À 12 h 47, le train pour Lyon est parti. Manon n’était pas dedans, et c’est moi qui lui tenais la manche.
Il avait suffi de seize minutes, d’un feu rouge et d’une phrase que je n’avais pas préparée.
Avant ça, il y a eu la gare. Mickaël a laissé la Clio en travers de la file des taxis, le clignotant allumé, et on a couru. Moi avec mon sac Lidl qui tapait contre ma hanche, lui avec sa veste rouge ouverte. Un chauffeur de taxi a klaxonné. Personne ne s’est retourné.
Devant les portes vitrées, je me suis arrêtée une seconde. J’ai sorti la photo de ma poche. Les mêmes portes, la même longue poignée en métal. Papa avait dû poser exactement là, dix ans plus tôt, sur ce carrelage.
Dans le hall, ça sentait le gazole et la friture de la buvette. Un employé poussait un chariot de colis.
12 h 40. Le panneau indiquait Lyon, voie 1.
Elle était à l’autre bout du quai, seule, une petite valise à roulettes contre les jambes. J’ai reconnu le foulard avant le visage. Rouge, noué sur le côté, le même que sur la photo, un peu délavé.
Elle regardait les rails, pas le panneau. Même de loin, je voyais ses cernes. Les mêmes que les miennes, celles qu’on gagne entre deux heures et six heures du matin, pendant qu’un étage dort.
« Manon ? »
Elle s’est retournée. Elle avait le menton de papa, celui qu’il levait quand on lui posait une question qu’il n’aimait pas. Elle n’a pas demandé comment je connaissais son prénom.
« Céline. »
« Oui. »
Elle ne m’a pas dit bonjour. Elle me parlait sans me regarder dans les yeux, comme on parle à un guichet.
« Je rentre, a-t-elle dit. J’ai vu ce que je venais voir. Le costume est entré dans l’église. »
« Qui t’a demandé de regarder ça ? »
« Ton père. Il m’a écrit de venir à l’église, de rester au fond, et de regarder si quelqu’un portait le costume. C’est tout. J’avais rien d’autre à faire ici. »
« T’es pas venue au cimetière. »
« J’ai pas pu. Ta tante m’a arrêtée sur le parvis, quand ils ont sorti le cercueil. »
Elle a dit ça très calmement, avec un petit sourire qui n’allait pas avec le reste.
« Elle t’a dit quoi ? »
« Elle m’a appelée par mon prénom avant que j’aie ouvert la bouche. Elle m’a dit : “Ici, on enterre un père. On ne présente pas ses erreurs.” »
Elle l’a répété sans y mettre aucun ton. Josiane l’avait dit presque gentiment, a-t-elle ajouté, avec la voix d’une dame qui explique à un touriste où se trouve la sacristie.
« Elle t’a dit ça. »
« Mot pour mot. L’erreur, c’est moi, t’as vu. »
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai pensé à la lavande de Josiane, à son café froid, à sa main qui tapait sur le mur de la cave. J’ai regardé cette femme avec son foulard.
« Reste. »
« J’ai un train, Céline. »
« Il y en aura un autre. »
« Pourquoi je resterais ? Pour qu’on me présente comme une erreur devant le reste de ta famille ? »
J’ai tendu la photo. Je n’ai pas trouvé d’autre réponse. Elle l’a prise, elle a vu les portes vitrées, le foulard, le bras de papa. Elle l’a retournée.
Elle a lu, ses lèvres bougeaient un peu. « Si tu lis ça, c’est que je ne suis plus là. Si elle est venue, elle est au fond de l’église. Ne la laisse pas repartir. »
Elle l’a relu une deuxième fois. Elle a passé le pouce sur le mot « elle ».
« Il savait que je viendrais », a-t-elle dit.
« Il l’a écrit. »
« Il a pas écrit que je resterais. »
« Il a écrit de pas te laisser repartir. »
Je lui ai pris la manche de son manteau, entre le pouce et l’index. Ça m’a surprise moi-même. Comme j’avais pris celle de Mickaël dans l’église.
Mickaël est arrivé en courant, à bout de souffle, la veste rouge ouverte sur sa chemise. Il s’est arrêté à trois mètres. Manon l’a regardé.
« Tu as tenu parole », a-t-elle dit.
« Pour le costume, oui. »
« C’est déjà ça. »
Une voix de femme a annoncé le train pour Lyon, voie 1, départ dans une minute. Les portes ont sifflé. Une dame est montée avec un cabas. Un homme en gilet orange a levé son bras.
Manon n’a pas bougé. Elle n’a pas essayé de dégager sa manche non plus.
Le train a démarré à 12 h 47, tout doucement, puis plus vite. Je regardais défiler les fenêtres, le dernier wagon, et un rectangle de quai vide.
Je tenais toujours son manteau. Mes doigts commençaient à s’engourdir.
« Montre-moi ce qu’il t’a écrit, j’ai dit. »
« Ce n’est pas une lettre. »
« Montre quand même. »
Elle a ouvert la fermeture éclair de son sac, sans me regarder, sans rien dire. Elle a sorti une carte pliée en deux, avec un coin écorné.
Sur le dessus, de l’écriture de papa, il y avait écrit « Manon ».
Un dimanche de février 2016, maman cousait dans sa cuisine un morceau de laine rouge, sous la lampe, avec ses lunettes sur le bout du nez. Je lui avais apporté des courses et je pelais une clémentine.
« C’est pour qui ? »
« Une cliente du pressing. »
Elle avait coupé son fil avec les dents. Je n’avais pas posé d’autre question.
C’était la première chose à laquelle j’ai pensé en poussant la porte de la buvette, avec Manon derrière moi et sa petite valise qui cognait contre mes talons.
Il y avait une machine qui crachait, un zinc rayé, trois tables en formica et une vitre donnant sur la voie 1. Ça sentait le café brûlé et le chiffon mouillé. La serveuse essuyait un verre.
« Deux cafés, s’il vous plaît. »
La serveuse a regardé la veste rouge de Mickaël, puis mon sac Lidl.
« Vous revenez d’une noce ? »
« Presque. »
« Ça fait trois euros. »
J’ai fouillé la poche de mon manteau. Une pièce de deux euros, une d’un euro, deux de vingt centimes, un bouton. Trois euros quarante. J’ai recompté deux fois, sur le zinc, pièce par pièce. Je n’ai même pas sorti ma carte : mon compte était à moins 412 euros depuis lundi, elle aurait été refusée.
« Je paie, a dit Manon. »
« Non. »
Elle n’a pas insisté. On s’est assises à la table près de la vitre. Mickaël est resté debout à la porte, puis il s’est assis à la table d’à côté, sans rien commander. Il tournait un sachet de sucre entre ses doigts.
Elle a bu son café sans le sucrer. Papa faisait pareil, en deux gorgées, debout, comme s’il avait un bus à prendre.
« Raconte-moi », j’ai dit.
« Je sais pas par où commencer. »
« Par le début. »
Elle a regardé le comptoir.
« Ma mère s’appelait Nadine. Elle a servi ici, derrière ce zinc, en 1994 et en 1995. Elle est tombée enceinte de moi au printemps. On a quitté Montluçon avant mon premier anniversaire. »
« Et papa ? »
« Ma mère m’a toujours dit que mon père était un chauffeur de bus marié, qui ne voulait pas de nous. Elle m’a jamais donné son nom. »
Elle a remué sa tasse vide.
« Elle est morte en 2015. J’avais dix-neuf ans. Dans ses affaires, j’ai trouvé un nom : Gérard Moreau. »
« Tu lui as écrit. »
« Quatre lignes. J’ai pas dormi de la nuit après avoir mis la lettre à la poste. »
« Il t’a répondu ? »
« Au bout de cinq jours. Trois pages. Il me demandait pardon, et il me proposait la gare, le 14 mars, à midi. Il m’a écrit qu’il serait en rouge. »
« Et toi, le foulard. »
« C’était ma réponse. »
Elle a touché le foulard de deux doigts, comme on vérifie qu’une poche est fermée.
« Je suis arrivée dix minutes en avance. Il était déjà là, devant les portes vitrées, dans un costume rouge comme je n’en avais jamais vu. Il m’a tendu un bouquet. On n’a rien dit pendant une bonne minute. »
« Et la photo ? »
« J’ai vu une femme derrière un pilier avec un téléphone. J’ai cru qu’elle me surveillait. Ton père a dit, sans se retourner : “C’est ma femme. C’est elle qui fait la photo.” »
J’ai posé ma tasse.
« Maman. »
« Elle est sortie après. Elle avait un Tupperware dans les mains. Du gratin. Elle me l’a mis dans le ventre, presque, en disant : “Mange chaud, c’est de ce midi.” Elle m’a regardée de la tête aux pieds. Elle a dit que j’avais son menton, et elle est repartie vers la voiture. »
Du gratin de maman. J’ai su exactement lequel. Celui du dimanche, avec la croûte brune sur les bords, que je mangeais encore tiède à vingt ans. Elle avait fait à Manon le même gratin qu’à nous.
« Je l’ai mangé trois jours, a dit Manon. Dans mon studio. Je voulais pas rendre le Tupperware. »
« Tu l’as encore ? »
« Oui. »
Je n’ai pas demandé où. Je ne voulais pas qu’elle voie ma figure. J’ai regardé la voie 1, où il n’y avait plus rien.
Mickaël a lâché son sachet de sucre.
« Et ta tante ? a dit Manon, d’une voix ordinaire. Comment elle a su que je serais là ? Elle m’attendait au bas des marches. Elle est venue droit sur moi. »
« Elle t’a reconnue, j’ai dit. À cause du menton. »
« Elle m’a reconnue avant que je sois sortie. Elle regardait la porte. »
Je me suis tournée vers mon frère.
« Mickaël. »
Il a regardé son sachet.
« Lundi soir, elle est venue chez papa. Elle m’a demandé mon téléphone, le sien était à plat. Elle l’a gardé un quart d’heure. »
« Et ? »
« Et je lui avais dit, avant, qu’il y aurait quelqu’un de papa à l’église demain. Je pensais pas… je voulais juste qu’elle arrête de me regarder comme ça. »
« Comme quoi ? »
Il a levé les yeux. Il n’a regardé ni Manon ni moi. Il a regardé la photo, posée à côté de ma tasse.
Mon frère.
« C’est moi qui lui ai dit qu’elle viendrait. »
À 13 h 40, dix minutes après tout le monde, j’ai poussé la porte du Relais des Marronniers avec Manon à ma gauche.
Elle avait dit non trois fois entre la buvette et la Clio.
« Je vais pas m’asseoir à côté de ta tante. »
« T’es pas obligée de t’asseoir à côté d’elle. »
« Je vais pas manger le repas de ton père. »
« C’est ton père aussi. Y a un couvert pour lui, y en a un pour toi. »
Elle n’a pas répondu. Dans la Clio, elle avait mangé la moitié d’une barre de céréales trouvée au fond de son sac, sans me regarder une seule fois.
Elle m’a laissé taper mon numéro dans son téléphone, sur le parking, pendant que Mickaël fermait la voiture. Elle avait gardé sa valise. Elle la tenait par la poignée, comme un cabas de marché.
La salle du fond sentait la sauce aux morilles et le radiateur. Des tables en U, des nappes en papier blanc, une corbeille de pain tous les quatre couverts. J’ai compté sans le vouloir, comme je compte les plateaux au premier étage : quarante couverts, tous pris.
La photo de papa était sur le buffet, dans un cadre doré, à côté d’une bougie. Papa en uniforme de la ligne 4, en train de ne pas sourire. Josiane l’avait choisie.
Mon sac Lidl pendait à mon poignet, avec ma blouse roulée dedans et la lettre de papa par-dessus. Je n’avais pas voulu le laisser dans la voiture.
Les conversations se sont arrêtées par petits bouts, de la porte vers le fond. Une assiette de terrine s’est arrêtée à mi-chemin d’une bouche.
Sur la table d’honneur, trois cartons écrits au stylo bille, de l’écriture penchée de ma tante : « Josiane », « Céline », « Mickaël ». Rien d’autre.
Josiane s’est levée, les bras ouverts.
« Céline, ma chérie. On t’a gardé ta place. Tu as une mine à faire peur. »
Elle m’a embrassée sur la joue. Lavande et café froid. Elle ne m’a pas lâché le bras tout de suite.
« Et toi, Mickaël, tu as gardé ton costume. C’est bien, c’est bien. Chacun fait son deuil comme il peut. »
Puis elle a regardé Manon. Elle a mis un quart de seconde, pas plus.
« Mademoiselle, vous cherchez quelqu’un ? »
« Non. »
« C’est un repas de famille, vous comprenez. Mais vous avez fait la route pour Gérard, c’est gentil. »
Elle s’est tournée vers la salle, d’une voix de messe.
« Mademoiselle a connu Gérard dans son bus, je crois. Il a rendu service à beaucoup de monde, sur la ligne 4. Je vous offre un café au comptoir, mademoiselle. »
Un cousin a hoché la tête. Une voisine a dit « Ah, c’est gentil, ça » à sa voisine de table. Quarante personnes qui se rendorment, en une seule phrase.
« Elle mange avec nous, ma tante. »
« Céline. Tu es épuisée. »
« Elle s’appelle Manon. »
« Manon comment ? » a lancé quelqu’un du fond, sans méchanceté.
« Petit », a dit Manon. C’étaient les premiers mots qu’elle disait dans cette salle, et ils sont sortis plats, comme à un guichet. « Manon Petit. »
Maître Delorme s’est levé d’une table sur le côté, sa serviette encore glissée dans le col. Il a posé sa fourchette.
« Madame Moreau, permettez-moi. »
« Maître, ce n’est ni le lieu ni le jour. »
« Je suis d’accord pour le lieu. Mais on vient de dire à cette jeune femme qu’elle a connu Gérard dans son bus. »
Il a remonté ses lunettes.
« Mademoiselle Manon Petit est la fille de Gérard Moreau. Il l’a reconnue devant moi, à mon étude, le 22 mars 2016. L’acte est signé. Elle est son enfant devant la loi, au même titre que Céline et Mickaël. »
« Vous plaisantez, maître. »
« Je ne plaisante jamais à table, madame. »
Il s’est rassis. Il a repris sa fourchette, et il a piqué dans sa terrine.
Une cuillère est tombée sur le carrelage. Quelqu’un a dit « Gérard ? » comme on demande l’heure. À la table du fond, un cousin a regardé le menton de Manon, puis la photo sur le buffet, puis le menton.
« C’est le menton », a-t-il dit tout bas, à personne.
Josiane n’a pas regardé Manon. Elle a reposé son verre, et elle a regardé Mickaël, une seconde, pas plus. Lui a regardé ses chaussures.
J’avais honte pour tout le monde dans cette salle, moi comprise.
Mickaël est allé au mur chercher une chaise en plastique. Il l’a portée jusqu’à la table d’honneur, entre ma place et la sienne, il l’a tirée en arrière et il a attendu.
« Assieds-toi. »
Manon m’a regardée. J’ai fait oui de la tête. Elle s’est assise sans enlever son manteau, la valise contre sa jambe. Ses mains tremblaient sur la nappe, et le papier faisait un petit bruit de froissement.
Je lui ai passé la corbeille de pain. C’est tout ce que j’ai trouvé.
« Merci », a-t-elle dit. Elle a pris un bout de pain qu’elle n’a pas mangé.
À côté de moi, Josiane s’est levée. Elle a tapé son couteau contre son verre, trois fois, et la salle s’est tue d’un coup, comme à l’église.
« Mes chers amis, puisque maître Delorme a tenu à parler, je vais parler aussi. »
Elle a posé les deux mains à plat sur la nappe. Elle regardait mon frère et moi, pas les invités.
« Et ce que maître Delorme ne vous dit pas, c’est que votre père était sous morphine quand— »
PARTIE 3
Mon frère est venu à l’enterrement de papa en costume rouge vif, et le notaire lui a demandé où il l’avait trouvé.
Part 2 of 4
