Le serrurier arriva peu après quatorze heures, accompagné d’un commissaire de justice recommandé par Maître Delcourt. Chloé ne voulait rien laisser au hasard. Après ce qu’elle avait vu sur les enregistrements, même le geste banal de changer une serrure devait être constaté, daté et impossible à transformer plus tard en accusation contre elle.
Léa était restée chez Claire. L’enfant avait protesté lorsque Chloé avait annoncé qu’elle sortirait une heure ou deux. Pas avec des cris. Elle avait simplement attrapé la manche de sa mère et demandé, d’une voix trop calme pour une petite fille de cinq ans : « Tu reviens avant qu’il fasse nuit ? »
Chloé s’était accroupie devant elle.
« Oui. Et si j’ai cinq minutes de retard, Claire t’appelle avec moi en vidéo. »
Léa avait réfléchi avant d’acquiescer.
Cette nécessité de négocier chaque séparation était nouvelle.
Chloé la détestait.
Dans la maison, le serrurier remplaça le cylindre de la porte principale, celui de l’accès au garage et le verrou donnant sur le jardin. Le commissaire photographia les anciennes serrures, les nouvelles, les clés et l’état des pièces.
« Votre mari a encore des affaires ici ? » demanda-t-il.
« Oui. »
« N’y touchez pas. »
« Je comptais tout lui faire récupérer officiellement. »
« C’est préférable. »
Chloé traversa le salon.
Elle remarquait maintenant des choses auxquelles elle n’aurait jamais prêté attention auparavant. Un cadre légèrement décalé. Une étagère vidée. Un tiroir du buffet qui fermait mal.
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur, il ne restait que quelques enveloppes et des piles usagées.
« Il y avait des documents ici », dit-elle.
Le commissaire se tourna vers elle.
« Quel type ? »
« Les papiers de la maison. Les factures de travaux. Certaines copies du testament de mon père. »
Elle n’avait pas consulté ce tiroir depuis plusieurs mois.
Marc, en revanche, savait exactement où elle conservait les documents administratifs.
Elle prit une photographie avant de refermer.
Le soir, Maître Delcourt lui transmit un premier compte rendu des auditions.
Marc avait maintenu pendant près d’une heure que Martine devait revenir chez eux avant midi.
Puis les enquêteurs lui avaient indiqué qu’ils disposaient d’images.
Il avait changé d’explication.
Selon sa deuxième version, Martine aurait envisagé de rester, mais Sophie l’aurait convaincue de venir dans le Sud pour une seule nuit. Marc aurait cru qu’une voisine passerait.
Lorsqu’on lui avait demandé le nom de cette voisine, il avait été incapable de répondre.
Martine avait choisi une autre méthode.
Elle avait commencé par accuser Marc d’avoir tout organisé.
« Je pensais qu’un service de garde devait venir », avait-elle déclaré.
Les enquêteurs lui avaient demandé lequel.
Elle avait répondu qu’elle ne savait pas.
Puis on lui avait lu sa propre phrase enregistrée dans la cuisine : « Elle dira quoi à Chloé ? »
Martine avait demandé un avocat.
Sophie, elle, avait résisté plus longtemps.
Elle avait affirmé que la discussion sur le prêt concernait exclusivement son entreprise et que Chloé avait toujours été favorable au projet.
Le policier lui avait demandé pourquoi Chloé aurait utilisé sa maison comme garantie sans apparaître dans aucun échange direct avec la banque.
Sophie avait répondu :
« Parce qu’elle fait confiance à Marc. »
Puis l’enquêteur avait montré l’extrait où elle disait que Chloé ne verrait rien avant que « ce soit fait ».
Après cela, Sophie avait cessé de répondre.
Chloé posa le compte rendu sur la table de Claire.
Elle éprouvait une sensation étrange.
Elle aurait pensé ressentir de la satisfaction devant leurs contradictions.
À la place, elle ressentait surtout une fatigue profonde.
Claire lui apporta une tasse de tisane.
« Tu as mangé aujourd’hui ? »
Chloé eut un petit rire sans joie.
« Tu deviens pénible. »
« C’est le privilège des médecins qui connaissent d’autres médecins. Nous sommes les pires patients. »
Chloé prit une gorgée.
Dans la chambre voisine, Léa dormait avec la porte entrouverte.
Une petite lampe en forme de lune éclairait le tapis.
« J’ai peur de la ramener à la maison », murmura Chloé.
Claire s’assit en face d’elle.
« À cause des souvenirs ? »
« À cause de tout. Chaque pièce contient maintenant quelque chose qu’elle a vécu seule. »
« Tu peux attendre. »
« Je ne veux pas non plus lui apprendre que cette maison appartient à la peur. »
Claire ne répondit pas immédiatement.
« Alors ne décide pas ce soir. »
Chloé acquiesça.
Son téléphone vibra.
Un message de Monsieur Delmas.
Il avait retrouvé les coordonnées de l’agence immobilière ayant évalué la maison.
Le rendez-vous avait été organisé six semaines avant le départ de Chloé.
Cette date lui fit froncer les sourcils.
Six semaines avant.
Donc bien avant que Marc puisse invoquer le stress de sa mission ou une décision improvisée.
Le lendemain matin, Chloé se rendit avec son avocat dans les bureaux de l’agence.
La directrice les reçut dans une salle vitrée.
Elle semblait nerveuse.
« Je tiens d’abord à vous dire que nous ignorions qu’il y avait un problème de consentement. »
Maître Delcourt répondit :
« Nous sommes ici pour comprendre exactement ce qui vous a été présenté. »
La directrice ouvrit le dossier.
« Votre mari nous a contactés au début du mois de mars. Il disait que vous envisagiez tous les deux de vendre rapidement après votre retour de mission. »
Chloé resta immobile.
« Je n’ai jamais envisagé de vendre. »
« Il nous a fourni plusieurs documents à votre nom. »
« Lesquels ? »
Une copie de sa pièce d’identité.
Un justificatif de domicile.
Une copie partielle du testament de son père.
Et un courrier signé électroniquement indiquant qu’elle autorisait Marc à faire estimer le bien.
Chloé examina la signature.
Encore une imitation.
« Il vous a parlé de la raison de la vente ? »
La directrice consulta ses notes.
« Oui. Il disait que vous souhaitiez vous installer ailleurs et investir dans un projet familial. »
« Quel projet ? »
« Un centre de soins et de bien-être. »
Sophie.
Tout revenait à elle.
« Est-ce que ma belle-sœur était présente ? »
« Une fois. »
La directrice tourna quelques pages.
« Madame Sophie Vernier est venue avec votre mari lors d’une seconde visite. »
Chloé releva les yeux.
« Dans ma maison ? »
« Oui. »
Elle sentit sa nuque se raidir.
« Quand ? »
La date correspondait à un samedi où Chloé avait travaillé toute la journée dans un hôpital militaire pour préparer son départ.
Léa avait été chez une camarade de classe.
Marc lui avait écrit ce soir-là qu’il avait passé l’après-midi à réparer une fuite sous l’évier.
Il faisait visiter la maison à une agence immobilière.
La directrice sortit ensuite des photographies.
Le salon.
La cuisine.
Le jardin.
La chambre principale.
Le bureau.
La chambre de Léa.
Chloé regarda longtemps la dernière image.
Le lit rose de sa fille.
Ses peluches.
Ses dessins accrochés au mur.
Des inconnus avaient photographié son espace intime pendant que sa mère ignorait tout.
« Pourquoi les annonces n’ont-elles jamais été publiées ? » demanda Maître Delcourt.
« Monsieur Vernier souhaitait attendre une date précise. »
« Laquelle ? »
« Le déblocage du financement. »
Maître Delcourt croisa les mains.
« Donc le prêt devait être validé avant la mise en vente. »
« C’est ce que j’avais compris. »
« Et le produit de la vente ? »
« Il parlait de solder le financement immédiatement, puis de réinvestir la différence. »
Chloé fronça les sourcils.
Cela paraissait incohérent.
Pourquoi hypothéquer une maison pour emprunter, puis la vendre presque immédiatement ?
Maître Delcourt eut la même réaction.
« Quel intérêt financier présentait cette opération ? »
La directrice secoua la tête.
« Ce n’était pas mon domaine. »
Chloé pensa aux trois virements déjà partis vers la société.
Peut-être que la vente n’était pas destinée à rembourser quoi que ce soit.
Peut-être qu’ils comptaient déplacer l’argent avant que la banque comprenne.
En quittant l’agence, Maître Delcourt marcha en silence jusqu’à la voiture.
Puis elle dit :
« À mon avis, il manque encore une pièce. »
« Moi aussi. »
« Le prêt seul ne justifie pas la vente. La vente seule ne justifie pas le faux prêt. »
« Vous pensez qu’il y avait deux opérations distinctes ? »
« Ou une troisième personne. »
Chloé s’arrêta.
« Quelle troisième personne ? »
« Quelqu’un qui devait acheter, prêter, recevoir ou garantir quelque chose. »
Cette hypothèse suivit Chloé jusqu’à l’hôpital où Léa avait un rendez-vous de contrôle.
Les résultats s’amélioraient.
La pédiatre confirma que son état physique ne devrait laisser aucune séquelle si elle continuait à boire et manger normalement.
La phrase aurait dû rassurer Chloé.
Mais lorsque la médecin demanda à Léa ce qu’elle voulait manger pour le déjeuner, l’enfant répondit :
« Quelque chose qui se garde. »
La pédiatre regarda Chloé.
Aucune d’elles ne commenta.
Dans l’après-midi, une psychologue spécialisée dans l’audition des jeunes enfants rencontra Léa.
Chloé attendit dans une pièce voisine.
Elle n’eut accès qu’aux grandes lignes après l’entretien.
Léa avait confirmé que Marc lui avait retiré sa montre.
Elle avait entendu les adultes parler de la maison.
Elle se souvenait surtout d’une phrase prononcée par Sophie.
« Quand tout sera signé, personne ne pourra revenir en arrière. »
Et d’une autre, dite par Martine à Marc dans l’entrée.
« Tu es sûr qu’elle ne rentrera pas avant ? »
Marc avait répondu :
« Impossible. J’ai vérifié son planning. »
Cette phrase fit plus de mal à Chloé qu’elle ne l’aurait imaginé.
Marc n’avait pas seulement profité de son absence.
Il l’avait mesurée.
Calculée.
Encadrée.
Il avait utilisé son calendrier professionnel comme un compte à rebours.
Le soir, Chloé consulta ses anciens messages.
Elle retrouva plusieurs conversations qui lui semblaient désormais différentes.
Deux mois auparavant, Marc avait demandé :
Tu connais déjà ta date exacte de retour ?
Elle avait répondu :
Pas encore. Probablement autour du 22 mai.
Une semaine après :
Ton unité peut te renvoyer plus tôt ?
Elle avait plaisanté :
Pourquoi, tu prépares une fête ?
Il avait écrit :
Évidemment.
Chloé posa le téléphone.
Son retour anticipé n’était pas seulement une surprise.
C’était l’événement qui avait détruit leur calendrier.
À vingt et une heures, son avocat l’appela.
« La société destinataire des virements a un second gérant déclaré. »
« Sophie ? »
« Non. Sophie n’est que mandataire administrative. Le gérant s’appelle Julien Morel. »
Le nom ne signifiait rien pour Chloé.
« Vous le connaissez ? »
« Non. »
« Votre mari ? »
« Je ne sais pas. »
Maître Delcourt poursuivit :
« Mais voici ce qui devient intéressant. Monsieur Morel dirige aussi une société de marchand de biens. »
Chloé comprit.
« Immobilier. »
« Oui. »
« Il devait acheter ma maison ? »
« Peut-être. Nous vérifions. »
Deux heures plus tard, la réponse arriva.
Une promesse préparatoire de vente avait été rédigée.
Elle n’était pas encore signée par toutes les parties.
L’acquéreur pressenti n’était pas Marc.
Ni Sophie.
C’était une société détenue par Julien Morel.
Le prix indiqué fit se redresser Chloé.
Il était inférieur de près de trente pour cent à l’estimation réelle.
« Ils voulaient vendre à bas prix », dit-elle.
« Apparemment. »
« Pourquoi ? »
Maître Delcourt répondit d’une voix posée :
« Parce qu’une revente rapide à la valeur réelle aurait pu générer une différence considérable. »
Chloé resta silencieuse.
Prêt garanti par sa maison.
Argent envoyé vers l’entreprise de Sophie.
Vente programmée à une société immobilière sous-évaluée.
Fausse procuration.
Faux messages.
Et Léa laissée seule parce qu’aucun adulte ne voulait risquer qu’un témoin extérieur pose des questions.
Ce n’était plus une suite de décisions égoïstes.
C’était un montage.
Le téléphone de Chloé vibra encore.
Cette fois, un numéro inconnu.
Elle décrocha.
« Madame Vernier ? »
Une voix masculine.
« Oui. »
« Je m’appelle Julien Morel. »
Chloé se leva.
« Comment avez-vous obtenu mon numéro ? »
« Votre mari me l’avait donné dans le dossier. »
« Pourquoi m’appelez-vous ? »
L’homme hésita.
« Parce que la police vient de me contacter. »
Chloé ne dit rien.
Il reprit.
« Marc m’avait assuré que vous étiez au courant de tout. »
« De quoi exactement ? »
Un souffle passa dans le téléphone.
« De la vente. Du prêt. Et surtout du plan après la vente. »
Chloé serra le téléphone.
« Quel plan ? »
Julien Morel répondit :
« Celui qui prévoyait que votre mari et votre fille quittent définitivement la France avant votre retour. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Le prétendu acheteur révèle pourquoi Marc préparait des passeports, tandis qu’une photographie retrouvée dans un dossier change la nature même du danger
Trois semaines avant la date prévue, Chloé pousse sa porte et comprend que quelque chose d’impardonnable s’est produit dans son absence
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