Ma mère m’a ordonné de laisser mon fils de quatre ans en réanimation pour distribuer des programmes aux 18 ans de ma sœur.

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Jeudi soir, Nathan a refusé sa purée.

Je lui ai donné du Doliprane. Il l’a rendu sur le canapé.

Sébastien est rentré à 19 h, les mains noires de graisse, et il a posé la paume sur le front de Nathan sans même se les laver. « On l’emmène demain matin. » Il a gardé sa main là très longtemps.

Dans la chambre de réanimation, deux jours plus tard, il n’avait pas bougé. Le téléphone était toujours sur le plateau, entre la carte et le doudou.

« Lundi, neuf heures, » a dit Sébastien. « Votre bureau de Tours. On vous a annoncé un fonds, c’est ça ? »

« On m’a annoncé un fonds, oui. Sans nom. Je pensais à un… »

Elle s’est arrêtée. Le quatuor jouait un air que je connaissais, un truc de mariage.

« Vous pensiez à un monsieur en costume, » a dit Sébastien. « Moi, je suis en bleu de travail. Mais le rendez-vous est bien avec moi. »

« Écoutez, Sébastien, ce n’est pas le moment. J’ai cinquante personnes ici. »

« Six virgule quatre millions d’euros. »

Il l’a dit tranquillement. Comme on annonce un prix de plaquettes.

« C’est ce que Saint-Pierre et Fils doit. Il y a trois mois, la Banque de Touraine a vendu sa créance. C’est moi qui l’ai achetée. Plus personne d’autre ne peut vous appeler, Madame. Vous me devez cet argent, à moi. »

J’ai regardé ma mère sans la voir. Elle était à vingt kilomètres, dans sa robe grise, avec son collier de perles. Je l’imaginais très bien, la main plaquée sur le verre.

« C’est une plaisanterie, » a-t-elle dit. « Apolline, c’est une plaisanterie ? »

Je n’ai pas répondu. Sébastien avait levé un doigt, juste un.

« Vous avez toujours dit que vous ne vouliez pas d’un garagiste dans la famille. »

« Je n’ai jamais… »

« Cinq ans de dimanches. Vous l’avez dit devant le notaire, devant le curé, devant votre coiffeuse. »

« Sébastien. » Sa voix avait changé encore. Plus basse. Plus douce. Je ne l’avais entendue comme ça qu’avec le préfet. « Mon grand. On est de la même famille. On peut se parler calmement, entre nous, demain, avec un café. »

« Plus de café avec vous, Béatrice. »

Il l’avait appelée par son prénom. Elle a pris une inspiration, je l’ai entendue.

« Écoutez-moi bien. Ma femme reste avec son fils. Elle ne distribue rien, elle ne s’excuse de rien. Lundi, neuf heures. Soyez à l’heure. »

Il a appuyé sur l’écran. Le quatuor s’est coupé net, au milieu d’une note.

Je me suis assise sur le tabouret en plastique. Mes mains tremblaient un peu. Je les ai glissées sous mes cuisses pour qu’il ne les voie pas.

« Six millions, » j’ai dit.

« Six virgule quatre. »

« Tu les as, toi, six millions ? »

« Je les ai eus. Je les ai payés. » Il a baissé les yeux sur le gobelet froid. « Je te raconterai tout. Je te le jure. Mais regarde Nathan d’abord. »

Je ne comprenais pas comment un homme qui gardait ses vieilles chaussures de sécurité pour économiser pouvait dire ça. J’ai pensé à la Clio. À la facture EDF de 240 euros, sur le frigo, qu’on avait payée en deux fois en janvier.

Je sais pas ce que j’ai ressenti. Pas de la joie. Pas de la colère non plus, pas encore.

J’ai pensé à ma mère. À ce que j’avais entendu dans sa voix. De la peur. Pour la première fois de ma vie, ma mère avait eu peur de quelqu’un, et ce quelqu’un tenait le pied de mon fils sous la couverture.

« Elle va rappeler, » j’ai dit.

« Oui. »

« Tu décrocheras ? »

« Pas ce soir. »

Le téléphone s’est remis à vibrer sur le plateau. « Maman. » Trois fois de suite. Sébastien l’a retourné face contre le métal.

Sur le lit, Nathan a bougé la tête. Sa respiration faisait un petit bruit de papier froissé. J’ai remis le doudou sous son bras. Le lapin sentait la lessive et la fièvre.

« Il est chaud, » j’ai dit. « Regarde, il est brûlant. »

« Je sais. »

Sébastien s’est levé pour appeler l’infirmière. Il n’a pas eu le temps de faire un pas.

Le moniteur a changé de note. Un bip plus aigu, plus rapide.

90 %.

J’ai regardé le chiffre. Je lui ai demandé de remonter, à voix haute, comme on parle à un enfant.

89 %.

« Sébastien. »

Il avait déjà la main sur la sonnerie. Il appuyait, appuyait, appuyait.

88 %.

La porte s’est ouverte d’un coup. Docteure Garcia est entrée en blouse, le stéthoscope encore autour du cou, avec Manon derrière elle qui poussait un chariot.

Elle n’a même pas regardé mon mari. Elle a regardé l’écran, puis moi.

« On l’intube. Maintenant. »

À 1 h 50, Nathan dormait avec un tube dans la gorge et une machine qui respirait à sa place.

Ça avait duré onze minutes. Manon m’avait fait sortir dans le couloir, Sébastien et moi, devant la porte vitrée, sans un mot de plus que « restez là, s’il vous plaît ». Je m’étais appuyée au mur. Il y avait une affiche sur le lavage des mains avec un dessin de savon. Je l’ai lue quatre fois.

Docteure Garcia est sortie en baissant son masque.

« Il est intubé. Il a bien supporté. Il est sédaté, il ne sent rien et il ne se bat pas contre la machine. Saturation à 96. La fièvre baisse un peu avec les antibiotiques. On attend les résultats de la culture, ça prend vingt-quatre à quarante-huit heures. »

« Il est sorti d’affaire ? » j’ai demandé.

« Il est stable. C’est ce que je peux dire cette nuit. Et c’est déjà bien. »

Elle m’a touché le bras. Elle est repartie vers un autre box.

Nous nous sommes retrouvés dans la salle des parents. Deux canapés en skaï, une table basse avec un vieux Télé Loisirs, une fontaine à eau qui gargouillait. Sur le mur, une pendule qui avait trois minutes de retard.

Sébastien est allé à la machine à café. Il a sorti sa carte noire, il l’a approchée du lecteur.

Rien. Le voyant est resté rouge.

Il a fouillé dans la poche de son bleu. Il a posé sur le métal une pièce d’un euro et deux de vingt centimes, puis une de dix. Le gobelet est tombé. Le café est sorti trop clair.

« Tu veux ? »

« Non. »

Il a bu le sien debout. Moi, je regardais ses chaussures de sécurité, la boue séchée qui se détachait par plaques sur le lino blanc.

« Je t’écoute, » j’ai dit.

Il s’est assis en face de moi. Il avait les coudes sur les genoux, les mains jointes. Des mains de mécanicien, avec les ongles noirs.

« Atelier Connect. »

« C’est quoi ? »

« Un logiciel pour les garages. Gestion des devis, des pièces, des rendez-vous. Je l’ai écrit à vingt-quatre ans, dans la cuisine de mon père, pendant qu’il réparait les voitures en bas. Un groupe allemand me l’a racheté il y a six ans. Vingt-huit millions d’euros. »

J’ai ri. Un seul souffle par le nez.

« Vingt-huit millions. »

« Après impôts, un peu moins. Je l’ai placé. Ça s’appelle Cassiopée Capital. On gère trois cent quarante millions pour des gens qui ont des garages, des PME, des usines. On rachète des dettes, on prête, on aide à repartir. On est cinq. Aymeric d’Harcourt est mon associé. »

« Et moi, » j’ai dit. « Je compte quoi, là-dedans ? »

Il n’a pas répondu tout de suite.

« Tu as rencontré le garagiste. Tu t’es mariée avec lui. C’est pas un rôle, Apolline. J’ai pris l’atelier de papa quand il est parti. Je ne l’ai jamais lâché. Le matin je répare des freins, l’après-midi j’ai une visio à Paris. »

« Tu m’as laissée tenir un carnet de comptes. »

Ma voix s’est cassée sur le mot. J’ai pris mon gobelet, vide, je l’ai tourné entre mes doigts.

« Tu m’as regardée faire des courses au Lidl avec une calculette. Le loyer à 620, la CAF qui s’est trompée en mars, mes fins de mois. Tu m’as vue pleurer à cause de dix-sept euros de découvert. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« J’ai fait une promesse. »

« À qui ? »

Il a levé les yeux. Il y avait de la fatigue, et autre chose. Quelqu’un qui est sur le bord d’un trottoir, et qui ne traverse pas.

« Je peux pas te le dire ce soir. Pas parce que je veux pas. Parce que je dois d’abord lui demander si je peux encore tenir. »

« Lui ? Ou elle ? »

« Apolline. »

« Réponds, au moins ça. »

« Quelqu’un que tu aimes. Je t’en dirai plus. Demain. Quand Nathan sera passé. »

Je me suis levée. J’ai fait trois pas jusqu’à la fenêtre. Dehors, le parking du CHRU, les lampadaires orange, une ambulance garée de travers. Ma Clio, tout au fond, avec son rétro cassé que Sébastien avait réparé avec du scotch noir.

« Je voulais pas te voir à genoux devant ma mère, » j’ai dit. « Chaque dimanche. Et toi, tu savais. Tu savais que tu pouvais l’acheter, elle, la maison, le manoir. Tu l’as laissée t’appeler “mon mécano”. »

« Je savais. »

« Ça te faisait rire ? »

« Non. »

Il s’est levé aussi. Il n’a pas essayé de me toucher. Il s’est arrêté à un mètre.

« Chaque fois, je buvais mon café dans cette tasse ébréchée, et je me disais que c’était toi qu’elle abîmait en le faisant. Pas moi. J’ai pensé à tout casser deux cents fois. Je suis resté. »

« Pour une promesse. »

« Pour toi aussi. »

Je suis retournée sur le canapé. Je me suis assise sur la place chaude. La pendule a fait un bruit de ressort. 2 h 31 à ma montre, 2 h 34 au mur.

Je pensais à Nathan. À son lapin, que Manon avait posé sur la table de chevet, à côté du plateau en métal. À son petit pied dans ma main, il y a trois jours, quand il disait qu’il avait mal au ventre.

Un ascenseur a sonné à l’étage. Des pas dans le couloir, secs, des semelles de cuir. Pas une infirmière.

Sébastien a tourné la tête vers la porte vitrée.

« C’est lui, » a-t-il dit.

Aymeric d’Harcourt est entré sans frapper. Costume sombre, cravate, une chemise blanche impeccable, à 2 h 40 du matin, comme s’il sortait de chez le coiffeur. Il portait sous le bras un dossier noir, épais, avec un élastique.

Il l’a posé sur la table basse, au milieu du Télé Loisirs. Il a fait sauter l’élastique. Il a ouvert la couverture.

Aymeric d’Harcourt portait une chaussette bleue et une chaussette grise.

Je l’ai vu parce qu’il s’est assis en croisant la jambe. Costume impeccable, cravate droite, et au-dessus de ses mocassins, deux chaussettes qui n’allaient pas ensemble. Quelqu’un qu’on avait réveillé à 1 h 30 et qui avait pris une douche en trois minutes.

« Madame Moreau. Je suis désolé pour votre fils. Je serai bref. »

Il a tourné le dossier vers moi. Une pile de feuilles, des intercalaires jaunes.

« Première page. Saint-Pierre et Fils, Tours, négoce de vins. Dettes bancaires, fournisseurs, impôts : six millions quatre cent mille euros. L’entreprise ne peut plus rembourser depuis la fin de l’année dernière. Les banquiers le savent. Votre mère le sait. Les quarante salariés, eux, ne savent rien. »

« Quarante salariés, » j’ai répété.

« Le caviste de Tours, les chauffeurs, la comptable. Des gens qui ont un crédit sur leur pavillon. »

Il a retourné une feuille.

« Deuxième point. Le manoir de la Chesnaye est hypothéqué en garantie. Entièrement. La demeure et les vingt hectares. »

« Elle m’a jamais dit ça. »

« Elle ne le dit à personne. »

Je regardais les lignes. Des chiffres, des dates, des tampons de la Banque de Touraine. Je n’y comprenais pas grand-chose. J’ai pensé à mon père, Hubert, qui aimait montrer la cave aux invités avec une lampe de poche.

« Troisième point, » a dit Aymeric. Il a hésité. Il a regardé Sébastien, et Sébastien a hoché la tête.

Il a ouvert à l’intercalaire jaune numéro douze.

Une page dactylographiée. En bas, une phrase écrite à la main, à l’encre bleue. En dessous, une signature.

J’ai reconnu les « p » avec leur boucle. Mon « A » trop grand, appris à l’école à Vierzon, que ma mère disait vulgaire.

« Bon pour caution personnelle et solidaire à hauteur de un million deux cent mille euros, » j’ai lu à voix haute. « Apolline Moreau, née de Saint-Pierre. »

Je me suis arrêtée.

« C’est mon écriture. »

« Oui. »

« Je n’ai jamais… »

Et puis je me suis souvenue.

C’était un dimanche de mars. Gigot, flageolets, ma mère avait sorti la vaisselle fine. Sixtine révisait son bac blanc, absente, le nez dans son téléphone. Nathan jouait avec la nappe.

Ma mère avait posé une feuille à côté de mon assiette. « Un papier pour la mutuelle du manoir. Les salariés sont couverts, la famille doit l’être. Recopie juste la phrase, là, tu vois. » Elle m’avait tendu un stylo bleu. Un Bic, qu’elle avait pris dans son sac.

« Je suis pressée, Apolline. J’ai le café à faire. »

Elle avait envoyé Sébastien chercher les tasses dans la cuisine. La tasse ébréchée en dernier, comme chaque fois.

J’avais recopié. Je n’avais pas lu le reste. Pourquoi lire ? C’était ma mère. Elle me parlait pour la première fois depuis un mois, elle me demandait un service.

« Elle m’a fait signer pendant que tu étais dans la cuisine, » j’ai dit.

« Je sais, » a dit Sébastien.

« Tu savais ? »

« Pas ce jour-là. Je l’ai appris il y a trois mois. »

Il s’est assis sur l’accoudoir du canapé. Il ne me quittait pas des yeux.

« La Banque de Touraine cherchait à vendre le dossier Saint-Pierre. Un fonds américain voulait le prendre, et c’était un fonds qui démonte les entreprises. Il revend les caves, il vire les salariés, il vend le manoir à un promoteur. J’ai demandé à Aymeric d’acheter avant. »

« Pourquoi toi ? »

« C’est ta mère. C’est ton père qui l’a fondée. C’est la maison de Sixtine. »

« Tu l’as achetée, » j’ai dit. « Avec ma signature dedans. »

« C’était dans le paquet. Je l’ai découverte en lisant le dossier, comme toi maintenant. J’ai passé une nuit sur le canapé de l’atelier à regarder cette page. »

Aymeric a toussé, doucement. Il a refermé le dossier à moitié.

« Madame Moreau, juridiquement, cette caution est valable tant qu’elle n’est pas contestée. Elle porte votre signature, elle porte la mention manuscrite. N’importe quel créancier pourrait vous réclamer un million deux cent mille euros. Votre pavillon, votre salaire, vos comptes. »

« Mon salaire d’ATSEM. »

« Oui. »

J’ai pensé au Livret A avec ses trois cent quatre-vingts euros.

« Elle savait que je ne les aurais jamais, » j’ai dit. « Elle savait. Elle m’a fait signer quand même. »

« Elle ne pensait pas que vous seriez appelée, » a dit Aymeric. « Elle pensait que la société s’en sortirait. »

Je n’ai pas relevé. J’ai regardé la mention manuscrite, mon « A » trop grand, mes lettres un peu penchées. Il y avait même une petite tache d’encre à droite du « z ». Le Bic avait coulé.

J’ai pensé à mon fils, à l’étage du dessous, avec un tube dans la gorge. À ma mère, ce soir, dans sa robe grise, qui riait avec un député.

J’ai posé le dossier. Mes doigts laissaient des traces humides sur le carton.

« Donc c’est toi qui as ce papier. Pas la banque. Pas les Américains. »

« Oui. »

« Et si tu veux, demain, tu peux m’envoyer un huissier. »

Sébastien a pris un temps. Un vrai. Il a regardé ses mains, puis la fenêtre, puis moi.

« Dans ce dossier, Apolline, il y a un seul nom qui peut te demander un million deux cent mille euros. Le mien. » Il a avalé sa salive. « Je suis ton créancier, Apolline. »

« Maman m’a interdit de t’appeler. »

C’est la première chose que Sixtine m’a dite. Il était 6 h 40, dimanche, je dormais à moitié sur le canapé en skaï de la salle des parents, et ma petite sœur se tenait dans l’encadrement de la porte.

Robe verte longue, déchirée au bas. Les cheveux défaits, des épingles qui pendaient. Elle avait enlevé ses escarpins et elle les tenait par les brides, pieds nus sur le lino.

« Sixtine ? »

« J’ai onze appels en absence de toi. »

Elle a sorti son téléphone de son sac. Elle me l’a montré, l’écran fissuré dans un coin. Mon nom, onze fois, entre 15 h 12 et 19 h 50. Depuis que Nathan était arrivé aux urgences.

« Maman a pris mon portable à seize heures. Pour que je profite de ma soirée, elle a dit. Je l’ai récupéré dans son sac à minuit, quand elle dansait avec le préfet. Je l’ai pas vu avant. »

« Tu as pris un taxi ? »

« Quarante-sept euros. Avec mon argent d’anniversaire. »

Elle s’est assise sur le bord de la table basse, là où Aymeric avait posé le dossier. Elle me regardait avec ses yeux rouges, le maquillage coulé jusqu’aux joues.

« Il va comment ? Nathan ? »

« Intubé. Stable. On attend les résultats. »

« Oh. » Elle a mis la main devant sa bouche. « Maman nous a dit que c’était un rhume. Elle l’a dit à toute la table. Elle a dit que tu faisais un caprice pour pas venir. »

« Je sais. »

« Elle a dit que tu étais jalouse de ma fête. »

Je n’ai rien répondu. Une infirmière est passée dans le couloir avec un chariot de poches de perfusion. Les roulettes grinçaient.

Sixtine a enfoncé ses doigts dans son sac, elle en a sorti un papier plié en quatre.

« Il y a autre chose, Apo. Je savais pas par où commencer. »

« Dis. »

« Les dix-huit ans. Quatre-vingt-six mille euros. »

J’ai cru que j’avais mal entendu.

« Quoi ? »

« C’est la facture. Je l’ai trouvée dans son bureau, il y a une semaine. Traiteur, fleurs, quatuor à cordes, photographe, la sono. Quatre-vingt-six mille euros, payés par Saint-Pierre et Fils. Pas par elle. Par l’entreprise. »

« Elle t’a dit que c’était pour toi. »

« Elle m’a dit que c’était un cadeau de papa, qu’il avait mis de l’argent de côté. » Sixtine a eu un petit rire sec. « Papa est mort il y a trois ans, Apo. Il a rien mis de côté pour une fête. »

Elle a déplié la feuille sur ses genoux. Une facture, avec une ligne en gras en bas.

« J’ai écouté sa conversation avec le directeur financier. Guillaume. Dans l’office, jeudi. J’ai enregistré. »

« Tu as enregistré maman. »

« Oui. »

Elle a ouvert l’application de son téléphone. Elle a baissé le son au minimum, comme si les murs pouvaient la dénoncer.

La voix de ma mère est sortie, étouffée par un bruit de vaisselle.

« Quatre-vingt-six mille, Guillaume, c’est le prix de la crédibilité. Les banquiers seront à la table dix. Le préfet à côté du député. Ils doivent repartir en se disant que Saint-Pierre tient encore, avant lundi. Je ne veux pas entendre parler de budget. »

Une voix d’homme, plus basse, que je n’arrivais pas à comprendre.

« Et Apolline sera là, » a repris ma mère. « Avec la robe bleue. Elle distribue les programmes, elle sourit. La famille unie. C’est ça qu’on vend. »

Un silence. Puis :

« Sixtine ne doit rien savoir. Elle n’appelle pas sa sœur. Je garde son téléphone. »

Sixtine a arrêté l’enregistrement.

La salle est restée très calme. La fontaine à eau a gargouillé une fois.

« La famille unie, » j’ai dit.

« Je suis désolée. »

« C’est pas toi. »

« J’ai quand même mangé le gâteau. »

Elle a pleuré. Pas fort. Elle a essuyé ses joues avec la manche de sa robe, et le tissu vert a laissé une traînée noire de mascara sur sa peau.

Je me suis levée. Je suis allée dans le couloir, j’ai demandé à Manon une paire de chaussettes antidérapantes, les jaunes qu’on donne aux parents. Elle m’en a trouvé une, avec le sourire de quelqu’un qui n’a pas dormi non plus.

Je les ai tendues à Sixtine.

« Mets-les. Tu vas attraper froid. »

Elle a enfilé les chaussettes jaunes sous sa robe de soirée, sans rien dire, comme quand elle avait six ans et que je lui mettais ses bottes de pluie avant l’école.

« Sébastien est avec Nathan, » j’ai dit. « Tu pourras le voir à travers la vitre. »

« Il est vraiment riche ? »

Je l’ai regardée.

« Maman en parlait, hier soir. À la table. Avec Guillaume. Elle disait : “Il a un fonds, c’est impossible, c’est un garagiste.” Guillaume était tout blanc. Je crois que je comprends pas, Apo. »

« Moi non plus. »

« Je l’ai toujours aimé bien, ton mari. »

« Je sais. »

On est restées assises un moment côte à côte, à regarder le parking passer du noir au gris.

À 7 h 15, une sonnerie a retenti dans le couloir. Les portes de l’ascenseur, à l’étage.

Sixtine s’est figée. Elle a attrapé mon bras.

Des talons ont claqué sur le sol. Deux paires de pas. Une femme et un homme.

Par la vitre de la salle des parents, j’ai vu les portes de la cabine s’ouvrir. Ma mère est sortie la première, dans la même robe grise que la veille, le collier de perles, le sac sous le bras. Derrière elle, Guillaume, en costume anthracite, sa sacoche contre lui.

Elle a regardé le couloir. Elle m’a trouvée.

Partie 2: Ma mère m’a ordonné de laisser mon fils-

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Ma mère m’a ordonné de laisser mon fils de quatre ans en réanimation pour distribuer des programmes aux 18 ans de ma sœur.

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