PARTIE 3 – Un souvenir de ma dernière dispute avec Nora m’a obligé à poser la question que Claire redoutait depuis dix-sept ans

Claire apparut à la porte de la bibliothèque moins d’une minute après mon message.

Elle descendit deux marches, puis s’arrêta.

Elle ne vint pas jusqu’à moi.

Ce détail compta davantage que je ne voulais l’admettre.

Pendant six mois, Claire avait toujours été la personne qui réduisait les distances. Si j’étais contrarié, elle cherchait une solution. Si une conversation devenait inconfortable, elle s’en approchait jusqu’à ce qu’on l’ait terminée.

Cette fois, elle attendit.

Je tenais encore la photographie.

« Je viens de me rappeler quelque chose. »

Son expression se tendit.

« Quoi ? »

Je regardai les fenêtres éclairées de la bibliothèque plutôt que son visage.

« Une dispute. Avec Nora. »

Claire ne parla pas.

« Elle avait encore sauté des pages. »

Un fragment se reconstruisit pendant que je parlais.

Nora avait un livre posé sur les genoux. Je lui avais demandé comment elle pouvait déjà être arrivée à la fin du chapitre. Elle avait répondu qu’elle lisait simplement plus vite que moi.

Je savais qu’elle mentait.

J’avais tiré le livre vers moi.

Elle l’avait repris.

Nous nous étions chamaillés.

« Je lui ai dit de finir le livre toute seule. »

Claire inspira discrètement.

« D’accord. »

« Est-ce que c’était la dernière fois que je l’ai vue ? »

Elle resta silencieuse quelques secondes.

Je la regardai enfin.

« Dis-moi la vérité. Même si tu n’es pas sûre. »

« Je ne suis pas sûre. »

Je fronçai les sourcils.

« Vraiment ? »

« Vraiment. Je n’assistais pas à chaque séance du club de lecture. Je travaillais à l’époque. J’allais la chercher certaines semaines, pas toutes. »

Elle descendit une marche de plus.

« Je ne sais pas quelle a été votre dernière conversation exacte. »

Étrangement, cette incertitude me soulagea davantage qu’une réponse soigneusement rassurante.

Je respirai pour la première fois depuis plusieurs minutes sans sentir ma poitrine comprimée.

« Mais… »

Je la regardai.

Claire continua.

« Je sais qu’elle parlait encore de toi après la dispute dont tu te souviens. »

« Comment ? »

« Parce qu’elle t’appelait le garçon le plus agaçant du club de lecture. »

Je clignai des yeux.

Puis un rire bref m’échappa.

Claire sourit légèrement.

« Ça lui ressemble », dis-je, sans savoir comment je pouvais être aussi certain d’une personne dont je venais seulement de me souvenir.

« Beaucoup. »

Je regardai la photo.

« Qu’est-ce qu’elle disait d’autre ? »

Claire descendit les dernières marches mais resta à plusieurs mètres.

« Que tu vérifiais toujours si elle avait vraiment lu les pages. Que tu refusais de la laisser changer les règles des jeux. Que tu lisais trop lentement. »

« Charmant. »

« Et que tu l’attendais. »

Je relevai la tête.

« Quoi ? »

« Lorsqu’elle se fatiguait. »

La cour sembla soudain plus silencieuse.

« Certaines semaines, elle avait moins d’énergie. Elle prenait du retard. Les autres enfants terminaient les activités ou partaient jouer. Toi, tu restais assis jusqu’à ce qu’elle ait fini. »

Je ne me rappelais pas cela.

Cette absence me fit mal d’une manière nouvelle.

« Je ne savais même pas qu’elle était malade. »

« Justement. »

« Peut-être que j’attendais seulement parce que je voulais gagner une dispute. »

« Possible. »

Je levai les yeux vers Claire.

Elle haussa une épaule.

« À huit ans, les motivations peuvent être compliquées. »

Je souris malgré moi.

Puis mon regard retomba sur la photo.

« Pourquoi tu as gardé ça sous ton canapé ? »

« Je ne l’avais pas rangée là. »

Je fronçai les sourcils.

« Alors comment elle y est arrivée ? »

« J’avais sorti une boîte de souvenirs il y a quelques jours. Je cherchais une photo de notre mère pour son anniversaire. J’ai dû poser celle-ci sur la table et elle est probablement tombée. »

Cela expliquait sa présence.

Pas la note.

« Pourquoi as-tu écrit derrière ? »

Claire regarda le ciel quelques secondes.

« Quand j’ai vu ton profil, j’ai sorti cette photo pour comparer ton visage. »

« Et tu as écrit que tu m’avais retrouvé. »

« Oui. »

« Pourquoi “dis-lui” ? »

Ses épaules se contractèrent légèrement.

« C’était une instruction pour moi-même. »

Je baissai les yeux vers les lettres noires.

Une promesse qu’elle ne s’était pas tenue.

« Tu avais vraiment prévu de le faire. »

« Oui. »

« Ça ne rend pas les six mois suivants plus honnêtes. »

« Non. »

Je glissai la photo dans la poche intérieure de ma veste.

« Raconte-moi Nora. »

Claire parut surprise.

« Maintenant ? »

« Maintenant. »

« Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

Je réfléchis.

Tout.

Mais ce mot aurait été impossible à satisfaire.

« Commence par quelque chose qui n’a rien à voir avec sa maladie. »

Claire me regarda longtemps.

Puis elle sourit.

« Elle détestait les raisins secs. »

« Ça, c’est important ? »

« Pour elle, énormément. Elle prétendait qu’ils étaient des raisins qui avaient abandonné. »

Je laissai échapper un rire.

« Elle disait vraiment ça ? »

« Chaque fois qu’elle en trouvait dans un biscuit. »

Nous commençâmes à marcher autour de la petite cour.

Claire parla.

Nora voulait une moto à seize ans, même si elle n’avait aucune idée de la manière dont on en conduisait une.

Elle aimait les histoires de pirates mais trouvait les princesses « mal organisées ».

Elle refusait de suivre les règles de certains jeux et expliquait très sérieusement que les règles avaient été inventées par des gens qui manquaient d’imagination.

Elle dessinait des cartes de pays fictifs dans les marges de ses cahiers.

Plus Claire parlait, plus la photographie changeait dans ma tête.

Nora cessait d’être la sœur morte de Claire.

Elle redevenait une enfant.

Une enfant irritante, drôle, impatiente.

Quelqu’un avec qui j’avais réellement passé du temps.

« Est-ce qu’elle avait peur ? »

La question sortit presque toute seule.

Claire ralentit.

« Parfois. »

« De mourir ? »

« Elle ne parlait presque jamais de ça avec moi. »

Nous nous arrêtâmes près d’un banc.

« Elle avait davantage peur de manquer des choses. Les sorties. Les anniversaires. Les vacances. Les livres qu’elle voulait finir. »

Je m’assis.

Claire resta debout un moment puis s’assit à l’autre bout du banc, laissant un espace entre nous.

« Comment s’est passée la fin ? »

Elle regarda ses mains.

« Difficilement. »

Je regrettai presque d’avoir demandé.

Puis elle poursuivit.

« Elle a été hospitalisée longtemps. Notre mère restait avec elle autant que possible. Moi, je faisais des allers-retours entre ici et l’hôpital. »

Sa voix resta posée, mais son pouce frottait le bord de son index.

« Elle demandait encore des nouvelles du club ? »

« Oui. »

« De moi ? »

Claire hocha la tête.

Je fermai les yeux une seconde.

« Qu’est-ce que tu lui répondais ? »

« Que je ne savais pas où tu étais. »

« Elle savait qu’on avait déménagé ? »

« Oui. »

« Ça l’a contrariée ? »

« Beaucoup. »

J’eus un petit rire triste.

« Elle devait penser que j’avais abandonné notre dispute. »

« Probablement. »

Nous restâmes silencieux.

Puis une question qui me poursuivait depuis l’appartement revint.

« Pourquoi est-ce que tu voulais tellement me retrouver ? Ce n’était pas seulement pour m’annoncer sa mort, n’est-ce pas ? »

Claire prit son temps.

« Au départ, si. »

« Et après ? »

« Après, j’ai commencé à penser que peut-être tu portais toi aussi une partie d’elle sans le savoir. »

Je fronçai les sourcils.

« Ça veut dire quoi ? »

« Tu viens de te rappeler la couleur de lunettes qu’elle avait bricolées elle-même. Tu t’es souvenu d’une dispute sur un livre. Ces choses paraissent minuscules. Mais pendant des années, elles n’ont existé que dans la mémoire de quelques personnes. »

Elle regarda la bibliothèque.

« Quand quelqu’un meurt jeune, tout le monde se met à résumer sa vie par sa maladie et sa mort. J’ai toujours détesté ça pour Nora. Elle était beaucoup plus que la façon dont elle est morte. »

Je pensai aux raisins secs.

Aux jeux truqués.

À ses pages sautées.

« Alors tu voulais que quelqu’un d’autre se souvienne. »

« Peut-être. »

« Moi. »

« Oui. »

Je passai les mains sur mon visage.

Cette explication ne supprimait pas le mensonge.

Mais elle donnait à son origine une forme que je pouvais enfin comprendre.

« Je crois que tu m’aimes », dis-je.

Claire ne bougea pas.

« Mais je ne sais plus à quoi faire confiance. »

Ses lèvres s’entrouvrirent, puis elle les referma.

« Je comprends. »

Je secouai la tête.

« Non. Je ne crois pas. Moi-même, je ne comprends pas encore. »

Elle acquiesça.

« D’accord. »

« Je peux croire les six mois qu’on a passés ensemble. Mais maintenant, chaque souvenir commence par une question. Est-ce que tu savais déjà ça ? Est-ce que tu m’as posé telle question parce que Nora avait dit quelque chose ? Est-ce que ce restaurant, cette rue, cette chanson avaient un autre sens pour toi ? »

Claire encaissa chaque phrase.

« Je ne peux pas changer ça ce soir. »

« Non. »

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »

Sa question me désarma.

Pas : qu’est-ce que je peux dire ?

Pas : comment puis-je te convaincre ?

Faire.

Je réfléchis.

« Ce soir, je veux que tu continues à me parler de Nora. »

« D’accord. »

« Ensuite je rentre chez moi. Seul. »

Son visage se crispa à peine.

« D’accord. »

« Et je ne sais pas ce qui se passera demain. »

« Moi non plus. »

Nous retournâmes dans la bibliothèque.

Cette fois, nous ne nous assîmes pas immédiatement à l’ancienne table. Nous marchâmes lentement entre les rayons pendant que Claire cherchait des couvertures qu’elle reconnaissait.

Elle en trouva une.

Un roman d’aventure avec un bateau dessiné sous un ciel rouge.

« Celui-là », dit-elle.

Une secousse traversa ma mémoire.

« Non. »

« Si. »

Je pris le livre.

« C’est celui de la dispute. »

Nous le savions tous les deux au même instant.

Je l’ouvris.

L’édition était probablement différente, mais l’illustration au début du quatrième chapitre déclencha quelque chose.

Nora me cachant une page avec sa main.

Moi essayant de la pousser.

Une bibliothécaire nous demandant de parler moins fort.

Je refermai le livre.

« Je veux l’emprunter un autre jour. »

Claire hocha la tête.

« Quand tu voudras. »

Nous restâmes encore près d’une heure.

Elle me raconta comment Nora avait tenté de construire une cabane avec trois cartons détrempés.

Comment elle insistait pour choisir les pièces du Monopoly les plus improbables.

Comment elle avait une manière très précise de bouder : lèvres pincées, bras croisés, regard dirigé vers un point légèrement au-dessus de la tête de la personne qu’elle voulait ignorer.

Plus j’écoutais, plus certains gestes de Claire devenaient étrangement familiers.

« Elle te ressemblait ? »

Claire sourit.

« Moins que tu ne crois. »

« Tu viens de faire exactement la grimace que tu décrivais. »

« Impossible. »

« Totalement. »

Elle leva les yeux au ciel.

Pendant quelques secondes, nous redevînmes nous-mêmes.

Puis la photographie dans ma poche sembla peser davantage.

Lorsque nous quittâmes enfin la bibliothèque, il était tard.

Claire conduisit jusqu’à son appartement.

La robe verte était encore pliée sur la chaise.

Elle la regarda.

« Tu veux que je la rapporte demain ? »

Je posai mes clés sur la table le temps de remettre ma veste correctement.

« Non. »

Claire sembla surprise.

Je touchai légèrement le tissu.

« Je l’ai achetée parce que tu la voulais. Ça, c’était vrai quand je suis entré dans la boutique. Ça l’est toujours. »

Ses yeux brillèrent, mais elle ne répondit pas.

Je pris mon téléphone.

« Bonne nuit, Claire. »

« Bonne nuit, Ethan. »

J’ouvris la porte.

Elle ne demanda pas quand elle me reverrait.

Je descendis l’escalier.

Quatre étages plus bas, je m’arrêtai dans le hall et sortis la photographie.

La petite Nora souriait à peine.

Moi non plus.

Nous étions deux enfants absorbés par un livre qui, à l’époque, devait nous sembler plus important que tout le reste.

Je rentrai chez moi avec la photo dans ma poche.

Et pour la première fois depuis que Claire était entrée dans ma vie, je ne savais pas si notre histoire avait commencé six mois plus tôt sur une application de rencontres ou dix-sept ans auparavant, dans une bibliothèque où une petite fille aux lunettes peintes en jaune avait décidé que je lisais beaucoup trop lentement.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Quatre jours sans Claire m’ont appris que retrouver Nora ne signifiait pas forcément perdre la femme qui me l’avait cachée

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Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir

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