
La première fois, c’était la deuxième nuit de Manon chez nous. 1 h 12 au radio-réveil.
Le téléphone de Sébastien s’est allumé sur la table de nuit. Un rectangle blanc dans le noir. Il l’a retourné face contre le bois sans un mot.
« C’est le boulot », il a murmuré.
« À une heure du matin ? »
« Les gars de l’équipe de nuit. Rendors-toi. »
Je me suis rendormie. J’avais une caisse à tenir le lendemain et une sœur à nourrir. Je ne me suis pas posé la question.
Dimanche, 8 h 31, debout dans ma cuisine, je me la posais enfin.
Le téléphone de Sébastien pesait dans ma main comme une boîte de conserves. Le dossier s’appelait « Manon ». Quarante et un messages. Je les faisais défiler du pouce, du plus récent au plus ancien, et la cafetière gargouillait derrière moi comme si de rien n’était.
Le dernier datait de 7 h 58. Le matin même. Il y a trente-trois minutes.
« Je descends à 8 h 10. Reste là. »
Je l’ai lu une fois. Puis une deuxième, à voix haute, pour entendre ce que ça faisait.
« Reste là. »
Manon n’avait pas bougé du comptoir. Elle tenait sa serviette orange contre elle, les phalanges blanches, et elle regardait le téléphone dans ma main comme on regarde un chien qui a l’air gentil.
« Ça veut rien dire », elle a dit.
« Tu lui demandes de rester là. »
« Je voulais qu’il soit là pour le test. C’était un test, Céline, je te l’ai dit. Pour que tu voies par toi-même. »
Je n’ai pas répondu. J’ai fait défiler plus haut.
Vendredi, 23 h 40 : « Tu dors ? »
Jeudi, 6 h 15 : « Elle est partie ? »
Mercredi, minuit passé : « T’es sympa de pas répondre. Elle a de la chance. »
Rien en face. Une colonne grise, à gauche, bulle après bulle. Pas une seule réponse de lui, parce qu’il n’y en avait pas.
Sébastien se tenait près de la fenêtre, les bras croisés. Il m’avait tendu le téléphone sans un mot, et depuis il n’avait pas rouvert la bouche. Je le connais. Quand il se tait comme ça, il compte jusqu’à dix pour ne pas dire quelque chose qu’il regretterait.
« Tu les gardais depuis quand ? », j’ai demandé.
« Depuis la deuxième nuit. »
« Chaque jour ? »
« Chaque matin. Je faisais la capture, je la rangeais dans le dossier. »
Il a haussé les épaules, un geste petit et fatigué.
« J’avais peur d’oublier lequel c’était. Quand on te raconte une histoire assez longtemps, tu finis par douter de toi. »
Je me suis assise. La chaise a grincé, celle dont le pied gauche est cassé depuis deux ans. On n’avait jamais eu les moyens d’en acheter une autre, et ce matin-là, ça m’a paru la chose la plus triste de toute la cuisine.
« T’as vraiment pas répondu une seule fois ? »
« Pas une. »
« Même pour lui dire d’arrêter ? »
« Si je lui répondais, elle avait ce qu’elle voulait. Même un “arrête”. Même un “non”. Elle aurait dit qu’on s’était parlé. »
Il avait raison, et ça m’a énervée plus que tout le reste.
« Elle peut raconter n’importe quoi », a dit Manon. « Il a tout effacé de son côté. Tu vas croire un mec qui… »
« Manon. »
« Quoi ? »
« Tu tapes quoi, là ? »
Elle avait baissé la main. Sous le bord de la serviette, son pouce courait sur l’écran de son téléphone, qu’elle avait récupéré sur le comptoir sans que je la voie bouger. Elle l’a plaqué contre sa hanche.
« Rien. »
« Montre. »
« Non. »
Je me suis levée. Elle a reculé d’un pas, mais la cuisine fait sept mètres carrés et le comptoir l’a arrêtée. J’ai retourné le téléphone.
Un message parti à 8 h 36. À « Maman ».
« Viens vite. Céline pète un câble, elle fouille dans le téléphone de Sébastien devant moi. »
Je l’ai relu. Je n’avais pas pété de câble. J’avais lu quarante et un messages avec la voix d’une personne qui lit sa feuille de paie.
« Tu lui dis quoi, à maman ? », j’ai demandé.
« La vérité. Que tu fais une scène. »
« Je fais quoi ? »
« Tu fais une scène, Céline. T’es toute blanche. T’as l’air de quelqu’un qui va casser quelque chose. »
Peut-être. Je ne me voyais pas. Je voyais juste mes deux mains sur ses deux épaules nues, parce qu’à un moment je l’avais attrapée sans m’en apercevoir, et je les ai retirées comme si sa peau était brûlante.
« Je te touche pas », j’ai dit. « Je te touche pas. »
« Heureusement. »
Sébastien s’est avancé d’un pas. Je lui ai fait signe de rester où il était.
Je pensais à la première semaine. À ses deux valises dans le couloir. Aux 270 euros. À la Clio que je lui avais prêtée, au café que je lui faisais à six heures du matin avant ses entretiens, à la douceur avec laquelle j’avais dit « reste ». Je n’avais rien demandé en échange, pas un merci. Je me disais qu’on ne compte pas avec sa sœur.
Manon, elle, comptait. Quarante et un messages. Elle avait compté chaque nuit.
« Maman arrive dans dix minutes », a dit Manon d’une voix presque douce. « Tu devrais t’habiller. »
Elle avait pris cet air-là, celui qu’elle avait à onze ans quand elle avait cassé quelque chose et qu’elle savait déjà que c’est moi qu’on gronderait. Elle était en serviette, dans ma cuisine, avec le dossier ouvert sur la table, et c’est moi qu’elle invitait à m’habiller.
À 8 h 47, un moteur s’est coupé dans l’allée. Une portière a claqué. Des pas lourds ont fait crisser le gravier.
Sébastien a levé les yeux vers moi. Manon a serré sa serviette à deux mains et ses épaules ont lâché, d’un coup, comme une actrice qui entend le public s’asseoir.
La clé de maman est entrée dans la serrure.
« Tu fouilles dans le téléphone de ton mari, devant ta sœur à moitié nue ? »
Maman n’avait même pas posé son cabas. Elle était dans l’encadrement de la porte de la cuisine, son manteau beige boutonné de travers, les clés encore pendues à deux doigts. Soixante-six ans, un dos qui ne se redresse plus tout à fait, et ce regard qu’elle a pour les erreurs des autres.
« Maman », a dit Manon.
« Viens là, ma chérie. »
Elle y est allée. Trois pas, la serviette serrée contre elle, et elle s’est écroulée contre l’épaule de maman avec un hoquet qui sonnait faux jusque dans le couloir. Je connaissais ce hoquet. Je l’avais entendu à douze ans, puis à seize, puis à vingt-quatre quand j’avais payé sa caution.
« Elle t’a écrit à 8 h 36 », j’ai dit. « Tu l’as lu en route. »
« Je suis venue, non ? »
Elle caressait les cheveux de Manon sans me regarder.
« Je veux juste que tu me regardes, maman. Regarde ce qu’il y a dans le dossier. »
Je lui ai tendu le téléphone de Sébastien. Elle a reculé la tête comme devant une assiette qui sent le fond de frigo.
« Je veux pas voir les histoires de ton mari. »
« Ce sont les histoires de ta fille. »
« Je m’en fiche. »
Elle l’a dit sans élever la voix. C’est ce qui m’a fait mal. Si elle avait crié, j’aurais pu crier aussi.
Manon a relevé le visage, rouge, les joues luisantes.
« Il me répondait, maman. Au début il me répondait. Il m’écrivait des trucs gentils. Et quand j’ai plus voulu, il a tout effacé de son côté. »
Sébastien a posé son téléphone sur la table. Le sien, pas celui qui était dans ma main. Il l’a déverrouillé, tapé son code, ouvert la messagerie, puis l’autre application, puis l’autre.
« Prenez-le », il a dit. « Vous voulez lire mes SMS ? Mes WhatsApp ? Mes appels ? Cherchez ce que vous voulez. »
Maman n’a pas bougé.
« Je suis pas la police, Sébastien. »
« Alors vous croyez qui ? »
Silence. Dans la cuisine, la cafetière a craché sa dernière goutte.
« Il a un deuxième téléphone », a dit Manon.
« Fouille la maison », a répondu Sébastien. « Je t’ouvre les placards. »
Il l’a dit gentiment. C’est ça qui l’a achevée, je crois. Elle a baissé les yeux, elle a tiré sur sa serviette qui glissait, et pour la première fois depuis huit jours, elle n’a pas eu de réplique.
C’est maman qui l’a couverte. Elle a ôté son écharpe, une écharpe grise, et elle l’a posée sur les épaules de Manon par-dessus l’orange.
« Elle va attraper froid », elle a dit. « T’as même pas le chauffage dans cette cuisine, Céline. »
Je l’ai regardée, la serviette. Orange vif, effilochée au bord, la même depuis 1999. Maman en avait acheté deux au Leclerc de Vierzon pour la piscine de Bourges, une orange, une rose. L’orange était pour moi.
Manon avait pleuré tout un été pour avoir l’orange, et elle avait fini par l’emprunter pour de bon. Celle de la première semaine, je l’avais sortie moi-même du placard à linge, où elle était revenue je ne sais plus comment. Je lui avais dit, riant : « Tiens, prends celle de mon enfance. »
Je ne riais plus.
« Maman », j’ai dit. « Je te pose une question et je veux une vraie réponse. »
« Pas maintenant. »
« Maintenant. Quand Manon m’a appelée, un dimanche midi, en pleurant, elle m’a dit qu’elle n’avait personne. Qu’elle n’avait nulle part où aller. »
Maman n’a rien dit.
« Elle a dormi où le samedi ? »
Manon s’est raidie contre son épaule. Je l’ai senti à la façon dont maman a retiré sa main de ses cheveux.
« Chez moi », a fini par dire maman.
« Chez toi. »
« Elle m’a appelée le samedi soir. Du parking de chez Mickaël, avec ses valises. Elle a dormi dans mon salon. »
« Et le dimanche matin ? »
« Je lui ai dit d’aller chez toi. »
Voilà. Elle l’avait dit. Elle ne s’en rendait peut-être même pas compte.
« Tu lui as dit d’aller chez moi », j’ai répété. « Alors qu’elle avait un lit chez toi. »
« C’est un F3, Céline. J’ai le canapé-lit de ma sœur Josiane qui vient quand elle veut, j’ai mon dos. Toi, t’as une chambre au premier. Tu as un jardin. Un mari. Une voiture. » Elle a pris une inspiration. « Elle avait besoin de quelqu’un de stable à côté d’elle. Pas d’un… de tous les ennuis de Mickaël. »
Sébastien a levé les sourcils.
« De quels ennuis ? »
Maman a pincé les lèvres. J’ai compris tout de suite que ce n’était pas une expression, qu’elle savait de quoi elle parlait.
« Maman. Pourquoi Mickaël l’a mise dehors ? »
Elle m’a regardée une seconde. Ce n’était pas de la colère, plutôt la fatigue d’une femme qui porte quelque chose depuis un moment et qui voit le moment arriver où elle devra le poser.
« Dis-lui », a-t-elle dit tout bas, tournée vers Manon. « Dis-lui, ma chérie. Si tu lui disais la vraie raison, elle comprendrait. Elle comprend toujours. »
Manon a serré mon écharpe, celle de maman, à deux mains. J’ai pensé qu’elle allait parler, enfin. Je me suis même préparée à l’entendre.
« Non », elle a dit.
Un mot. Posé sur le carrelage, comme un verre qui tombe.
« Manon… »
« Non, maman. Pas devant lui. »
Elle a regardé Sébastien, pas moi. Ce regard-là, je ne le comprenais pas encore.
Maman a baissé la tête. Elle n’a pas insisté. Dans mon dos, le vieux congélateur s’est mis à vibrer, et j’ai su, avec cette certitude qui vous prend à la gorge, qu’il y avait dans ma cuisine une personne qui savait tout et une autre qui m’avait laissée croire le contraire pendant quinze jours.
À 10 h 05, ma sœur a quitté ma maison dans la Twingo de maman, avec ses deux valises, l’écharpe grise de maman sur les épaules et sans la clé de la Clio.
C’est Sébastien qui l’a réclamée. Il ne l’a pas dite méchamment. Debout dans le couloir, la main tendue, il a juste prononcé son prénom.
« Manon. La clé. »
Elle l’a sortie de la poche de son jean, le trousseau avec le petit lapin en plastique que je lui avais offert pour ses vingt ans. Elle l’a jetée sur le meuble de l’entrée. Le lapin a glissé jusqu’au bord et s’est arrêté, la tête dans le vide.
« T’es content ? », elle a dit.
« Non », a répondu Sébastien.
Maman n’a pas dit au revoir. Elle a juste murmuré « Je t’appelle » sans me regarder, et la portière de la Twingo a claqué dans l’allée.
On est restés tous les deux dans le couloir. Moi avec le lapin entre les doigts, lui avec ses mains pendantes. Il y avait encore l’odeur du café dans toute la maison.
« Huit jours », j’ai dit.
« Céline… »
« Huit jours que tu sais. Huit jours que je lui fais son café à six heures du matin. Que je remplis le frigo pour trois. Que je lui demande de mettre un peignoir en m’excusant presque. Et toi tu étais au courant, tu regardais, et tu ne disais rien. »
« Je ne disais rien parce que tu ne m’aurais pas cru. »
Il a dit ça sans reproche. Ça m’a fait plus mal qu’un reproche.
« Le jeudi », il a continué, « la première fois que j’ai essayé de te dire qu’elle m’écrivait la nuit. Tu t’en souviens ? Tu m’as répondu : “Elle traverse une période difficile, elle a besoin de nous.” Et tu as remis les courses dans le frigo. »
Je m’en souvenais. Je n’avais pas pensé que ça voulait dire ça. J’avais cru qu’il me parlait de ses nuits agitées à lui.
« Tu aurais pu me montrer. »
« Tu aurais regardé la capture, tu aurais dit qu’elle plaisantait. Je te connais. T’aurais pris sa défense avant d’avoir fini de lire. »
Je n’ai pas répondu. Parce que je n’en savais rien, et que ce « je n’en sais rien » était déjà une réponse.
Je suis sortie sur le perron en chaussons. Le gravier était froid. La Clio dormait contre le trottoir, garée de travers comme toujours quand ce n’est pas moi qui la gare. Sébastien m’a suivie avec son téléphone.
« Regarde le compteur », il a dit.
« Pourquoi ? »
« Je l’ai noté le jour où elle est arrivée. 147 203. »
Je me suis penchée sur le tableau de bord. Les chiffres blancs sur fond noir.
147 815.
« Six cent douze kilomètres en quatorze jours », a dit Sébastien. « Vierzon-Bourges, c’est trente-huit. Aller-retour, soixante-seize. Tu fais le calcul. »
« Elle allait chez des gens qui recrutent. »
« À Bourges, tous les jours ? »
Je me suis redressée trop vite, le sang m’a tapé dans les tempes. J’ai pensé à Monsieur Garcia, mon chef de magasin, à qui j’avais glissé un jour, sans trop y croire : « Ma sœur cherche du travail, si jamais vous avez quelque chose au drive. » Il m’avait dit que personne ne lui avait envoyé de CV. Personne n’avait convoqué Manon. Pas chez nous, pas chez Intermarché, pas à l’agence d’intérim de la rue Jean-Jaurès où j’avais appelé moi-même pour la recommander.
Aucun entretien. Quatorze jours de café à six heures, de Clio, de « bonne chance, ma chérie », et pas un seul entretien.
« Ouvre la boîte à gants », a dit Sébastien.
Je ne voulais pas. Une boîte à gants, c’est comme un tiroir de chevet : on n’a pas envie de savoir ce que les gens y mettent. Mais j’ai quand même ouvert la portière côté passager, qui grince depuis que j’ai la voiture, et j’ai appuyé sur le petit bouton.
La carte grise, le carnet d’entretien, un paquet de mouchoirs Kleenex entamé. Trois tickets de parking, ceux du parking Hôtel-de-Ville de Bourges. Un ticket du Leclerc de Bourges, de la station-service, vingt-deux euros de gazole. Moi qui compte tout, je me suis surprise à calculer : vingt-deux euros, c’est encore moi.
Et, glissé dans le carnet d’entretien, entre la page du dernier contrôle technique et la couverture, un papier plié en quatre. Du papier thermique, glacé, comme les tickets de caisse mais plus épais.
Je l’ai sorti. Mes doigts ont eu du mal à le déplier, le papier collait sur lui-même.
C’était noir et gris, avec une forme blanche au milieu, une courbe, un point. Je n’ai pas compris tout de suite. Puis j’ai pensé à Stéphanie, ma collègue de la caisse 5, l’an dernier, qui nous avait montré la même image sur son téléphone avec des larmes dans les yeux, en pleine pause-café.
En bas, des lettres blanches sur fond noir : « PETIT Manon ». La date : 13/10. Puis une ligne que je n’ai lue qu’à moitié : « Grossesse monofœtale évolutive. 11 SA + 2 j. »
Je suis restée immobile. Sébastien s’est approché.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une échographie. »
« De qui ? »
« De ma sœur. »
Je l’ai dit à voix basse, comme si le trottoir pouvait entendre. Il a pris le papier doucement, il l’a regardé longtemps.
« Je savais pas », il a dit. « Je te jure, Céline. Je savais pas du tout. »
Je le croyais. J’ai vu sa tête à l’instant où il a lu la date. Ce n’était pas la tête de quelqu’un qui ment. C’était celle de quelqu’un qui se demande ce qu’on lui a fait croire pendant quinze jours.
J’ai repris le papier. Je l’ai retourné, par réflexe, comme on retourne un ticket de caisse pour vérifier le total.
Au dos, au stylo bille, de l’écriture de Manon, serrée et penchée, avec les deux « l » qui se ressemblent toujours :
« Ludo ?? »
Deux points d’interrogation. Soulignés.
Partie 2: Ma sœur traversait ma cuisine en serviette devant…
Ma sœur traversait ma cuisine en serviette devant mon mari et appelait ça un « test ». Un dimanche, il a décidé de lui répondre.
Part 1 of 5
