Ma mère a mis quatre minutes à me demander comment allait Nathan.
Je les ai comptées à la pendule de la salle des parents. Celle qui avait trois minutes de retard. Je les ai comptées deux fois, pour être sûre.
Elle est entrée la première. Guillaume est resté sur le seuil avec sa sacoche. Sixtine, assise à côté de moi dans sa robe verte et ses chaussettes jaunes, a serré mes doigts.
« Tu as une mine affreuse, Apolline. »
« Bonjour, maman. »
« Sixtine, qu’est-ce que tu fais là ? Je t’ai cherchée à minuit. Le photographe voulait la photo de famille. »
« Tu m’avais pris mon téléphone, » a dit Sixtine.
« Tu t’es enfuie en robe de cérémonie. Tu te rends compte de l’image ? Un taxi, en pleine nuit, dans cette tenue. Tu rentres à la voiture. »
« Non. »
Ma mère l’a regardée. Sixtine n’a pas baissé les yeux. Je ne l’avais jamais vue faire ça.
Ma mère s’est assise sur l’autre canapé. Elle a posé son sac sur ses genoux, très droit, et elle a regardé autour d’elle. Le Télé Loisirs, la fontaine, un dessin d’enfant scotché au mur, un soleil jaune avec des rayons trop longs. Elle a fait la moue.
Elle a parlé du buffet. Du député qui était parti trop tôt. Du préfet qui avait demandé de mes nouvelles, « une chance que j’aie pu dire que tu avais un contretemps ». Quatre minutes, la pendule le disait.
« Et… le petit ? » Elle a cherché le mot. « Comment va-t-il ? »
« Intubé depuis cette nuit. Ils attendent les résultats. »
« Bon. Les enfants, ça se remet. » Elle a lissé sa jupe. « Tu vois, je te l’avais dit, c’était pas la peine de faire tout un drame. »
Je n’ai pas répondu. J’ai regardé ses mains. Elles tremblaient très légèrement sur le fermoir du sac.
« Apolline. »
Elle s’est penchée vers moi. Elle a baissé la voix. Elle a pris le ton qu’elle avait quand j’étais petite et qu’elle voulait que je cache une mauvaise note à papa.
« Je veux bien oublier hier soir. Ton absence, ta façon de me parler au téléphone. Je suis prête à pardonner. »
« À pardonner. »
« À condition que tu parles à ton mari. Il a eu un moment de… de vanité. Je comprends, ça arrive aux hommes. Mais lundi, c’est trop tôt. Il reporte. Une semaine, un mois, le temps que je puisse m’organiser. »
« Tu veux que je lui demande de repousser six millions d’euros. »
« Je veux que tu fasses ce qu’on attend d’une fille. »
« Maman… »
« Ton père serait horrifié. » Elle a posé la main sur sa poitrine, sur le collier. « Hubert n’aurait jamais permis qu’on traite sa famille comme ça. Il avait construit Saint-Pierre pour vous. Pour Sixtine. Pour toi. »
« Il y a un papier avec ma signature, » j’ai dit.
Elle a eu un temps d’arrêt. Très court. Un clignement des yeux.
« Quel papier ? »
« Une caution. Un million deux cent mille euros. J’ai reconnu mon écriture. »
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Le dimanche de mars. Avec le stylo bleu. »
« C’était pour la mutuelle, Apolline. Tu l’as signée de ton plein gré. »
« Je l’ai recopiée sans la lire parce que c’était toi. »
La porte vitrée a coulissé. Sébastien est sorti de la chambre. Il avait encore sa veste de travail, ses cheveux collés au front. Il s’est arrêté en nous voyant toutes les trois.
« Monsieur Moreau, » a dit ma mère.
Elle avait dit « Monsieur ». Elle se tenait droite, les genoux serrés, comme à un rendez-vous à la banque.
« Madame de Saint-Pierre. »
« Je suppose que vous mesurez ce que vous avez fait hier soir. En pleine soirée. Devant mes invités. »
« Vos invités n’ont rien entendu. Ils ont bu votre champagne. »
« Vous êtes bien renseigné pour un garagiste. »
« J’ai l’habitude de lire les dossiers, Madame. »
C’est là que j’ai vu Guillaume.
Il était resté contre le chambranle, avec sa sacoche. Il regardait Sébastien depuis le début. Pas ma mère. Mon mari. Ses lèvres ont bougé sans bruit, comme quand on essaie de retrouver un nom entendu une seule fois.
« Moreau, » a-t-il dit tout bas. « Sébastien Moreau. »
« Guillaume ? » Ma mère s’est retournée. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Rien. Une homonymie. »
Il a posé la sacoche sur le sol. Il a passé une main sur sa bouche. Il avait pâli d’un coup, comme un homme qui vient de se rappeler qu’il a laissé le gaz allumé.
Je me suis levée.
« Je vais me chercher un café. »
« Apolline, on n’a pas fini. »
« Je reviens, maman. »
J’ai pris mon porte-monnaie dans ma poche. Dans le couloir, il y avait une autre machine, près de la porte coupe-feu qui donnait sur l’escalier. J’ai ouvert ma paume. Un euro, une pièce de vingt, une de dix. 1,30 €. J’ai refait le compte. Toujours 1,30. Il en manquait vingt.
Ma carte bleue marchait pas sur ces machines-là non plus. Je le savais.
La porte coupe-feu s’est ouverte derrière moi. Des pas de cuir. Je me suis retournée.
Guillaume avait quitté la salle des parents. Il avait refermé la porte vitrée derrière lui, très lentement. Il me tendait une pièce de cinquante centimes.
« Prenez. »
J’ai pris. J’ai mis les pièces dans la machine. Le gobelet est tombé, le café a coulé, trop clair.
Il m’a attrapé le coude et m’a entraînée dans la cage d’escalier. La porte s’est refermée sur nous. Un néon bourdonnait. Une odeur de désinfectant et de béton froid.
« Madame Moreau. Je n’ai pas beaucoup de temps. »
Il regardait la porte, par-dessus mon épaule.
« Ne signez rien de ce que votre mari vous tend. Je sais d’où vient son argent. »
À 10 h 24, mon café était froid et Guillaume n’avait pas fini.
Il parlait vite, sans me regarder. Ses yeux restaient sur la porte coupe-feu, comme s’il attendait que quelqu’un l’ouvre.
« Il y a huit ans, quarante mille euros ont disparu des comptes de Saint-Pierre. Je faisais déjà les écritures. Je m’en souviens parce que votre père a signé le virement lui-même. »
« Disparu où ? »
« Chez Atelier Connect. C’était le nom de la société de votre mari. J’ai vu passer la ligne, puis j’ai oublié. Ce matin, dans la salle des parents, j’ai entendu Moreau. Et ça m’est revenu. »
« Et alors ? »
« Alors votre mari a pris l’argent de votre père pour monter sa boîte. Il vous a épousée avec des chaussures pleines de boue, et pendant ce temps il comptait ses millions. » Il a passé la main sur sa bouche. « Hubert n’a jamais porté plainte. À cause de vous. »
« Mon père n’était pas quelqu’un qu’on volait. »
« Votre père faisait confiance trop vite. »
« Pourquoi vous me dites ça, à moi ? »
« Parce que dans une heure, il va vous mettre un papier sous le nez pour sauver la boîte. Et vous signerez. Vous signez toujours. »
Il a dit ça doucement. Ça m’a fait plus mal que si ma mère l’avait crié.
« Ne répétez pas que j’ai parlé, » il a ajouté. Et il est parti dans l’escalier, vers le bas, sa sacoche contre la hanche.
Je suis restée avec mon gobelet. Le néon bourdonnait. J’ai compté jusqu’à cent avant de remonter.
La salle des parents était presque vide. Ma mère était partie avec Sixtine déjeuner à la cafétéria, d’après le sac Lidl que Sixtine avait laissé sur le canapé. Sébastien était assis près de la vitre de la chambre, les coudes sur les genoux. Il regardait le moniteur. 91 %.
Je me suis assise en face de lui.
« Guillaume dit que tu as volé quarante mille euros à mon père. »
Il n’a pas bougé. Il a juste fermé les yeux une seconde.
« Quarante mille, c’est vrai. Volés, non. »
« Explique. »
« C’était un mardi. Ton père a amené sa Mercedes à l’atelier pour un voyant moteur. Papa était parti chercher une pièce. Moi, j’étais devant l’écran de diagnostic avec mon logiciel, celui que je bricolais le soir. Hubert s’est penché. Il a demandé ce que c’était. »
« Et tu lui as dit. »
« Je lui ai tout montré. Une heure. Il a sorti son chéquier sur le capot. Quarante mille euros. Il a dit : “Je n’ai pas besoin de papier, Sébastien. Vous me rembourserez si ça marche.” On s’est serré la main. »
« Il n’y a pas de contrat. »
« Il n’y en a jamais eu. »
« Et la vente, les vingt-huit millions, il a su ? »
« Il a su le jour même. Je l’ai remboursé à la vente. Il a pris quarante mille pile. Pas un centime d’intérêts. » Il a respiré. « Apolline, il savait tout. Le fonds, Cassiopée, l’argent. Tout. »
J’ai regardé le plateau devant nous, avec le doudou de Nathan posé à côté de la carte noire.
« Et ça, Guillaume ne le sait pas. »
« Guillaume ne sait pas grand-chose. » Il s’est frotté le front. « Il y a autre chose que tu dois savoir avant que ta mère revienne. Aymeric a épluché les comptes de Saint-Pierre. Il manque deux millions cent mille euros. »
« Manque comment ? »
« Sortis en trois ans. Une partie a payé une villa sur l’île de Ré, au nom d’une société que ta mère a montée. Le reste, c’est la vie de Sixtine. Le lycée privé, la voiture, l’appartement à Paris, la fête d’hier. »
« Elle m’a dit qu’elle n’avait pas de villa. »
« Elle t’a dit beaucoup de choses. »
J’ai pensé aux dimanches, à Nathan sur la nappe, à la tasse ébréchée. Il n’a pas détourné les yeux.
« Pourquoi tu t’es tu, Sébastien ? Pendant six ans. »
« Parce que j’avais promis. »
« À qui ? »
« À ton père. Avant qu’il parte, il m’a laissé quelque chose. »
« Quoi ? »
« Une enveloppe. Fermée. Elle est dans le tiroir de l’atelier, sous les carnets de commandes de papa. Depuis trois ans. »
« Tu l’as pas ouverte ? »
« Il a écrit dessus que je n’en avais pas le droit. »
J’ai senti mes mains trembler sur mes genoux. Je les ai serrées.
« Va la chercher. »
« Je ne quitte pas Nathan. »
« Alors envoie Aymeric. »
Il a sorti son téléphone. Il a appelé, très bas. J’ai entendu « les clés sont dans ma veste, rue des Lilas, le tiroir du bas ». Puis il a raccroché et il s’est remis à regarder le moniteur.
Ma mère est revenue à midi. Elle a déposé un sac de la boulangerie pour Sixtine, sans me demander si j’avais mangé. Guillaume la suivait à deux pas. À 14 h, elle est repartie à Tours pour « une réunion avec les banquiers ». Elle a embrassé Sixtine sur le front. Pas moi.
À 15 h 50, Aymeric est revenu de Vierzon. Il avait de la boue sur ses mocassins et deux chaussettes assorties, cette fois. Il a tendu à Sébastien une enveloppe de papier kraft, un peu jaunie sur les bords.
Sébastien l’a regardée longtemps. Puis il l’a posée sur le plateau, à côté de la carte noire et du lapin.
J’ai reconnu l’écriture de mon père. Les « p » avec leur boucle, comme les miens.
Une seule ligne, à l’encre bleue, sur le rabat cacheté.
« À ouvrir si Béatrice abandonne Apolline un soir où elle a besoin d’elle. »
Le moniteur s’est mis à sonner à 4 h 02, et j’ai cru que c’était le mien.
Mon téléphone, dans ma poche. Non. C’était celui de Nathan. Le trait vert du milieu descendait. 74. 68. 61.
« Manon ! »
Elle était déjà là. Elle n’a pas couru, elle a juste traversé la chambre en trois pas, les yeux sur l’écran. Elle a appuyé sur un bouton, appelé quelque chose dans le couloir. Une autre infirmière est entrée avec une poche.
« Madame, vous pouvez reculer d’un pas ? »
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« La tension baisse. On le remplit et on lui donne de quoi la remonter. Reculez, s’il vous plaît. »
J’ai reculé. Mon dos a touché le mur. Le doudou était resté sur le lit, coincé sous la jambe de Nathan, une oreille de lapin dépassait du drap. Personne n’y touchait.
La docteure Garcia est arrivée en blouse ouverte, des cernes jusqu’aux joues. Elle a regardé les chiffres, puis la poche, puis moi.
« Il fait un choc, Madame Moreau. On s’y attendait un peu. Il se bat contre l’infection, et là son corps a du mal à suivre. Je vous explique tout dans dix minutes. Restez là. »
« Il va… »
« Restez là. »
Elle a dit ça sans dureté. Elle s’est penchée sur le lit et a commencé à parler à Nathan à voix basse, comme à un petit qui dort. « Allez, mon grand. On a l’habitude. »
Je me suis tournée vers la porte. Sébastien aurait dû être là. Il était dans la chambre à 3 h 40, assis sur la chaise, ses doigts dans ceux de Nathan. J’avais fermé les yeux dix minutes. Quand je les avais rouverts, la chaise était vide.
Le dimanche avait passé comme ça. Ma mère partie à Tours. Sixtine endormie sur le canapé de la salle des parents, dans la robe verte, avec le blouson d’Aymeric sur les épaules. Aymeric dans sa voiture sur le parking depuis minuit, son ordinateur sur les genoux, à éplucher des relevés. L’enveloppe de mon père au fond de mon sac, fermée. J’avais dit que je l’ouvrirais pas ce soir. Sébastien n’avait pas insisté.
À 4 h 11, la courbe a remonté. 70. 78. 85.
La docteure Garcia a levé la tête. « Il répond. On garde ça et on surveille. Il est stable, là. »
« Il est stable ? »
« Pour l’instant. Oui. »
J’ai senti mes jambes lâcher. Je me suis assise par terre, contre le mur, entre un chariot et la poubelle jaune. Manon m’a apporté une chaise, je l’ai pas prise.
À 4 h 14, Sébastien est apparu sur le seuil.
Son téléphone dans la main. Il avait les yeux creusés. Il a vu l’infirmière, le cathéter, la poche, la docteure. Il a vu moi, par terre.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je me suis relevée. Je n’ai pas décidé de le faire.
« Où t’étais ? »
« Apolline… »
« À 4 h 02, mon fils a fait un choc. Il avait 61 de tension. Où t’étais ? »
« Dans le couloir. J’ai pris un appel. »
« Un appel. »
« Aymeric. Ça ne pouvait pas attendre. »
« Mon fils non plus. »
Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. La docteure Garcia nous a regardés l’un après l’autre et elle est sortie avec Manon, sans un mot. Elles ont laissé la porte entrouverte.
« Tu as quitté cette chaise pour parler d’argent. »
« Pas d’argent. »
« De quoi, alors ? »
Il a posé son téléphone sur le rebord du lit. Il parlait bas, très bas.
« L’avocat de ta mère. Il a appelé La Nouvelle République hier soir. Il leur a donné le nom de Cassiopée, le mien, le fait que je détiens la dette de Saint-Pierre. Ils publient à 6 heures. En ligne d’abord, puis le papier. »
« Pourquoi ? »
« Pour me faire passer pour un type qui rachète des dettes afin d’avaler les entreprises. Les salariés vont le lire à l’ouverture. Les banquiers aussi. Ta mère veut que ce soit moi, le méchant, avant lundi. »
« Et tu devais l’apprendre à 3 h 58 ? »
« Aymeric a eu l’info à 3 h 55. Il m’a appelé. J’ai pensé que dix minutes… »
« Dix minutes, » j’ai répété.
Je me suis approchée du lit. La main de Nathan sortait du drap, la petite, avec le sparadrap sur le dessus. Je l’ai prise. Elle était chaude. Un peu trop.
« Tu n’es pas là, Sébastien. Tu l’es jamais complètement. Tu es là avec ton téléphone, avec ton fonds, avec ta promesse. Tu es là avec mon père. Pas avec moi. »
« C’est faux. »
« Tu veux que je compte ? Six ans de dimanches chez ma mère, six ans à entendre qu’on était des pauvres, et toi, assis à ta place, à boire le café dans la tasse ébréchée. Tu en as dit quoi ? »
Il n’a pas répondu.
Dans la chambre, la pompe a fait son bruit régulier. Sur le moniteur, 87.
« Apolline. » Sa voix s’était cassée. « Il y a une chose que je ne t’ai pas dite sur ton père… »
À 4 h 49, j’étais seule dans la chapelle de l’hôpital, avec le doudou de Nathan dans la poche de mon gilet. Mon mari ne savait pas où j’étais.
J’y étais arrivée par le rez-de-chaussée, en suivant la flèche bleue, sans réfléchir. Voilà comment.
Dans la chambre, quelques minutes plus tôt, Sébastien avait dit sa phrase sur mon père. Il avait regardé Nathan, puis moi.
« Le jour de l’enterrement. Après la cérémonie, ta mère m’a pris à part. Dans le jardin du manoir, derrière la serre. »
« Et ? »
« Elle m’a dit : “Monsieur Moreau, vous êtes un homme raisonnable.” Elle avait un chèque dans son sac. Cinquante mille euros. »
« Un chèque pour quoi ? »
« Pour que je parte. Que je te quitte. Que je reparte à Vierzon avec Nathan et que tu reviennes vivre au manoir. Elle a dit que tu avais besoin de ta famille et que je n’étais pas à ta hauteur. »
J’ai senti quelque chose se serrer dans mon ventre. Pas de la colère. Pas encore.
« Elle t’a proposé de l’argent pour me quitter. Le jour où on enterrait papa. »
« Oui. »
« Et tu as dit non. »
« J’ai dit non. Elle a déchiré le chèque devant moi. Elle est rentrée dans la maison. »
« Et tu m’as rien dit. »
« Si je t’en parlais, je devais te dire pourquoi je pouvais refuser cinquante mille euros sans trembler. Donc te dire qui j’étais. Et j’avais promis à ton père de me taire. »
« Pendant trois ans. »
« Oui. »
« Trois ans de dimanches. Tu as vu ma mère me traiter de rien du tout à table. Tu as vu Sixtine détourner la tête. Tu as vu Nathan avec sa nappe. Tu savais qu’elle avait essayé de te payer pour me retirer ma famille, et tu m’as laissée y retourner. »
« Je te regardais y aller. Chaque fois. »
« Et tu servais le café. »
« Apolline… »
« Non. »
Je n’ai pas crié. La docteure Garcia dormait peut-être dans la pièce d’à côté, et mon fils avait la main chaude. J’ai pris le doudou sur le lit, je l’ai mis dans ma poche, et je suis sortie.
Dans le couloir, la machine à café ronronnait. Je suis passée devant sans la voir. L’ascenseur, le rez-de-chaussée, la flèche bleue.
La chapelle était une petite salle sans fenêtre, avec six rangées de bancs en bois clair, une croix en métal au mur et une odeur de cire. Un distributeur de cierges électriques était posé dans un coin. Un euro le cierge. J’ai ouvert ma paume. Trois pièces de dix centimes. Trente centimes en tout. Ce qui me restait du café de la veille.
Je les ai gardées dans ma main. Je me suis assise sur le dernier banc.
J’ai ouvert mon sac. L’enveloppe de papa était là, sous le paquet de mouchoirs. J’ai regardé l’écriture. Je l’ai refermée.
Je ne crois pas vraiment en Dieu. Ma mère y croit quand ça rend bien dans une église. Moi, je suis restée assise une demi-heure, les coudes sur les genoux, à regarder un petit boîtier de cierges que je n’avais pas les moyens d’allumer.
Je ne sais pas à quoi j’ai pensé. Je sais que j’ai compté. Six ans de mariage. Trois ans de silence. Cinquante mille euros déchirés dans un jardin. Vingt-huit millions que je n’avais jamais vus. Une carte noire sur un plateau de réanimation.
Le plus bête, c’est que je ne lui en voulais pas pour l’argent. Je lui en voulais pour la tasse. Pour la façon dont il la prenait, chaque dimanche, sans rien dire, ma mère la lui tendant avec le sourire de quelqu’un qui sert un chien.
Il savait. Il avait tout le pouvoir de la renverser d’un mot, et il avait bu dedans.
À un moment, une porte s’est ouverte derrière moi. J’ai pas bougé. Des pas, légers, des chaussons d’hôpital sur le lino. Quelqu’un s’est assis sur le banc, à ma droite.
Je n’ai pas tourné la tête. Je l’ai reconnue au parfum, ce parfum à la vanille que ma mère lui avait offert pour ses seize ans, et qu’elle n’aimait pas.
Sixtine avait toujours sa robe verte. Ses chaussettes jaunes dépassaient des chaussons. Elle avait les cheveux défaits, une joue marquée par la couture du canapé.
Elle m’a pris la main. Celle avec les trois pièces. Elle les a regardées, elle a refermé mes doigts dessus.
« Je veux pas en parler, » j’ai dit.
Elle n’a rien répondu. Elle est restée là, sa tête contre mon épaule, comme quand elle avait six ans et qu’elle venait me retrouver dans ma chambre au manoir, quand ma mère avait élevé la voix.
On est restées comme ça. Je ne sais plus combien de temps.
Puis elle s’est redressée. Elle a sorti son téléphone de la poche de sa robe. Elle a cherché quelque chose sur l’écran, un petit rond blanc avec un triangle noir au milieu. Un message vocal.
Elle ne m’a rien dit. Elle a tourné le téléphone vers moi.
Sur l’écran, en haut : « Maître Beaumont, notaire. Reçu hier, 19 h 12. 4 min 38. »
« Madame Moreau, vous possédez un tiers des parts de Saint-Pierre et Fils depuis trois ans. »
La voix est sortie du téléphone de Sixtine, nette, un peu nasale. Un homme qui lisait un dossier à voix haute. J’ai failli laisser tomber les trois pièces.
« Attends, » j’ai dit. « Recommence. »
Sixtine a remis le message au début. Elle a posé le téléphone sur le banc, entre nous, le haut-parleur contre le bois.
« Mademoiselle de Saint-Pierre, ici Maître Beaumont. Vous m’avez appelé hier en fin d’après-midi sur ma ligne personnelle, et je vous réponds par écrit puisque vous demandiez la discrétion. Je m’adresse aussi à votre sœur, Madame Moreau, puisque c’est d’elle qu’il s’agit. »
J’ai regardé Sixtine. Elle fixait la croix au mur.
« Je vous ai promis une réponse claire. La voici. À la mort de votre père, Monsieur Hubert de Saint-Pierre, sa succession a été ouverte chez moi. Votre mère a hérité de l’usufruit. Vos parts, les vôtres et celles de Madame Moreau, sont en nue-propriété. Madame Moreau détient donc, en nue-propriété, un tiers des parts de l’entreprise familiale. Elle ne peut pas être privée de cette part. C’est la réserve héréditaire. »
« Je comprends pas, » j’ai dit tout bas.
« Ça veut dire que c’est à toi, » a dit Sixtine. « Papa te l’a laissé. Maman peut en profiter, mais elle peut pas le vendre sans ton accord. »
« Je n’ai jamais eu de convocation. »
Sixtine a levé le doigt. La voix de Beaumont continuait.
« J’ai convoqué Madame Moreau par lettre recommandée à trois reprises, en février, en mai et en septembre de l’année suivant le décès. Les trois lettres ont été adressées au manoir de la Chesnaye, comme l’indiquait votre mère. Aucune réponse. J’ai relancé. Madame de Saint-Pierre m’a assuré qu’elle transmettait. Je n’ai jamais reçu de retour. »
« Trois lettres, » j’ai répété.
« Elles sont dans un tiroir du manoir, » a dit Sixtine. « Je parie. Maman range tout. Les lettres qu’elle veut pas lire, les bulletins de notes, les cartes de vœux. »
« Pourquoi elle aurait caché ça ? »
« Chut. Écoute. »
« Mademoiselle, vous m’avez parlé d’une caution que Madame Moreau aurait signée. J’ai vérifié. Je ne connais pas cette caution. En revanche, j’ai retrouvé dans les archives de la Banque de Touraine un autre document. Un acte par lequel le manoir de la Chesnaye est donné en garantie des dettes de l’entreprise. »
Il a toussé. Il y a eu un bruit de papier.
« Pour ce type d’acte, l’accord de tous les nus-propriétaires est requis, si le bien est lié à la succession. Le consentement de Madame Moreau figure au dossier. Il est daté du huit novembre. »
« Le huit novembre, » j’ai dit.
J’ai fouillé. Je ne sais pas ce que je cherchais. Le huit novembre, il y a deux ans et demi. Un mardi. À Vierzon, la cantine de l’école, le repas des petits, trente-deux enfants. Le soir, la Clio avait calé devant le Leclerc.
« J’étais à l’école, » j’ai dit. « Toute la journée. J’ai pointé. »
« Je sais. » Sixtine s’est tournée vers moi. Elle avait les yeux rouges, mais la voix était ferme. « Je lui ai dit où tu travaillais. »
La voix de Beaumont a repris.
« Je ne vous en dis pas plus au téléphone. Je ne tire aucune conclusion sans voir les pièces. Mais je dois vous signaler un fait qui, je crois, vous concerne directement. »
Un temps. Dans la chapelle, le néon du distributeur de cierges a fait clic, puis un petit bruit électrique, comme une mouche.
« Sixtine, » j’ai dit. « Pourquoi t’as appelé Beaumont ? »
« Parce que j’ai pris l’agenda de papa dans son bureau, jeudi, avant la fête. L’agenda de l’année de sa mort. Y avait un nom. Beaumont, avec un rendez-vous noté en rouge, la semaine avant qu’il… » Elle a avalé. « Je me suis dit qu’il savait des choses. »
« Tu savais pour l’argent de maman ? »
« Je savais qu’il y en avait plus. J’ai vu les factures de la fête. J’ai vu la villa sur le compte, avec le nom de maman. J’ai pas compris, mais j’ai pas voulu comprendre non plus. » Elle a baissé la tête. « Je suis désolée, Apolline. »
« T’as dix-huit ans depuis hier. »
« J’ai l’âge de pouvoir dire non. »
J’ai pris sa main. Nos doigts étaient glacés, les miens plus que les siens.
Le téléphone a toussé. La voix de Beaumont était plus lente, comme quand on pose chaque mot sur une table.
« Madame Moreau, votre mère est la seule à avoir signé votre consentement. Et vous n’étiez pas à Tours ce jour-là. »
Lundi, 5 h 31. Le thermomètre de Nathan affichait 37,8, et il y avait trois heures que je n’avais pas osé le dire à voix haute.
« Vous voyez, la courbe ? » La docteure Garcia a tapoté l’écran avec son stylo. « 39,6 à minuit. 38,7 à trois heures. Là, 37,8. Les antibiotiques font leur travail. La tension tient depuis 4 h 40. »
« Il va se réveiller ? »
« On va essayer de le sevrer du respirateur à partir de 7 h. Si ça tient, on retire le tube. Pas avant. »
« Il risque quoi ? »
« De ne pas être prêt. Dans ce cas, on attend. » Elle m’a regardée. « Madame Moreau, vous êtes remontée. C’est bien. Il a besoin de vous dans la chambre. Pas dans la chapelle. »
J’ai rougi. Elle a souri à moitié et elle est sortie.
Sébastien était assis près du lit. Même chaise, même veste, même carte noire sur le plateau, côte à côte avec le doudou, que j’avais remis à sa place. Il n’a pas levé la tête quand je suis entrée. Il tenait la main de Nathan. Des deux mains.
Je me suis assise de l’autre côté. Je n’ai pas dit bonjour.
« Beaumont a laissé un message à Sixtine. »
Il a levé les yeux.
« Mon père m’a laissé un tiers des parts de Saint-Pierre. Maman l’a caché trois ans. Et mon consentement au nantissement du manoir, c’est elle qui l’a signé à ma place. Le huit novembre. J’étais à la cantine. »
Il est devenu gris. Je l’ai vu.
« La caution, je savais. Ça, non. »
« Je te crois. »
« Apolline… »
« Je te crois, Sébastien. Mais écoute. Tu vas pas parler à ma mère à ma place, ce matin. Tu vas pas non plus signer quoi que ce soit avec Aymeric. C’est moi qui y vais. »
« Où ? »
« À ton rendez-vous. 9 heures. Elle voulait un rendez-vous avec Monsieur Moreau. Elle l’aura. Mais ici, dans la salle des parents. Je quitte pas mon fils. »
« Elle ne viendra pas. »
« Si. Elle viendra. Quand elle va lire le journal, elle viendra. »
À 6 h 04, je suis sortie dans la salle des parents. Sixtine m’a montré l’article sur son téléphone. Une photo de Sébastien à un salon professionnel, en costume, floue. Le titre : « Un fonds discret détient la dette d’une maison de négoce tourangelle ». En dessous, les mots « rachat prédateur » et « quarante emplois menacés ». Le nom de ma mère n’y était pas une seule fois.
« C’est son avocat, » a dit Sixtine.
« Je sais. »
Elle s’est assise sur le fauteuil bleu de la salle des parents, ses chaussettes jaunes repliées sous elle. Elle a sorti de son sac à main, un truc minuscule en perles, deux choses. Une clé USB. Un papier plié en huit.
« La clé, c’est les enregistrements. Cinq mois. Maman au téléphone avec Guillaume, maman avec le notaire de l’Île de Ré, maman qui parle de toi. J’ai commencé en mars. »
« En mars ? Tu savais que… »
« Je savais pas quoi. Je savais que quelque chose clochait. Elle disait à Guillaume de “regarder les comptes” avec une voix que j’aimais pas. J’ai mis mon portable dans la poche de mon manteau, et je le laissais allumer. »
« T’as dix-huit ans. »
« Je les avais pas, quand j’ai commencé. » Elle a tendu le papier. « Ça, c’est la facture de la fête. »
Je l’ai déplié. Un traiteur, un quatuor à cordes, des fleurs, une sono, un photographe. Une ligne par poste. En bas, un total encadré au stylo rouge : 86 000 €.
« Quatre-vingt-six mille euros. Pour une fête où je devais distribuer des programmes. »
« Tu devais être sur la photo, » a dit Sixtine. « Maman voulait la famille unie pour le député. »
« Et moi qui croyais qu’elle voulait ma présence. »
J’ai replié la facture. Mes mains étaient presque calmes. Ça m’a surprise.
À 6 h 40, Sébastien est sorti de la chambre pour répondre à son téléphone. Cette fois, il est resté dans mon champ de vision, derrière la vitre. Quand il s’est retourné, j’ai vu qu’il demandait la permission, de loin, avec les yeux. J’ai hoché la tête.
Aymeric est arrivé à 7 h 12 avec deux gobelets de café payés en pièces au distributeur du rez-de-chaussée et un visage que je ne lui connaissais pas. Pas de cravate. Il avait dormi une heure, peut-être.
« Madame Moreau. Monsieur Moreau. J’ai reçu une alerte à 6 h 50. »
« Quelle alerte ? »
« La banque de Saint-Pierre m’envoie un message pour tout virement supérieur à cent mille euros, depuis que Cassiopée détient la dette. Il y en a eu un. Six cent mille euros. Vers une banque au Luxembourg. Ordre donné ce matin à 6 h 31, avec la signature électronique de Guillaume. »
« Guillaume, » j’ai dit.
« Il a aussi acheté un billet. Aller simple, Saint-Pierre-des-Corps, Paris-Montparnasse. Le TGV de 7 h 58. »
Je me suis levée. Sixtine aussi.
« Il va prendre le train avec six cent mille euros ? »
« Il ne les a pas dans la poche, » a dit Aymeric. « Mais dès qu’il aura quitté la France, tout sera plus long. »
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? »
Sébastien est revenu, la main sur le front. Aymeric lui a répété l’histoire. Il a regardé sa montre.
« On appelle la gendarmerie de Saint-Pierre-des-Corps. Maintenant. »
« J’ai la photo de Guillaume et le numéro du billet, » a dit Aymeric.
« Fais-le. »
Aymeric a sorti son téléphone. Il a composé le numéro, il a mis le haut-parleur. La sonnerie a retenti dans la salle des parents. Les yeux de Sixtine ont rejoint les miens.
Sur la pendule en retard de trois minutes, il était 7 h 41.
« Gendarmerie, bonjour, » a dit une voix. « Je vous écoute. »
Partie 3: Ma mère m’a ordonné de laisser mon fils-
Ma mère m’a ordonné de laisser mon fils de quatre ans en réanimation pour distribuer des programmes aux 18 ans de ma sœur.
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