L’attente du résultat transforma les jours ordinaires en unités de mesure. Élodie n’aurait pas su dire combien de fois elle consulta son téléphone sans raison. Chaque numéro inconnu provoquait un battement plus rapide. Chaque courriel de son avocate lui donnait envie de l’ouvrir et de le repousser simultanément. Elle continuait pourtant à travailler, préparait les repas, vérifiait les devoirs de Lucie et faisait semblant que leur vie reposait toujours sur les mêmes certitudes.
Lucie, elle, poursuivait sa vie avec une remarquable indifférence aux procédures. Elle avait une dent qui menaçait de tomber, une récitation à apprendre et une dispute très sérieuse avec une camarade au sujet d’un autocollant licorne. Le résultat ADN existait quelque part dans son avenir, mais à six ans, l’avenir avait moins d’importance que le goûter.
Gabriel quitta la clinique avant que l’analyse ne soit terminée.
Il se déplaçait encore avec prudence et suivait plusieurs séances de rééducation. Les médecins lui avaient interdit de reprendre immédiatement son rythme de travail. Isabelle s’assura qu’il respecte cette consigne avec une efficacité que même les membres de son conseil d’administration semblaient incapables de contester.
Avant sa sortie, Gabriel demanda une chose à Élodie.
— Est-ce que je peux continuer à voir Lucie ?
Elle sentit ses défenses revenir immédiatement.
Il leva une main.
— Une fois par semaine. Vous restez présente. Là où vous choisissez. Et si vous dites non, ce sera non.
Élodie l’étudia.
— Même avant les résultats ?
— Surtout avant.
— Pourquoi ?
Gabriel prit quelques secondes.
— Parce que si je n’ai aucun lien biologique avec elle, je ne veux pas que tout ce qui s’est passé donne l’impression que son amitié avec moi était une erreur. Et si j’en ai un… je ne veux pas commencer en agissant comme si cela me donnait des droits sur elle.
Élodie ne s’attendait pas à cette réponse.
Elle accepta un essai.
Le premier rendez-vous eut lieu dans le jardin de la clinique, où Gabriel devait revenir pour un contrôle. Lucie arriva avec un paquet de feuilles colorées parce qu’elle avait décidé qu’il fallait apprendre à fabriquer des avions en papier.
Gabriel prit la mission beaucoup trop au sérieux.
Il aligna les plis, vérifia les angles et tenta d’obtenir des ailes parfaitement symétriques. Lucie l’observait avec une expression de plus en plus sceptique.
— Tu fais quoi ?
— Un avion.
— Ça ressemble à une enveloppe cassée.
Gabriel regarda son œuvre.
— Je n’ai pas terminé.
— J’espère.
Élodie dut détourner le visage pour cacher son sourire.
Gabriel recommença.
Son deuxième avion était plus élégant. Il le lança avec une confiance excessive.
L’objet piqua du nez après moins d’un mètre et termina sa course dans un massif de lavande.
Lucie croisa les bras.
— Tu travailles vraiment avec des bâtiments ?
— Oui.
— C’est inquiétant.
Le rire de Gabriel arriva sans préparation.
Élodie leva les yeux vers lui.
Elle avait entendu cet homme parler aux médecins, à sa sœur, aux avocats. Sa voix y portait presque toujours une retenue consciente, une manière de contrôler ce qu’il laissait voir. Son rire, lui, n’avait rien de maîtrisé. Pendant quelques secondes, il ne ressemblait ni au dirigeant dont les employés redoutaient les décisions ni au père potentiel d’une enfant au centre d’un dossier judiciaire.
Il ressemblait simplement à quelqu’un qui venait de perdre une bataille contre une feuille de papier.
Les rencontres continuèrent.
Élodie garda leurs règles strictes. Gabriel ne venait jamais chercher Lucie seul. Il ne lui offrait pas de cadeaux coûteux. Il n’abordait pas la question de sa naissance. Lorsque Lucie demandait pourquoi il avait une cicatrice près des cheveux, il répondait. Lorsqu’elle lui demandait si sa maison avait une piscine, il répondait également, puis ajoutait qu’une piscine devenait beaucoup moins intéressante lorsqu’on devait payer quelqu’un pour retirer les feuilles.
Lucie déclara que ce problème ne lui semblait pas très grave.
Au fil des semaines, Élodie observa quelque chose qu’elle n’avait pas anticipé : Gabriel ne cherchait pas à impressionner l’enfant.
Il avait beaucoup d’argent et probablement les moyens de transformer chaque rencontre en spectacle. Pourtant il s’asseyait sur un banc, acceptait de dessiner, mangeait un biscuit trop sec et écoutait Lucie raconter des histoires dont le début et la fin n’avaient parfois aucun rapport.
Il posa aussi des questions à Élodie, mais rarement celles qu’elle redoutait.
Quel aliment Lucie refusait-elle obstinément ? Les champignons.
Avait-elle peur de quelque chose ? Des chiens très grands, même si elle prétendait le contraire.
Quelle matière préférait-elle ? Les sciences lorsqu’il fallait faire des expériences, beaucoup moins lorsqu’il fallait écrire les conclusions.
Il notait parfois mentalement des détails insignifiants.
Élodie comprit qu’il essayait de découvrir sa fille sans s’attribuer le temps qu’il n’avait pas vécu avec elle.
Cette constatation ne supprimait pas sa peur.
Elle la rendait seulement plus compliquée.
Un samedi, Lucie courut acheter une glace avec Isabelle, qui les avait rejoints dans un parc. Gabriel resta seul quelques minutes avec Élodie.
— Elle a votre façon de froncer les sourcils, dit-il.
Élodie le regarda brusquement.
— Pardon ?
— Quand elle pense qu’on vient de dire quelque chose d’absurde.
— Ce n’est pas génétique.
— Je sais.
Un léger sourire passa sur son visage.
— C’est justement ce que je veux dire.
Élodie comprit.
Il reconnaissait devant elle que Lucie portait déjà les traces de la femme qui l’avait élevée : des expressions, des habitudes, des façons de répondre qu’aucune analyse de laboratoire ne pouvait lui attribuer.
— Vous êtes très calme pour quelqu’un qui attend de savoir s’il a retrouvé sa fille, dit-elle.
Gabriel regarda Lucie au loin.
— Je ne suis pas calme.
Il frotta son pouce contre l’index, geste qu’Élodie avait déjà remarqué lorsqu’il était nerveux.
— J’essaie seulement de ne pas faire de mon impatience son problème.
C’était probablement la phrase la plus honnête qu’il lui avait dite.
Pendant que cette attente occupait leur attention, une autre enquête avançait loin de Lucie.
La police n’avait jamais classé ce qui était arrivé dans le parking.
Gabriel se souvenait de fragments : les néons blancs du sous-sol, une voix en colère, un dossier posé sur le capot d’une voiture, puis une sensation de déséquilibre. Après cela, rien. Pendant plusieurs semaines, les enquêteurs avaient travaillé avec des images inutilisables provenant d’une caméra endommagée.
Un technicien réussit finalement à restaurer une partie de l’enregistrement.
Isabelle accompagna Gabriel au commissariat.
La vidéo n’avait pas de son, mais les images étaient assez claires.
Marc Delmas apparut à l’écran.
Il avait été associé à Gabriel dans plusieurs opérations et connaissait suffisamment bien le siège du groupe pour entrer dans le parking sans attirer immédiatement l’attention. Quelques jours avant l’agression, un audit interne avait commencé à mettre au jour des anomalies dans plusieurs comptes liés à des opérations qu’il supervisait.
Gabriel se rappelait désormais l’avoir convoqué.
Sur les images, les deux hommes parlaient à proximité de la voiture de Gabriel.
Marc gesticulait.
Gabriel gardait un dossier à la main.
La dispute s’intensifia.
Puis Marc poussa Gabriel avec les deux bras.
Le mouvement n’avait rien d’un léger geste d’humeur.
Gabriel recula, perdit l’équilibre et heurta violemment le sol.
Même sans le son, Isabelle détourna les yeux au moment de l’impact.
Marc resta figé quelques secondes.
Il regarda autour de lui.
Puis il disparut sans appeler les secours.
Gabriel continua à fixer l’écran après la fin de la séquence.
— Il m’a laissé là.
L’enquêteur ne tenta pas d’adoucir le fait.
— Oui.
Marc fut localisé, interrogé et placé au centre de la procédure. Ses avocats parlèrent d’un geste non prémédité, d’une dispute ayant dégénéré, d’une panique après la chute. Les enquêteurs, eux, s’intéressaient autant à l’agression qu’aux irrégularités financières ayant provoqué la confrontation.
Lorsque Isabelle apprit les arguments avancés par la défense, sa colère fut immédiate.
— Il aurait pu te tuer.
Gabriel se tenait dans son salon, une tasse de café refroidissant entre les mains.
— Je sais.
— Et il est parti.
— Je sais.
— Nos avocats peuvent—
— Non.
Isabelle s’arrêta.
Gabriel posa sa tasse.
— La police a les images. L’audit a ses documents. Les procureurs feront leur travail.
— Et tu vas simplement regarder ?
— Je vais témoigner quand on me le demandera.
Isabelle le fixa comme s’il venait de parler dans une langue étrangère.
— Depuis quand laisses-tu quelqu’un d’autre contrôler ce genre de situation ?
Gabriel eut un sourire sans joie.
— Depuis que j’ai passé trois semaines incapable d’ouvrir les yeux et que j’ai découvert à mon réveil que j’avais peut-être une fille de six ans.
La phrase coupa court à leur dispute.
Plus tard, Isabelle raconta l’échange à Élodie.
— Mon frère aurait autrefois consacré six mois à détruire Marc professionnellement, dit-elle.
Élodie leva un sourcil.
— C’est censé me rassurer ?
— Non. C’est censé vous expliquer pourquoi je suis surprise.
Élodie commençait à comprendre Isabelle également. Sous son maintien froid, elle portait depuis des années une part des blessures de son frère. Elle avait géré le deuil, l’entreprise, puis le coma. L’idée de perdre encore Gabriel avait transformé sa prudence en armure.
Un mercredi, après une nouvelle rencontre au parc, Lucie s’endormit dans le bus du retour, la joue contre l’épaule d’Élodie.
Élodie regarda son visage.
Elle essaya d’imaginer que ce nez, ces yeux, cette forme de menton avaient appartenu auparavant à deux personnes qu’elle n’avait jamais rencontrées ensemble. Anaïs, morte avant de voir sa fille grandir. Gabriel, vivant pendant six ans avec la certitude qu’il n’avait plus d’enfant.
Élodie éprouva quelque chose qui ressemblait à de la compassion, puis en eut presque honte.
La compassion était dangereuse. Elle pouvait ramollir les précautions dont Lucie avait besoin.
Pourtant, elle savait désormais qu’elle n’avait pas devant elle un homme préparant méthodiquement une offensive judiciaire.
Gabriel semblait surtout effrayé de faire le mauvais geste.
Dix-neuf jours après le prélèvement, le téléphone d’Élodie sonna pendant qu’elle nettoyait un bureau administratif.
Elle retira ses gants.
L’écran affichait le nom de son avocate.
— Madame Caron ?
Le ton de la femme suffit.
Élodie s’assit sur la chaise la plus proche.
— Vous les avez reçus.
Ce n’était pas une question.
Un bref silence suivit.
— Oui.
Élodie regarda par la fenêtre. Dans la cour, deux infirmières marchaient vers un autre bâtiment. Une ambulance entrait lentement par le portail. Le monde continuait avec une indifférence presque insultante.
— Dites-moi.
Son avocate inspira.
— Je préfère que nous nous voyions. Monsieur Vautrin et son conseil ont reçu la même notification. Nous pouvons organiser une réunion cet après-midi.
Élodie ferma les yeux.
— Vous savez déjà ce que ça dit.
— Oui.
— Alors dites-moi seulement une chose.
Sa main tremblait autour du téléphone.
— Est-ce qu’après aujourd’hui, la vie de ma fille sera encore la même ?
Cette fois, l’avocate mit plus longtemps à répondre.
— Non, Élodie.
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