PARTIE 4 – Quatre jours sans Claire m’ont appris que retrouver Nora ne signifiait pas forcément perdre la femme qui me l’avait cachée

Pendant quatre jours, Claire et moi ne nous vîmes pas.

Elle ne m’envoya aucun message inutile.

Pas de « tu vas bien ? » toutes les six heures.

Pas de tentative de transformer son silence en sacrifice.

Le lendemain matin, elle écrivit seulement : « Je suis là si tu veux parler. »

Je lus le message dans le bus en allant travailler.

Je ne répondis pas.

Le soir, je sortis la photographie de ma veste et la posai sur ma table de cuisine.

Je la regardai pendant que je mangeais.

Cela aurait dû me paraître morbide.

Ce ne fut pas le cas.

Je cherchais des détails.

Le livre entre Nora et moi.

Ses chaussures.

La manière dont son épaule touchait la mienne.

Un badge rond épinglé sur sa chemise.

J’essayais de comprendre comment un être humain pouvait disparaître de ma mémoire tout en laissant des empreintes aussi précises.

Le deuxième jour, j’appelai ma mère.

Je ne lui parlai pas immédiatement de Claire.

Je lui demandai simplement si elle se souvenait de la bibliothèque de Pine Street.

« Bien sûr », répondit-elle. « Tu adorais cet endroit. »

« Je participais à un club de lecture ? »

« Pendant un été. »

Mon cœur accéléra.

« Tu te souviens d’une fille qui s’appelait Nora ? »

Un silence.

Puis :

« Nora… Celle avec les lunettes ? »

Je me redressai.

« Tu te souviens d’elle ? »

« Un peu. Sa mère venait parfois la chercher. Pourquoi ? »

Je regardai la photo.

« J’ai retrouvé une vieille image. »

Ma mère fit ce petit bruit qu’elle faisait lorsqu’elle cherchait dans sa mémoire.

« Vous étiez souvent ensemble, oui. Elle était drôle. Très têtue, si je me souviens bien. »

« Tu savais qu’elle était malade ? »

Un autre silence.

« Je crois que quelqu’un me l’avait dit, mais pas au début. »

« Et tu savais qu’elle était morte ? »

Cette fois, le silence dura beaucoup plus longtemps.

« Non. »

Je crus immédiatement à sa réponse.

« On a déménagé peu après », ajouta-t-elle. « J’ai perdu contact avec presque tout le monde là-bas. »

Je fermai les yeux.

Donc Claire avait eu raison sur ce point.

Personne ne m’avait caché volontairement la mort de Nora.

La vie avait simplement avancé.

Ce constat était presque plus cruel.

Après l’appel, je pris un carnet et écrivis tout ce dont je me souvenais.

Lunettes jaunes.

Uno.

Pages sautées.

Moquette bleue.

Je restai bloqué longtemps.

Puis j’ajoutai :

Elle disait que je lisais lentement.

Enfin :

Je l’attendais.

Je regardai cette dernière phrase pendant plusieurs minutes.

Le troisième jour, j’allai travailler sans vraiment travailler.

Chaque fois que mon téléphone vibrait, une partie de moi espérait que ce soit Claire.

Une autre partie était soulagée lorsque ce n’était pas elle.

Je repensais à notre relation en cherchant des mensonges.

Le café du premier rendez-vous.

Son appartement.

La première fois qu’elle avait dormi chez moi.

La fois où nous nous étions disputés parce qu’elle avait réservé un hôtel sans me demander mon avis.

La manière dont elle s’endormait toujours avec un pied hors de la couverture.

Rien de tout cela ne paraissait faux.

Le problème était justement là.

Si tout avait été une manipulation grossière, partir aurait été facile.

Mais Claire ne m’avait pas inventé une personnalité.

Elle n’avait pas fabriqué nos six mois.

Elle avait seulement retiré une pièce essentielle du commencement.

Et cette pièce modifiait la forme de toutes les autres.

Le quatrième matin, je me réveillai avant mon alarme.

Je restai couché, les yeux ouverts.

Puis je pensai au livre.

Celui de la bibliothèque.

Je pris une douche, m’habillai et marchai jusqu’à Pine Street.

La bibliothèque ouvrait à neuf heures.

J’attendis devant les portes avec deux retraités et une mère tenant un enfant par la main.

Lorsque les portes s’ouvrirent, je me dirigeai directement vers la section jeunesse.

Je trouvai le livre presque immédiatement.

Le même titre.

La même aventure.

Une édition plus récente.

Je m’assis à la petite table.

Mes genoux dépassaient toujours ridiculement.

J’ouvris la première page.

Au début, je ne ressentis rien.

Je lus dix pages.

Puis vingt.

À un moment, je compris pourquoi Nora avait accéléré.

L’histoire devenait longue.

Le héros prenait des décisions stupides.

Je souris tout seul.

« Tu avais peut-être raison », murmurai-je.

Une fillette assise plus loin leva la tête vers moi.

Je repris ma lecture.

Arrivé près de la fin, un souvenir revint avec une précision presque comique.

Nora annonçant que le dénouement serait mauvais.

Moi lui disant qu’elle ne pouvait pas le savoir puisqu’elle sautait des pages.

Elle affirmant que, justement, elle sautait les pages parce qu’elle savait reconnaître les passages inutiles.

Je poursuivis.

Puis j’atteignis la fin.

Je restai immobile.

Elle était affreuse.

Pas tragique.

Simplement mal écrite.

Le personnage principal prenait une décision qui contredisait tout ce qu’il avait fait auparavant.

Je refermai le livre.

Un rire monta de ma poitrine.

Je sortis mon téléphone.

Pendant quelques secondes, je fixai le nom de Claire dans mes contacts.

Puis j’écrivis :

« Nora avait raison. La fin est atroce. »

Je posai le téléphone face contre table.

Sa vibration arriva moins d’une minute plus tard.

Je retournai l’écran.

« Elle devenait insupportable quand elle avait raison. »

Je souris.

Ce sourire me fit presque peur.

Je relus le message plusieurs fois.

Puis mes pouces se mirent à bouger.

« Je suis encore à la bibliothèque. Si tu veux venir défendre cette fin catastrophique, tu peux essayer. »

Après l’envoi, mon cœur se mit à battre plus vite.

Claire répondit :

« Vingt minutes. »

Je regardai l’horloge.

Dix-huit minutes plus tard, elle entra dans la salle des enfants.

Elle portait un jean, un manteau sombre et ses cheveux détachés.

Elle s’arrêta en me voyant.

Je montrai la chaise en face de moi.

« Salut. »

« Salut. »

Elle s’assit.

Pendant quelques secondes, aucun de nous ne parla.

Je poussai le livre vers elle.

« Lis les trois dernières pages. »

Elle me regarda.

« C’est un test ? »

« Peut-être. »

Elle prit le livre.

Je l’observai lire.

Ses yeux avançaient plus vite que les miens.

Au bout d’un moment, sa main se déplaça automatiquement vers le coin supérieur de la page.

Elle allait la tourner.

Je posai mon index dessus.

« Hé. »

Claire se figea.

« Je n’ai pas fini. »

Pendant une fraction de seconde, quelque chose passa sur son visage.

Elle retira la main.

« Désolée. »

Je baissai les yeux vers le texte.

« Nora faisait ça aussi ? »

Claire eut un sourire minuscule.

« Tout le temps. »

Je terminai le paragraphe.

Puis je tournai moi-même la page.

Claire attendit.

Ce geste ne réparait rien.

Je le savais.

Elle aussi.

Mais il contenait quelque chose que je n’avais pas trouvé pendant les quatre jours précédents : la possibilité que la confiance ne revienne pas par une grande déclaration, mais par une série de moments où l’autre personne cesse enfin de décider à votre place.

Nous finîmes la lecture.

Claire referma le livre.

« Tu as raison. »

« Sur quoi ? »

« La fin est vraiment mauvaise. »

« Nora avait raison. »

« Ne prends pas trop l’habitude de dire ça. Elle aurait adoré. »

Je souris.

Puis le sérieux revint.

« J’ai parlé à ma mère. »

Claire se raidit.

« De moi ? »

« Pas vraiment. De Nora. »

Elle attendit.

« Elle se souvenait d’elle. Pas beaucoup, mais assez. Elle ignorait qu’elle était morte. »

Claire hocha lentement la tête.

« Ça correspond à ce que je pensais. »

« J’ai aussi essayé de me rappeler si tu m’avais menti sur autre chose. »

Son visage pâlit légèrement.

« Et ? »

« Je n’en sais rien. »

Elle posa ses mains à plat sur la table.

« Tu peux me demander ce que tu veux. »

« Je vais le faire. »

« D’accord. »

« Mais pas aujourd’hui pendant six heures jusqu’à ce qu’on soit épuisés. »

Elle acquiesça.

« D’accord. »

Je regardai le livre.

« Je ne peux pas prétendre que ces six derniers mois n’ont pas existé. »

Claire ne répondit pas.

« Et je ne peux pas non plus prétendre que ce que tu as fait n’a pas d’importance. »

« Je ne te le demanderai pas. »

« Bien. »

Je fis tourner le livre d’un quart de tour.

« Je suis encore en colère. »

« Tu en as le droit. »

Je lui lançai un regard.

« Évite ce genre de phrases. »

Un souffle amusé lui échappa.

« Compris. »

Le silence suivant fut moins lourd.

« J’ai pensé à la robe », dis-je.

Claire baissa les yeux.

« Elle est toujours sur la chaise. »

« Tu pourrais la ranger. »

Elle releva la tête.

« C’est une invitation à la garder ou une instruction pratique ? »

« Les deux. »

Elle sourit prudemment.

Je réalisai que depuis quatre jours, j’avais eu peur de deux choses opposées.

Découvrir que toute notre relation était une illusion.

Et découvrir qu’elle ne l’était pas, ce qui m’obligerait à décider quoi faire d’une personne que j’aimais encore mais en qui je ne pouvais plus avoir la même confiance.

« Claire. »

« Oui ? »

« Pourquoi m’avoir laissé la photo ? »

Elle fronça les sourcils.

« La photo est avec toi ? »

Je la sortis de mon portefeuille.

« Je l’ai gardée. »

Son regard se posa dessus.

« Elle t’appartient autant qu’à moi. »

« Elle appartenait à Nora. »

« Probablement. »

Je retournai la photo.

La note noire demeurait visible.

Je passai le pouce dessus.

« Je ne veux pas oublier de nouveau. »

Claire inspira profondément.

« Tu n’es pas obligé de porter ça comme une dette. »

« Je sais. »

« Tu avais huit ans. »

« Je sais. »

« Ethan… »

« Je sais. »

Elle se tut.

Je regardai le garçon maigre sur la photographie.

Je ne pouvais pas récupérer dix-sept ans.

Je ne pouvais pas demander pardon à Nora pour une dispute dont elle s’était probablement remise en cinq minutes.

Je ne pouvais pas découvrir quelles auraient été ses études, ses amours, ses erreurs ou cette moto qu’elle voulait à seize ans.

Mais je pouvais au moins permettre à la petite fille réelle de remplacer le vide flou qu’elle avait laissé.

« J’aimerais revenir ici parfois », dis-je.

Claire acquiesça.

« Seul ou avec moi ? »

Je réfléchis.

« Les deux. »

Ce mot sembla la surprendre.

Je pris le livre.

« Et pour nous… je ne sais pas encore. »

« D’accord. »

« Arrête de répondre d’accord à tout. »

Elle me regarda presque avec défi.

« Non. »

Je ris.

C’était le premier rire facile que nous partagions depuis son anniversaire.

Il ne réparait rien non plus.

Mais il était réel.

Nous restâmes à cette table encore longtemps.

Pas pour régler notre relation.

Pas pour élaborer une règle.

Nous parlâmes simplement.

Je lui demandai quand elle avait commencé à aimer les magnets ridicules.

Elle me demanda pourquoi je détestais vraiment la cannelle.

À un moment, Claire posa la main près de la mienne sans la toucher.

Je remarquai la distance.

Je remarquai aussi qu’elle ne la réduisait pas.

Lorsque nous nous levâmes enfin, je pris le livre pour l’emprunter.

Claire remit sa chaise sous la table.

Nous marchâmes jusqu’à la sortie.

Dehors, la lumière de l’après-midi traversait les arbres de Pine Street.

Elle s’arrêta sur le trottoir.

« Je vais rentrer. »

« D’accord. »

Elle sourit.

« Tu viens vraiment d’utiliser le mot que tu m’interdisais ? »

« Oui. »

« Hypocrite. »

« Probablement. »

Elle recula d’un pas.

Je ne savais pas encore quand nous nous reverrions.

Je ne savais pas si notre relation survivrait à ce que j’avais découvert.

Mais avant qu’elle parte, je sortis de nouveau la photographie.

Au dos, sous les mots écrits dix-sept ans auparavant, la note de Claire marquait encore la journée où tout avait commencé.

Ou recommencé.

Je compris alors qu’une question plus difficile venait de remplacer toutes les autres.

Claire m’avait retrouvé grâce à Nora.

Cela, je ne pourrais jamais le changer.

Ce qu’il restait à découvrir, c’était si nous pouvions apprendre à nous choisir maintenant que je connaissais enfin toute la vérité sur la façon dont elle m’avait trouvé.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Une enveloppe que Claire n’avait jamais osé ouvrir contenait une question de Nora à laquelle personne n’avait encore répondu

Story Parts

Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir

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