. Dimanche, 19 h 40. Quatre marques.
« Ça, c’est lui. »
« Vous êtes sûre ? »
« Les doigts, c’est la forme de sa main. Il a un auriculaire plus court. »
Morel a fait zoomer. Il a regardé longtemps.
« Madame Marissa, je l’ai eue au téléphone hier, » a-t-il dit. « Elle m’a dit qu’elle n’avait rien à déclarer et que tout allait bien. »
« Elle ment. »
« Peut-être. Mais sans sa plainte à elle, ça reste une photo. Je la verse au dossier, je la note, et je ne peux pas aller plus loin. »
J’avais dans mon sac le vieux téléphone enveloppé de papier alu. Quarante et un fichiers. Je l’avais emporté sans me l’avouer. Je ne l’ai pas sorti.
« Marcus m’a dit que c’est elle qui décide, » ai-je dit.
« Marcus ? »
« Mon ancien entraîneur. »
« Il a raison. » Morel a refermé le dossier. « Un dernier point. Il y a une vidéo. Elle circule. Vous avez été championne. »
« Oui. »
« Vous pourriez me montrer ce que vous avez fait à votre beau-frère ? »
« Non. »
« Non ? »
« Je touche plus personne. Même pour montrer. »
Il a hoché la tête, une seule fois. J’ai vu sa moustache bouger, peut-être un sourire.
« Bien. Vous pouvez partir. Vous serez peut-être rappelée. Et Claire… » Il s’est levé. « Si quelqu’un vient vous chercher des noises, vous m’appelez. Pas le 17. Moi. »
Il m’a donné une carte. Un numéro portable écrit au stylo au verso.
Dehors, Ryan s’est levé du banc. Il avait les yeux cernés. Il avait pas dormi non plus.
On a marché jusqu’au parking sans parler. La Clio a mis quatre tentatives à démarrer. Ryan n’a pas passé la première. Il a regardé le volant. Il a gratté une tache sur le plastique, avec l’ongle.
« Claire. »
« Quoi. »
« Il y a quelque chose que je t’ai pas dit sur l’argent de— »
Ryan m’a raconté plus tard sa matinée sur le banc de la gendarmerie. Je la mets ici comme il me l’a dite, avec ses mots à lui.
« J’ai regardé l’horloge du hall pendant une heure dix. Elle avançait de trois minutes, y avait un papier collé dessus. Je me suis dit : si elle sort et qu’elle me regarde, je lui dis tout. Et si elle sort et qu’elle me regarde pas, je lui dis tout quand même. J’ai répété la phrase. Je l’ai répétée tellement que je savais plus ce qu’elle voulait dire. »
Voilà ce qu’il avait dans la tête quand il a grimpé dans la Clio.
« Il y a quelque chose que je t’ai pas dit sur l’argent de maman, » a-t-il fini par dire.
Il ne regardait toujours pas le volant. Il regardait la clé, dans le contact.
« Combien de temps ? » ai-je demandé.
« Huit mois. »
« Huit mois que tu sais pour le Livret A. »
« Que je sais que Derek touche à l’argent. Pas le chiffre. Je savais pas pour les trente-huit mille avant que tu me les dises. Je te jure. »
« Le chiffre, tu me l’as fait répéter hier. Tu m’as demandé “combien” alors que je venais de te le dire. »
« Je voulais que ce soit pas vrai. »
Il y avait un truc bleu sur le tableau de bord, un vieux ticket de parking. Je l’ai pris et je l’ai replié en quatre. Pour ne pas poser mes mains ailleurs.
« Raconte. »
« Février. Un dimanche soir, maman m’appelle. Elle chuchote, elle est dans la salle de bains, je l’entends à l’écho. Elle dit : “Ryan, le livret, il est presque vide. Derek dit que c’est un prêt.” »
« Et toi ? »
« Je lui ai dit d’aller voir le notaire. Elle a dit non. Elle a dit : “Si tu fais ça, il va savoir que c’est moi. Et il va se venger sur Marissa.” » Ryan s’est frotté les yeux avec le dos de la main. « Elle m’a supplié. Elle a dit : “Promets-moi de rien dire. À personne. Même pas à Claire.” »
« Même pas à moi. »
« Elle a dit que tu irais chez Derek le soir même. »
« Et j’y serais allée ? »
« Je sais pas, Claire. » Il a levé la tête enfin. « Je sais pas ce que tu aurais fait. J’avais peur pour toi aussi. C’est de la merde, mais c’est vrai. »
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas claqué la portière. J’ai regardé la façade grise de la gendarmerie, la porte vitrée, un type qui sortait avec un chien.
« Huit mois, » ai-je dit. « Tu as mangé avec lui à Noël. Tu lui as passé le sel. »
« Je sais. »
« Tu m’as regardée me faire insulter dans la cuisine de ta mère. »
« Je sais. »
« Dépose-moi chez Marcus. »
« Claire… »
« Dépose-moi. J’ai pas envie de dormir chez nous ce soir. »
Il a démarré à la première tentative. C’était la première fois depuis des semaines.
Le gymnase de Marcus est une ancienne usine de pièces détachées, à la sortie de la ville, avec un rideau de fer et une porte à côté. Ça sent la sueur et le désinfectant de sol. Ça m’a pris à la gorge comme un vieil appartement d’enfance.
Marcus était en train de remplir un seau. Il ne m’a pas demandé pourquoi j’arrivais avec mon sac Decathlon à la main.
« T’as mangé ? »
« Un peu de riz. »
« C’est pas manger, ça. » Il a sorti une boîte de sardines du tiroir de son bureau. « Y a un lit de camp dans l’arrière-salle. Et le tapis est propre. Je passe la serpillière chaque soir. »
« Tu m’as rien demandé. »
« Quand t’auras envie de parler, tu parleras. Les gens parlent mieux après avoir dormi. »
Il m’a donné un sac de couchage à l’odeur de lessive bon marché, et un café de la machine, cinquante centimes, dont je n’ai bu que la moitié.
J’ai fini par parler quand même. J’ai tout dit. La plainte, Diane, la signature, Ryan, les huit mois. Marcus a écouté en frottant ses gants du plat de la main, comme avant.
« Il t’a menti par peur, » a-t-il dit. « Pas par méchanceté. »
« Je sais. C’est ça qui est pire. »
« Non. Pire, ça aurait été par intérêt. Là, c’est un gamin qui a obéi à sa mère. »
« Il a plus de trente ans. »
« Et alors ? Tu m’as dit que son frère lui avait cassé le bras à seize ans. Y a des choses qui font grandir moins vite. »
Je lui avais dit ça en passant, entre deux phrases. Il avait tout retenu. Il retient tout, Marcus.
« Ryan est venu ici l’année dernière, » a-t-il ajouté. « Pour demander des cours. Il a tenu quarante minutes. »
« Il me l’a jamais dit. »
« Il t’a rien dit à toi. Tu vois. »
À 23 h 12, mon téléphone a vibré, posé sur le lit de camp.
Un numéro que je connaissais. Marissa.
J’ai attrapé l’appareil si vite que je l’ai fait tomber sur le tapis.
« Je mens. Désolée. Laisse-nous. »
Trois phrases. Pas de point d’exclamation, pas d’émoji, pas d’explication. J’ai fait une capture d’écran avec l’heure, comme Marcus me l’avait appris.
J’ai appelé. Quatre sonneries. Messagerie.
J’ai rappelé. Une sonnerie, puis une voix de femme, enregistrée : « Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. »
J’ai rappelé une troisième fois. La même voix.
Marcus était debout dans l’encadrement de la porte, sa serpillière à la main.
« C’était qui ? »
« Marissa. »
« Elle dit quoi ? »
Je lui ai tendu l’écran. Il l’a lu deux fois, du bout des lèvres. Le texte était toujours là, avec son heure. Le numéro, lui, n’existait déjà plus.
Il y avait un truc orange coincé sous l’essuie-glace de ma Clio, vendredi matin, à 6 h 50.
Je l’ai vu en sortant du gymnase pour aller chercher du pain. Le parking de Marcus est une dalle de béton avec trois voitures : ma Clio, une camionnette à légumes et la Twingo de la dame qui fait le ménage. Personne d’autre.
Je me suis approchée. J’ai pensé à un prospectus. Ce n’était pas un prospectus.
Un protège-dents. Orange, un peu jauni sur les bords, avec des creux de dents en haut et en bas. Quelqu’un avait écrit dessus au feutre noir, en lettres penchées. HOLLOWAY.
Je ne l’ai pas touché. Je suis restée là, les mains dans les poches de mon sweat, jusqu’à ce que le froid me monte aux genoux.
Je suis rentrée dans le gymnase. Marcus était déjà sur le tapis, en train d’étirer sa jambe contre le mur.
« Marcus. »
« Ouais. »
« Viens voir ma voiture. »
Il est venu en tongs, avec son pantalon de survêtement. Il a regardé le protège-dents longtemps, sans rien dire. Puis il est reparti dans son bureau et il est revenu avec un sachet de congélation et un stylo.
« Tu touches pas. Moi non plus. » Il a retourné le sachet comme un gant, a saisi l’objet à travers, a refermé. « Je le connais, ce truc. Il le mettait dans la poche de son short. Il l’a recraché au troisième round, contre toi, tu t’en souviens ? »
« Je m’en souviens. »
« Il avait écrit son nom parce qu’il se faisait voler le matériel dans les vestiaires. »
« Il m’a écrit des lettres pendant deux ans, Marcus. Je connais son écriture. »
Je me suis forcée à regarder le feutre noir. Le H avait une barre penchée vers la gauche. Je n’ai pas eu besoin de la comparer avec quoi que ce soit.
« Y a l’ordonnance, » a dit Marcus. « L’interdiction. Elle tient encore, non ? »
J’ai fait le calcul. Six ans. Je n’avais jamais vérifié la date. J’avais mis la photocopie dans la boîte LU, sous le lit, avec la ceinture, et je m’étais interdit de la rouvrir.
À 9 h, j’ai appelé le greffe du tribunal judiciaire. Une femme m’a décroché au bout de onze minutes d’attente, avec une musique qui sautait.
« Je voudrais savoir si une interdiction de contact est toujours valable. Au nom de Holloway, Grant. »
« Vous êtes la victime ? »
« Oui. »
« Vous avez votre numéro de dossier ? »
« Non. Je l’ai pas sur moi. »
Elle a tapé. J’entendais ses ongles sur le clavier.
« La mesure est arrivée à échéance en avril. »
« En avril. De cette année. »
« Oui, Madame. »
« Personne m’a prévenue. »
« On ne prévient pas, Madame. Il faut déposer une nouvelle demande avant l’échéance. »
« Je savais pas qu’il y avait une échéance. »
« Je comprends. Je suis désolée. »
Elle a raccroché poliment. J’ai entendu la musique repartir dans mon oreille quelques secondes, la ligne pas encore coupée.
Marcus m’attendait, adossé au mur, le sachet de congélation à la main.
« Six mois, » ai-je dit. « Il peut s’approcher de moi légalement depuis six mois. »
« Et il a attendu que ton beau-frère te foute dans la merde sur internet. »
« Tu crois qu’il a vu la vidéo ? »
« Elle a vingt mille partages, Evelyn. Il l’a vue. »
« Claire. »
« Claire. » Il m’a regardée. « Excuse-moi. »
J’ai appelé le capitaine Morel. Le numéro écrit au stylo, au dos de la carte. Il a décroché à la troisième sonnerie.
« Je suis au gymnase de Marcus Dell, » ai-je dit. « J’ai quelque chose à vous déposer. »
« Ne touchez à rien. Je passe en fin de journée. »
« Il y a déjà un sachet. »
Un petit silence, au téléphone.
« Bien. Vous êtes quelqu’un d’organisé. Gardez-le au sec, et ne laissez personne s’approcher de votre voiture. »
« Et si Holloway… »
« Alors vous m’appelez. Pas le 17. Moi. »
Il a raccroché. Marcus a fermé le rideau de fer, et il a posé une barre de musculation en travers.
J’ai pensé à la Clio. Il fallait la bouger, la laver, la regarder autrement. J’ai ouvert la portière côté conducteur pour prendre mon sac sur le siège passager, et j’ai vu l’autre chose.
Un papier plié en quatre, coincé dans le montant du pare-brise, de l’intérieur. Pas sous l’essuie-glace. De l’intérieur de la voiture.
Fermée à clé depuis hier soir.
Je l’ai déplié avec un mouchoir en papier. Cinq mots, au même feutre noir. Même écriture.
Dimanche. Chez ta belle-mère. 15 h.
J’ai pris une photo, avec l’heure. Je l’ai glissé dans un deuxième sachet pour Morel. J’ai regardé la date sur mon téléphone. Vendredi.
Dimanche, c’était l’anniversaire de Diane. Le repas du dimanche, à 15 h, au pavillon. Comme chaque année. Comme si rien n’avait été dit.
Il avait lu le calendrier de la famille avant moi.
Vendredi, 23 h 40. Dix-sept heures après le protège-dents.
Morel était passé à 17 h 30. Il avait pris le sachet, le papier, mes deux photos, et il avait signé trois fois. « Le labo, lundi, » avait-il dit. J’avais répondu que lundi, c’était après dimanche. Il avait dit : « Je sais. »
Depuis, je n’avais rien mangé de plus que les sardines de Marcus. J’étais assise sur le tapis de l’arrière-salle, dos au mur, avec le sac de couchage sur les épaules. Marcus rangeait ses cibles de frappe une à une. À 23 h 40, quelqu’un a tapé trois petits coups sur le rideau de fer.
Pas la sonnette. Le métal. Trois coups doux, comme avec le plat d’un doigt.
Marcus a levé la tête. Il a posé les cibles. Il a pris une barre de fer sur le râtelier, qu’il a cachée contre sa jambe.
« Qui c’est ? »
« Marissa. »
Il m’a regardée. J’ai hoché la tête. Il a relevé le rideau de cinquante centimètres.
Elle est passée en dessous, courbée en deux. Sweat gris à capuche, pantalon de jogging, baskets sans lacets. Pas de sac Lidl. Elle avait les mains vides, et ça m’a fait plus peur que tout le reste.
« J’ai marché, » a-t-elle dit. « Quatre kilomètres. Je lui ai dit que je descendais à la pharmacie de garde. »
« Assieds-toi. »
« Je reste pas. Il m’a donné jusqu’à minuit et demi. »
Je me suis levée sans m’approcher. J’ai pris un Doliprane dans la poche de mon sac, un bol de café de la machine que j’avais laissé là, et je les ai posés par terre entre nous. Elle a pris le bol à deux mains, sans boire.
Sa lèvre avait cicatrisé. Un trait brun, très fin.
« Le texte de jeudi, » a-t-elle dit. « C’est moi qui l’ai écrit. Mais il était derrière moi. »
« Je m’en doutais. »
« Non, tu t’en doutais pas. » Elle a eu un petit souffle, presque un rire. « Tu as essayé trois fois de m’appeler. Je l’ai entendu sonner dans sa poche. »
« Ton numéro… »
« Il a coupé ma ligne. Le forfait est à son nom. Il m’a donné un vieux téléphone, juste avec le wifi de la maison. » Elle a sorti l’appareil de sa poche. Un modèle d’avant, avec la coque abîmée. « C’est tout ce que j’ai. »
« Pourquoi tu es revenue sur ce que tu m’as dit ? Pourquoi le “je mens” ? »
Elle a regardé son bol.
« Jeudi, il a appelé ma mère. Elle habite à Vierzon, dans un deuxième sans ascenseur. Il a mis le haut-parleur. Il lui a demandé si l’escalier était toujours aussi raide. » Elle a avalé sa salive. « Elle a dit que oui. Il a dit : “Faut faire attention, à votre âge.” Et puis il m’a regardée. Il a raccroché. Il m’a donné le téléphone, il m’a dit d’écrire. »
« Marissa… »
« Je te dis pas ça pour que tu fasses quelque chose. » Sa voix tremblait, mais elle continuait. « Je te le dis parce que si je le dis pas, je vais m’en vouloir tout le reste de ma vie. J’ai écrit que je mentais. C’est faux. Tout ce que j’ai dit à Morel, tout ce qu’il y a dans les quarante et un fichiers, c’est vrai. »
« Je sais. »
« Je l’ai écrit à genoux, Claire. Dans la cuisine. »
Marcus était resté près du mur, la barre toujours contre sa jambe, immobile. Il a posé la barre par terre, très doucement, pour que ça ne fasse pas de bruit.
« Tu veux aller voir le capitaine Morel ? » ai-je demandé. « Maintenant ? Demain ? »
« Pas encore. »
« D’accord. »
« Pas parce que j’ai peur. » Elle s’est tournée vers moi. « Parce que j’ai quelque chose de plus fort que les quarante et un. Et je veux que ce soit toi qui l’entendes d’abord. »
« Ça marche, le papier alu ? » a-t-elle ajouté d’un coup, en regardant mon sac. « Pour le signal ? »
« J’en sais rien. Je l’ai déballé le lundi pour le brancher. »
Elle a ri, un vrai rire cette fois, très court, avec la main devant la bouche. Puis elle s’est arrêtée.
« Il y en a un quarante-deuxième. Mercredi soir. J’ai laissé ce téléphone dans le panier à linge, dans le garage, sur enregistrement. Il croyait que j’étais à la cave. »
« Il parlait à qui ? »
« J’ai pas compris. Il a dit pas de nom. Écoute. »
Elle a ouvert un dossier, appuyé sur un triangle. Elle me l’a tendu. J’ai pris le téléphone avec deux doigts. Marcus s’est approché pour entendre.
Un bruit de lave-linge. Une porte. Le grésillement d’un haut-parleur de portable.
Puis la voix de Derek. Basse, calme, celle des déjeuners du dimanche.
« … non, je te dis, c’est réglé. L’adresse, je te l’ai donnée, l’appart, le quatrième, la porte de droite. T’as plus besoin de rien d’autre. »
Une réponse que je n’entendais pas. Juste un grondement, de l’autre côté.
« Les quinze mille, on les efface, c’est ça ? On est quittes. Tu me fais pas de blague là-dessus. »
Le grondement a repris, plus long.
« Ouais, dimanche. Chez ma mère. 15 h. Elle sera là, elle vient toujours aux anniversaires. » Un rire bref, sec. « Elle a même pas le choix, vu qu’elle est de la famille. »
Un silence, avec le bruit d’un briquet.
« Et toi, tu me promets que tu la touches pas avant, d’accord ? Pas avant le gâteau. Compris, Grant ? »
Partie 3: La famille de mon mari n’a jamais….
La famille de mon mari n’a jamais su que j’avais été championne de MMA.
Part 2 of 3
