
Le mur du fond de la cave de papa sonnait creux. Tante Josiane l’a tapé deux fois avec le plat de la main, comme on toque chez quelqu’un qui n’ouvre pas.
« Ça sonne creux, ça. »
Elle ne me parlait pas. Elle parlait au mur.
C’était le samedi, trois jours avant l’enterrement. Je vidais la cave depuis huit heures du matin, parce que c’était mon seul samedi sans garde et que les pompes funèbres réclamaient le livret de famille. Je ne l’avais toujours pas trouvé.
Tante Josiane avait tenu à « m’aider ». Elle était arrivée de Domérat avec un thermos et son manteau des dimanches, sans aucune intention de porter quoi que ce soit. Elle s’était assise sur une caisse de bouteilles vides et elle regardait dans chaque carton avant moi.
« Montre. »
« C’est des vieux pots de peinture, ma tante. »
« Montre quand même. »
J’ai ouvert le carton suivant. Cinquante-deux feuilles de route de la ligne 4, dans un élastique qui a cassé au premier geste. Elle les a feuilletées une par une avant de me les rendre.
« C’est la chaudière, derrière, j’ai dit. Y a juste du parpaing. »
« Ça sonne creux quand même. »
Elle est restée plantée devant ce mur jusqu’à ce que je remonte le dernier sac. Mickaël n’est pas venu de la journée. Il avait Théo, m’a-t-il dit au téléphone, et il l’a dit trop vite.
À dix-sept heures, il y avait six sacs de cinquante litres dans l’entrée et toujours pas de livret. Je n’ai plus pensé à ce mur jusqu’au mardi.
Le mardi, à 9 h 50, mon frère n’était toujours pas à l’église.
J’étais au premier rang, entre le cercueil de papa et tante Josiane. Mon sac Lidl était entre mes pieds, avec ma blouse roulée dedans. Je sortais de ma nuit à l’EHPAD. Je n’avais pas dormi depuis lundi midi, et je m’étais passé de l’eau sur la figure à sept heures dix, avec le savon rose du distributeur.
Josiane avait fait les fleurs à huit heures. Deux gerbes de glaïeuls blancs, une de chaque côté du cercueil. Elle fait les fleurs de cette église depuis que je suis petite.
« Il est où, ton frère ? »
« Il arrive. Il avait dit 9 h 30. »
« Il fait exprès. Y a la moitié de Domérat derrière nous. »
À 9 h 58, la grande porte a grincé. Le rouge est entré avant lui.
Rouge vif. Un rouge de camion de pompiers, en pleine laine, au milieu des manteaux noirs et gris. Mickaël a remonté toute l’allée devant le cercueil sans regarder personne. Derrière moi, un cousin a toussé. Une voisine a dit « Oh » tout bas, comme devant une vitrine.
Je me suis levée. Je l’ai rattrapé par la manche, près des cierges. La laine était rêche et elle sentait l’armoire fermée.
« C’est quoi, ça ? »
« Pas maintenant. »
« Papa aurait détesté. Tu le sais. »
« Non. » Il parlait tout bas, les yeux sur le cercueil. « Il l’aurait pas mal pris. »
Je voulais savoir ce que ça voulait dire. Le prêtre a levé les bras, et j’ai regagné ma place avec la naphtaline sur les doigts.
Pendant la messe, tante Josiane s’est penchée vers moi. Elle sentait la lavande et le café froid.
« Un costume rouge pour son propre père. Il n’a jamais respecté personne, celui-là. »
J’ai hoché la tête. Je ne suis pas fière de ça. Jusqu’au dernier chant, j’ai regardé ses épaules, trop larges dans cette veste, et j’ai pensé du mal de lui.
À 11 h 15, on a mis papa en terre. On était une trentaine, avec de la boue jusqu’aux chevilles et un cousin qui regardait sa montre.
Maître Delorme nous a rejoints sur le gravier, sa mallette en cuir à la main. C’est le notaire de papa depuis trente ans. Il a serré la main de tout le monde, puis il s’est arrêté net devant Mickaël.
Il a regardé la veste rouge de haut en bas, bouton par bouton.
« Où avez-vous trouvé ce costume ? »
« Pourquoi ? »
« Répondez-moi, s’il vous plaît. »
« Dans la cave de papa. »
Je suis intervenue. « C’est pas possible. J’ai vidé cette cave samedi. Y avait pas de costume rouge. »
« Tu l’as pas vue, la penderie, a dit Mickaël. Elle était derrière les étagères. »
Il a expliqué en baissant la voix. Lundi soir, il cherchait le livret de famille pour les pompes funèbres. Derrière les étagères, il y avait une fausse cloison, et une penderie étroite.
Trois housses. Deux noires, une rouge. Sur la rouge, un mot épinglé : son prénom, de l’écriture de papa. Rien d’autre.
J’ai repensé au mur du fond. Aux deux coups de main de tante Josiane.
Maître Delorme avait blêmi.
« Vous avez regardé dans les poches ? »
« Non. »
Il nous a emmenés à l’écart, près du robinet où on remplit les arrosoirs. Le robinet gouttait.
« Enlevez la veste. »
« Quoi ? »
Mickaël a obéi. Il est resté en chemise, les bras ballants, pendant que le notaire fouillait les poches intérieures. Rien. Puis ses doigts se sont arrêtés sur la doublure, à hauteur de la poitrine. J’ai entendu du papier froisser sous la soie.
Il a retourné la veste. Un morceau de doublure avait été recousu à la main, avec de gros points maladroits, tous de longueurs différentes.
« Votre père m’avait dit que je saurais quand ce serait le moment », a-t-il murmuré.
Il a ouvert sa mallette et il en a sorti de petits ciseaux de couture, aux manches orange.
Je les connaissais. C’étaient ceux du panier à couture de maman. Ils avaient disparu le jour de son enterrement, et personne ne les avait jamais retrouvés.
« Le moment de quoi ? »
Il n’a pas répondu. Il a glissé la lame sous le premier point et il l’a coupé. Puis le deuxième.
Une enveloppe a glissé hors de la soie, jaunie sur les bords. Dessus, à l’encre, de la main de papa, il y avait mon prénom.
Tante Josiane m’a demandé de lui donner la lettre de papa. Pas de la lui montrer. De la lui donner.
Avant ça, l’enveloppe était tombée dans l’herbe, à mes pieds. Je l’ai ramassée. Le papier était sec et mou, comme un vieux ticket de bus. Je l’ai serrée contre mon manteau sans l’ouvrir.
« Pas ici, Céline, a dit maître Delorme. Pas devant tout le monde. »
Il parlait si bas que j’ai dû me pencher. Ses mains tremblaient sur les ciseaux de maman. Autour de nous, les derniers cousins remontaient vers les voitures en nous jetant des regards de côté.
« Le moment de quoi, maître ? »
Il a regardé les tombes autour de nous avant de répondre.
« Votre père m’a dit que je saurais que le moment était venu le jour où un costume rouge entrerait dans une église, pour son enterrement. C’est tout ce qu’il m’a dit. Je ne lui ai pas demandé le reste. »
C’est là que tante Josiane est arrivée, en marchant vite pour son âge, son sac à main serré contre le ventre. Elle avait dû nous suivre depuis l’église.
« Donne-moi ça. »
« Quoi ? »
« Cette enveloppe. C’est des affaires de famille, ma petite. Ton père disait des bêtises, à la fin. »
« Tu l’as pas lue, ma tante. »
« Je connais mon frère. Tu vas pas lire ça sur sa tombe, quand même. »
« Il l’a écrit pour moi. »
Elle avait déjà la main tendue, les doigts ouverts. Je n’ai jamais vu tante Josiane courir après quoi que ce soit. Là, elle a failli.
« Josiane, a dit le notaire, doucement. Reculez, je vous prie. »
Elle a reculé d’un pas, puis d’un autre, parce qu’il n’a pas bougé. Elle ne regardait pas l’enveloppe. Elle regardait les ciseaux orange dans la main de Delorme.
Je n’ai pas lâché l’enveloppe. Elle était dans ma main droite, la gauche tenait mon sac Lidl, et je n’avais plus de doigt pour le reste.
Mickaël a remis sa veste rouge sur ses épaules et il m’a prise par le coude.
« Viens. Elle va vouloir te la reprendre. »
On a marché jusqu’à la Clio de papa, garée devant la grille. Une Clio de 2008, dont le coffre ne ferme jamais du premier coup. Mickaël a mis le contact pour le chauffage. Maître Delorme est resté dehors, adossé à la portière, à garder un œil sur ma tante.
Sur la banquette arrière, il y avait deux housses noires, pliées en deux.
« C’est quoi, ça ? »
« Le reste de la penderie. » Il a hésité. « Le costume de mariage de papa. »
« Et l’autre ? »
« Une robe noire. Maman l’avait cousue pour elle. Elle l’a jamais mise, y a encore les fils de bâti. »
Maman raccourcissait les pantalons de tout Montluçon, au pressing, à neuf euros la paire. Chez nous, on portait les pantalons trop longs. Elle s’était cousu une robe, et elle ne l’avait jamais mise.
Dans la voiture, ça sentait la naphtaline et le vieux sapin désodorisant de papa. Je n’ai pas attendu d’être chez moi. J’ai fait sauter la colle de l’enveloppe avec l’ongle du pouce.
Deux feuilles pliées en quatre. Une photo glissée entre les deux. La première ligne de la lettre était soulignée deux fois, si fort que le papier était fendu par endroits.
« Pardon de ne pas te l’avoir dit, ma Céline. »
Je l’ai relue quatre fois avant de passer à la suite. Papa écrivait en lettres appuyées, comme sur ses feuilles de route. Il avait barré des mots, il en avait réécrit d’autres par-dessus. En haut, comme sur un chèque, il avait noté la date. C’était celle d’il y a trois ans.
Il y a trois ans, il m’appelait encore chaque dimanche à 18 h. Il me demandait si je mangeais bien. Il ne m’avait rien dit.
« Mickaël, tu… »
« Lis la photo, Céline. »
Il n’avait pas l’air surpris. Pas du tout. Il fixait le volant, les deux mains posées dessus, alors que la voiture ne roulait pas.
« Tu savais. »
Il n’a rien répondu.
J’ai pris la photo.
Une femme d’une vingtaine d’années, devant les grandes portes vitrées d’une gare. Un foulard rouge autour du cou. Un bouquet dans une main, et l’autre passée dans le bras de papa. Papa avait dix ans de moins, et il tenait le bras raide, comme sur les photos de Noël quand on lui disait de sourire. Il portait le costume rouge, celui qui était sur le dos de mon frère.
Elle avait son menton. Exactement son menton.
Je ne l’avais jamais vue de ma vie.
J’ai retourné la photo. Papa avait écrit au dos, en lettres appuyées : « Si tu lis ça, c’est que je ne suis plus là. Si elle est venue, elle est au fond de l’église. Ne la laisse pas repartir. »
Le fond de l’église. J’avais passé toute la messe au premier rang, face au cercueil. Je ne m’étais pas retournée une seule fois.
Par la vitre, tante Josiane fixait la voiture. Elle n’avait pas bougé d’un pas. Je me suis aperçue qu’elle ne me regardait pas, moi. Elle regardait la photo dans ma main.
« Mickaël. »
Il a ouvert la bouche. Il regardait toujours le volant.
« Neuf jours », a dit Mickaël. « Je sais depuis neuf jours. »
Il avait lâché le volant pour se passer les deux mains sur le visage. La veste rouge a craqué aux épaules.
« Le dimanche, aux soins palliatifs. Papa m’a fait fermer la porte de la chambre. Il avait du mal à parler, il reprenait son souffle entre chaque mot. Il m’a dit où chercher : cinquième planche, côté chaudière. »
« Et ? »
« Il m’a dit de mettre le costume rouge le jour de l’enterrement. Et de rien dire à personne. »
« À personne, ou à moi ? »
« À toi aussi. »
« Pourquoi pas à moi ? »
« Il a dit que tu portais déjà assez. »
Le dimanche, j’avais dormi jusqu’à quinze heures après ma garde. Quand j’étais arrivée aux soins palliatifs, papa regardait le plafond. Il m’avait demandé si j’avais mangé.
« Et tu t’es tu pendant neuf jours. Tu m’as appelée tous les soirs, pour rien. »
« Je savais pas comment commencer. »
« C’est pour ça que t’étais en retard, ce matin ? »
« Je me suis changé dans la Clio, devant l’église. Je suis resté onze minutes sur le trottoir à regarder la porte. J’avais pas le courage d’entrer là-dedans, habillé comme ça. »
Je n’ai rien répondu à ça. Dehors, le chauffeur du corbillard fumait une cigarette contre la grille, en regardant sa montre.
« Il t’a dit si elle viendrait ? »
« Il savait pas. Il a dit : tu verras bien. »
« Tu t’es retourné à l’église ? »
« J’ai pas osé. »
Moi non plus, je ne m’étais pas retournée.
« Et le livret ? j’ai fini par dire. Tu m’as raconté que tu le cherchais. »
« C’est vrai que je le cherchais. Je savais juste où. » Il a tapoté la boîte à gants. « Il était dans la poche de la housse noire, celle du mariage. Je l’ai pris lundi soir, en même temps que la rouge. »
Une moitié de mensonge, donc. Je me suis rendu compte que je comptais ce que mon frère m’avait caché depuis lundi, comme je compte les cachets à l’EHPAD.
À 12 h 04, son téléphone a vibré sur le tableau de bord.
Il a regardé l’écran. Il a voulu le retourner. Je l’ai pris avant.
« J’ai vu le costume entrer. C’est tout ce que je voulais voir. Mon train est à 12 h 47. Merci d’avoir tenu. Manon. »
Je l’ai relu en remuant les lèvres, comme les résidents quand ils lisent leur menu du soir.
« C’est qui, Manon ? »
« Elle a trente ans. Elle est aide-soignante de nuit, dans une gériatrie, à Lyon. »
« Aide-soignante de nuit. »
« Comme toi. »
Il a dit ça sans me regarder. J’ai eu envie de rire, et je ne sais toujours pas pourquoi.
« Lis la lettre jusqu’au bout, Céline. Je saurai pas le dire aussi bien que lui. »
Quelqu’un a tapé à la vitre côté conducteur. Maître Delorme s’est penché quand Mickaël a baissé la fenêtre.
« Allez-y, a-t-il dit. Le repas est à 13 h 30. Je m’occupe de votre tante. »
Il avait toujours les ciseaux dans une main. Derrière lui, tante Josiane était restée au milieu de l’allée, le sac à main contre le ventre. Elle n’a pas essayé de courir.
Mickaël a passé la première. Dans le rétroviseur, elle rapetissait, toute en noir, sans bouger.
J’ai déplié la première feuille sur mes genoux. La Clio sentait le plastique chaud et la naphtaline de la veste.
« Ma Céline. Pardon de ne pas te l’avoir dit. Tu as une sœur. »
J’ai lu la ligne. Je l’ai relue. Mickaël conduisait en regardant la route, les mâchoires serrées.
Plus bas, papa avait écrit : « Elle s’appelle Manon. »
Je suis passée au paragraphe suivant. Les mots étaient plus appuyés, la plume avait traversé.
« Ta mère le savait. C’est elle qui a cousu le costume. C’est elle qui a pris la photo. »
J’étais sûre d’une chose, depuis cinq ans. Maman était morte sans rien savoir. Papa, c’était lui, le silencieux. Maman, elle, m’aurait tout dit.
J’ai regardé la veste rouge sur mon frère. J’ai regardé les points coupés dans la doublure. Les ciseaux aux manches orange. Le panier d’osier, dans la cuisine de maman, avec la pelote de fil blanc dessus.
« C’est maman qui l’a cousu, j’ai dit. Le costume. »
« Je sais. »
« Tu savais ça aussi ? »
« Papa me l’a dit. Il me l’a répété trois fois. »
Mickaël a pris le rond-point de la rocade trop vite. Un camion de livraison déchargeait en double file. On est restés derrière lui, avec le clignotant de la Clio qui battait dans l’habitacle.
J’ai tenu la lettre à deux mains. Ça tremblait trop pour que je lise la suite. La deuxième feuille, je ne l’ai même pas dépliée.
Le tableau de bord affichait 12 h 31. Au rond-point, le feu est passé au rouge.
Il restait seize minutes avant le train.
PARTIE 2
Mon frère est venu à l’enterrement de papa en costume rouge vif, et le notaire lui a demandé où il l’avait trouvé.
Part 1 of 4
