Gabriel parla de l’appel à Élodie le soir même, mais attendit que Lucie soit couchée. Ils étaient dans la cuisine. Les restes d’une tarte aux pommes occupaient encore le centre de la table et une tasse refroidissait devant Gabriel. Élodie l’écouta sans l’interrompre tandis qu’il expliquait que l’enquête sur les falsifications avait pris une nouvelle ampleur.
— Ils pensent qu’il y avait d’autres enfants, termina-t-il.
Élodie posa lentement son torchon.
— Combien ?
— Ils ne savent pas.
— Deux ? Dix ? Cinquante ?
— Ils ne savent vraiment pas.
Cette absence de chiffre rendait la chose plus effrayante. Lucie n’était plus seulement au centre d’une erreur monstrueuse qui l’avait séparée de son père. Son dossier pouvait être l’un des fragments d’une méthode répétée. D’autres hommes et femmes avaient peut-être enterré symboliquement des enfants qui vivaient encore quelque part. D’autres enfants avaient pu grandir sous une histoire incomplète.
Élodie pensa à la nuit où elle avait reçu Lucie. À cette petite fille emmitouflée dans une couverture jaune, déposée entre ses bras par une travailleuse épuisée qui ne savait presque rien. Elle n’avait jamais imaginé qu’à quelques kilomètres de là, quelqu’un portait déjà son deuil.
— Est-ce que Lucie devra être interrogée ?
Gabriel répondit immédiatement.
— Ils disent que non. Les éléments dont ils ont besoin sont documentaires. Son ADN est déjà conservé dans la procédure avec les protections prévues.
Élodie acquiesça.
— Je ne veux pas qu’elle devienne la mascotte d’une enquête.
— Moi non plus.
— Ni que la presse découvre son nom.
— Cela n’arrivera pas par nous.
Le dernier mot avait son importance. Gabriel contrôlait son propre entourage, pas chaque journaliste ni chaque fuite. Depuis son réveil, la presse économique avait déjà publié plusieurs articles sur son absence, son retour et l’agression du parking. Le lien avec Lucie n’avait pas émergé. Gabriel avait demandé à ses collaborateurs de ne rien commenter sur sa vie privée, et Isabelle avait réduit au strict minimum le nombre de personnes informées.
La nouvelle enquête se déroula donc loin de Lucie autant que possible.
Des archivistes reconstituèrent des séries de documents provenant de la maternité, d’un service administratif aujourd’hui fermé et de plusieurs structures d’accueil. Certains numéros avaient été modifiés d’un seul chiffre. Des pages originales avaient disparu et été remplacées par des copies. Des certificats portaient des signatures attribuées à des professionnels qui, interrogés, affirmèrent ne les avoir jamais apposées.
Une ancienne infirmière accepta de parler.
Elle se souvenait d’un climat étrange autour de plusieurs naissances compliquées. On lui avait parfois demandé de quitter une salle sans explication ou de remettre des dossiers à un médecin plutôt qu’au bureau prévu. À l’époque, jeune et précaire, elle n’avait pas osé contester. Des années plus tard, elle avait compris que certains souvenirs ne pouvaient plus être classés comme simples bizarreries.
Son témoignage ne suffisait pas à tout expliquer, mais il confirmait une organisation.
Isabelle sortit d’une réunion avec les enquêteurs le visage fermé.
— Il y avait des gens autour de lui qui ont vu des choses.
Gabriel prit le dossier qu’elle lui tendait sans l’ouvrir.
— Voir quelque chose et comprendre ce qui se passe ne sont pas toujours la même chose.
— Tu les excuses ?
— Non.
— Ça y ressemble.
Il posa le dossier.
— J’essaie seulement de distinguer les responsables de ceux qui ont eu peur, mal compris ou fermé les yeux. Si on mélange tout, on ne saura plus qui a fait quoi.
Isabelle fit quelques pas dans son bureau.
— Tu es devenu beaucoup plus raisonnable depuis ton traumatisme crânien. C’est presque agaçant.
Gabriel eut un sourire bref.
— Je suis certain que mes médecins seraient ravis de l’inscrire dans leur rapport.
L’enquête du parking, elle aussi, avançait. Les images restaurées ne laissaient aucun doute sur le geste de Marc Delmas ni sur son départ après la chute. Les anomalies financières ayant déclenché leur dispute faisaient l’objet d’un dossier séparé. Gabriel fut convoqué pour déposer officiellement sur ce dont il se souvenait.
Avant d’entrer, Isabelle lui demanda s’il était prêt.
— Non.
— Tu veux reporter ?
— Non plus.
La salle d’audition n’avait rien de spectaculaire. Une table, plusieurs chaises, une lumière blanche trop forte. Gabriel raconta la réunion prévue avec Marc, l’audit, la colère qui avait suivi. Il décrivit les fragments revenus depuis son réveil : Marc qui insistait pour régler l’affaire « entre eux », sa propre décision de remettre certains documents aux auditeurs, puis la poussée.
— Après l’impact ?
— Rien jusqu’à la clinique.
— Vous considérez que monsieur Delmas voulait vous tuer ?
Gabriel resta silencieux quelques secondes.
— Je sais ce qu’il a fait. Je ne peux pas prétendre connaître avec certitude ce qu’il voulait qu’il se passe dans sa tête.
Cette distinction irrita presque Isabelle lorsqu’il la lui répéta.
— Tu pourrais au moins être en colère.
— Je le suis.
— On ne dirait pas.
— Parce que je ne veux plus lui donner plus de place qu’il n’en a déjà prise.
Il regarda par la fenêtre.
— Trois semaines de ma vie ont disparu à cause de cette chute. J’ai failli ne jamais découvrir Lucie. C’est largement suffisant.
La procédure suivit son cours sans intervention parallèle de Gabriel. Ses avocats fournirent ce qui était demandé. Les enquêteurs travaillèrent sur les comptes. Marc fut maintenu au centre des poursuites liées à l’agression et aux éléments financiers établis par l’audit. Gabriel refusa chaque suggestion visant à exploiter publiquement l’affaire pour renforcer son image.
Cette attitude surprit jusqu’à son directeur de communication.
— Nous pourrions au moins corriger certaines rumeurs.
— Non.
— Les médias imaginent déjà des choses.
— Ils finiront par s’ennuyer.
— Vous êtes beaucoup plus optimiste que moi.
Gabriel leva les yeux.
— Je suis simplement occupé ailleurs.
Ailleurs signifiait, ce jeudi-là, apprendre à faire une tresse.
Lucie avait décidé qu’une compétence aussi fondamentale manquait à Gabriel. Élodie lui donna trois élastiques et refusa de l’aider. Le résultat ressemblait moins à une coiffure qu’à une expérience ratée avec des cordes.
Lucie se regarda dans le miroir.
— C’est affreux.
— J’ai fait de mon mieux.
— Ton mieux est très surprenant.
Élodie éclata de rire.
Gabriel recommença.
Au troisième essai, la tresse penchait encore dangereusement sur le côté, mais Lucie accepta de la garder jusqu’après le dessert. Gabriel prit cette réussite disproportionnée avec plus de satisfaction qu’un contrat signé la veille.
Ces moments ordinaires n’annulaient pas ce qui se jouait dans les bureaux des enquêteurs. Ils empêchaient seulement le passé d’occuper tout l’espace.
Quelques semaines plus tard, de nouveaux recoupements confirmèrent plusieurs irrégularités dans d’autres dossiers de naissance. Les autorités contactèrent certaines familles dans un cadre protégé. Toutes les anomalies n’aboutirent pas à la même conclusion. Certaines relevaient d’erreurs administratives, d’autres de falsifications plus graves. Mais plusieurs personnes encore impliquées dans le système furent officiellement poursuivies.
Gabriel lut la synthèse chez lui.
Au lieu du soulagement attendu, il ressentit surtout une fatigue profonde.
Isabelle le trouva assis dans son bureau, les pages posées devant lui.
— On a enfin quelque chose de concret.
— Oui.
— Et tu as l’air d’avoir perdu.
— Parce qu’il n’y a aucune façon de gagner contre ce qui s’est passé.
Elle s’assit en face de lui.
— Lucie est là.
— Je sais.
— Tu l’as retrouvée.
— Je sais aussi.
Gabriel passa une main sur son front.
— Mais je suis l’homme qui avait les moyens de lancer des enquêteurs privés, de retourner des institutions entières, de faire chercher partout. Et j’ai abandonné parce qu’on m’a convaincu que mon espoir me rendait fou.
Isabelle ne répondit pas tout de suite.
— Tu étais en deuil.
— Ça ne rend pas les six années.
— Rien ne les rendra.
La phrase resta entre eux.
Gabriel avait longtemps pensé que l’argent pouvait au moins raccourcir les problèmes. Avec Lucie, il découvrait une catégorie entière de choses qu’on ne pouvait ni racheter ni compresser. Il ne connaîtrait jamais ses premiers pas. Il n’avait pas entendu ses premiers mots. Il ne savait pas comment elle avait dormi la veille de sa rentrée à l’école.
La seule chose sur laquelle il pouvait agir était la suite.
L’idée du fonds naquit quelques jours plus tard.
Il ne la présenta pas comme un monument à Anaïs ni comme une manière de réparer son propre passé. Il demanda d’abord à rencontrer des juristes spécialisés, des associations familiales et des professionnels de l’adoption. Il voulait savoir où les familles se retrouvaient seules lorsqu’un document semblait incohérent, lorsqu’une naissance comportait une anomalie ou lorsqu’une procédure ancienne nécessitait des recherches coûteuses.
Élodie fut la première à soulever un problème.
— Si vous mettez votre nom dessus, tout le monde pensera que c’est votre histoire.
— C’est mon histoire en partie.
— Justement. Le but n’est pas que les gens viennent admirer ce que vous faites. Le but est qu’ils obtiennent de l’aide.
Gabriel la regarda.
— Donc pas mon nom.
— Vous me demandez mon avis ?
— Oui.
— Alors non.
Isabelle approuva immédiatement.
— Pour une fois, Élodie et moi sommes d’accord avant toi.
— C’est inquiétant.
— Habitue-toi.
Le projet prit forme sans façade prestigieuse ni campagne centrée sur Gabriel. Le fonds serait administré indépendamment du groupe Vautrin. Il financerait l’accès à des archives, l’accompagnement juridique, certaines analyses nécessaires et un soutien psychologique pour les familles confrontées à des incohérences de filiation ou de procédure.
Gabriel exigea qu’une partie du conseil de gouvernance soit composée de professionnels extérieurs à son entreprise.
— Et si quelqu’un demande pourquoi vous faites ça ? demanda son conseiller.
— Dites que certains problèmes sont trop importants pour dépendre de la fortune personnelle de la famille qui les rencontre.
— Rien d’autre ?
— Rien.
Il refusa également que son nom soit placé sur l’entrée des futurs locaux.
Isabelle le fixa après la réunion.
— Anaïs aurait aimé.
Gabriel détourna les yeux vers la fenêtre.
— Elle se serait moquée de moi si j’avais mis mon nom en lettres de deux mètres.
— Certainement.
— Alors gardons au moins une décision qu’elle aurait approuvée.
Ce soir-là, il se rendit chez Élodie.
Lucie l’attendait avec deux feuilles de papier.
— Aujourd’hui, on recommence les avions.
Gabriel retira sa veste.
— J’ai étudié.
— Avec qui ?
— Une vidéo.
Lucie prit un air scandalisé.
— Tu as triché.
— Dans mon métier, on appelle ça se préparer.
Ils s’installèrent à la table.
Pour la première fois, Gabriel réussit un avion qui traversa entièrement le salon avant de toucher le mur.
Lucie poussa un cri de victoire plus fort que s’il avait remporté une compétition.
Gabriel regarda l’appareil froissé au sol.
Des mois auparavant, il aurait trouvé absurde de ressentir autant de fierté pour un morceau de papier.
Maintenant, il comprenait que les choses importantes n’étaient pas toujours celles qui coûtaient cher, faisaient du bruit ou portaient un nom sur une façade.
Et avant de repartir, il prit une décision qu’il ne formula à personne : quoi qu’il advienne des enquêtes, des procédures et des années impossibles à récupérer, il construirait désormais sa relation avec Lucie de cette manière-là.
Une présence après l’autre.
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Part 6 of 8
