
Maman m’a attrapé le bras devant l’étal du fleuriste, un samedi d’octobre, deux ans plus tôt. « Les pivoines, ça ne se vend pas en octobre, Sandrine. Quand on en voit, c’est que quelqu’un paie cher pour se faire pardonner. » Elle a ri et elle a continué jusqu’à la boulangerie. Je n’y avais plus repensé, jusqu’à ce mercredi, dans l’entrée, avec le papier du fleuriste entre les doigts.
Sébastien n’a pas bougé. Il regardait le bon de livraison, pas moi.
« Chez maman, j’ai dit. C’est chez maman, cette adresse. »
« Sandrine… »
« Il est en travaux, cet appartement. C’est ce que tu me répètes depuis un an. »
« Je peux t’expliquer. »
« Vas-y. »
Il s’est passé la main sur la nuque. Il a regardé ses clés dans le vide-poche, puis la porte du salon. Il cherchait une sortie, comme avec ces clients qui ne veulent plus signer quand le devis tombe.
« Elle habite là, a-t-il fini par dire. Depuis mars. »
Je n’ai rien répondu. J’ai compté dans ma tête, sur mes doigts. Mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre. Sept mois.
« Elle habite chez maman. »
« C’est une locataire. » Il a levé les deux mains, paumes ouvertes, comme pour me montrer qu’il n’avait rien dedans. « Sept cents euros par mois. En liquide. Je les mets de côté pour les frais du notaire. »
« En liquide. »
« Elle préférait comme ça. »
« Et les frais du notaire, ça fait combien ? »
« Beaucoup. Tu peux pas savoir, toi. Les droits, les actes, les timbres, tout un tas de trucs. Je t’ai évité ça. »
Je tenais toujours le bon. Le papier était tiède de ma main. Mon cabas Leclerc était resté par terre, avec le ticket de caisse du matin au fond : 23,48 €. Je savais exactement ce que j’avais acheté, au centime.
« Et le livreur ? »
« Quoi, le livreur ? »
« Il a sonné chez nous. Pas chez maman. »
« C’est l’adresse de facturation. » Il l’a dit vite, trop content d’avoir enfin une réponse. « J’ai payé avec ma carte, le fleuriste a pris l’adresse de la carte. Ça arrive. Une erreur d’ordinateur. »
J’ai rebaissé les yeux. Le tampon violet. Le numéro 2281. Le nom de Laure Fabre et, juste en dessous, imprimée noir sur blanc, la bonne adresse. Elle y était depuis le début, sur le papier que j’avais dans la main.
« C’est marqué là, Sébastien. Le livreur n’avait qu’à lire. »
« Il a pas lu. »
« Il a pas lu. Alors il a sonné chez moi, et il m’a dit : “Vous signez là, madame.” »
« Bah voilà. Un abruti. »
Je n’ai pas crié. Je ne sais pas pourquoi. J’ai posé le bon à plat sur le meuble de l’entrée, à côté de ses clés, et j’ai lissé le pli avec le bout des doigts, comme on fait avec un billet de vingt qu’on veut rendre à un client. J’ai eu froid jusque dans les mains.
« Pourquoi tu m’as dit travaux ? »
« Parce que t’aurais voulu y aller. »
« Évidemment que j’aurais voulu y aller. C’est chez ma mère. »
« Tu vois ? Tu vois, ça, ce ton-là ? » Il a baissé la voix, pris celle qui m’agace parce qu’elle marche. « Après l’enterrement, t’étais plus toi. Tu pleurais devant les yaourts. Tu t’en souviens pas, mais moi, si. »
Je m’en souvenais très bien. Je n’avais pas manqué un seul matin de caisse. Pas un. J’ai failli le lui dire, et puis j’ai regardé le salon.
Les pivoines étaient au milieu de la table. Quarante tiges. Il y avait eu un moment où j’avais trouvé ça beau.
« Elle sait que c’est chez moi ? Laure ? »
« Elle sait que c’est de la famille. »
« De la famille. C’est elle, la cuisine du devis trop cher ? »
« Celle-là même. »
« Elle t’achète une cuisine et elle habite chez ma mère. Les deux en même temps. »
« Une chose a rien à voir avec l’autre. Franchement, Sandrine, arrête de répéter ce que je dis. »
« Je répète pas. J’essaie d’entendre. Ça fait des mois que tu rentres tard. Moi, je mettais ça sur le compte du travail. »
« C’était le travail. »
« Le travail a un digicode, maintenant ? »
Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Dans le salon, une tige de pivoine s’est détachée du bouquet et elle est tombée sur la table, sans bruit, comme un truc qui n’attendait que ça.
Il a ri, un petit rire sans rien dedans. Puis il est passé devant moi sans me toucher et il est allé dans la cuisine. Je l’ai suivi. Il s’est arrêté devant la toile cirée, devant mon carnet de comptes ouvert sur la page vide. Il l’a regardé longtemps. Plus longtemps qu’il n’avait regardé la carte.
Il a tiré ma chaise, celle du côté de la fenêtre. Il l’a poussée vers moi du bout du pied.
« Assieds-toi. Pour samedi, il faut que je te dise. »
Je me suis assise. Il a posé ses deux mains à plat sur la toile cirée, de chaque côté de mon carnet, comme un vendeur qui va annoncer le prix.
« Samedi, 10 h 30. À l’agence de la place du Marché. On signe la promesse de vente. »
« On signe quoi ? »
« La promesse. Pour l’appartement. Laure l’achète. »
Je l’ai regardé. Il a soutenu mon regard à peu près deux secondes.
« Laure achète l’appartement de maman. »
« Quatre-vingt-seize mille euros. »
Je ne connaissais pas la valeur du trois pièces. Je connaissais la tête de Sébastien quand il arrondit un prix à son avantage. Il avait cette tête-là.
« Il est à moi, cet appartement. »
« Justement. C’est là que je dois te dire un truc. » Il a pris sa respiration. « Tu as signé un mandat de vente. En novembre. À l’agence. »
« J’ai rien signé. »
« Si. Je t’ai accompagnée. Tu t’en souviens pas, t’étais dans un état. Tu pleurais dans la Clio, sur le parking. Tu as signé là où je te montrais. »
« Un mandat. »
« Un papier. La dame a dit que c’était une formalité. Que ça engageait à rien. »
J’ai cherché novembre dans ma tête. Je n’y ai trouvé que la caisse 6, les pains au chocolat en promo, et le froid dans les chaussettes. Pas de parking, pas d’agence. Je ne peux pas jurer que je n’y suis pas allée. Je peux jurer que je ne m’en souviens pas, et c’est exactement ce qu’il voulait que je me dise.
« Pourquoi vendre ? »
« Pourquoi pas ? Il est vide. Il coûte. La taxe, les charges… »
« Il est loué sept cents euros par mois. À ta cliente. »
« Sandrine. »
« Pourquoi tu vends, Sébastien ? Pas à un inconnu. À Laure. À quatre-vingt-seize mille. »
Il a regardé le carnet. Il a refermé la bouche. Puis il a lâché, d’un coup, comme on enlève un pansement :
« On a des dettes. »
« Quelles dettes ? »
« Quarante et un mille euros. Des crédits. Des découverts. »
« Quarante et un mille. »
« Je voulais pas t’embêter avec ça. »
« Je tiens le carnet, Sébastien. Y a pas un crédit dans le carnet. Pas un. »
« Ceux-là, ils sont pas dans ton carnet. »
Il l’a dit doucement. Presque gentiment. Comme si c’était un détail de rangement.
« Pour quoi faire ? Pour qui ? »
« Pour nous. Pour la voiture, pour le toit… J’ai fait un trou, j’ai bouché avec un autre, et puis un autre. Tu sais comment ça va. » Il s’est penché vers moi. « Avec les quatre-vingt-seize mille, on rembourse tout. On repart à zéro. »
« Moi, je repars de quoi ? »
« De rien. C’est ça qui est bien. »
J’ai regardé ses mains sur la toile cirée. Elles ne tremblaient pas non plus. Il avait dû répéter ça dans la voiture, sur le chemin du retour, entre deux feux rouges.
« Samedi, tu viens avec moi, a-t-il repris. Tu souris, tu dis bonjour à la dame, tu confirmes. Elle aura besoin de ta signature à toi, rapport au mandat. Dix minutes. Après, c’est fini. »
« Et Laure ? »
« Quoi, Laure ? »
« Elle sera là ? Elle sait que je viens ? »
Il a hésité une demi-seconde. Je l’ai vue passer.
« Elle sait que tu es… fragile. Que c’est dur pour toi, l’appartement. Elle veut pas te brusquer. »
Fragile. Un mot que je ne m’étais jamais entendu appliquer, et qu’il glissait déjà dans la bouche d’une autre.
Il s’est levé. Il a rempli la bouilloire sans me demander si je voulais un thé. À 19 h 40, il avait sorti deux bols, mis ses pantoufles, et il parlait du match comme si nous avions parlé de la météo. Il a même ramassé la tige de pivoine tombée sur la table du salon et il l’a remise dans le vase. Soigneusement. En fronçant les sourcils.
J’ai bu mon thé. J’ai dit : « Je vais ranger. » Il a répondu : « T’es géniale. »
Ranger, c’est ce que je sais faire. Dans le placard au-dessus du frigo, il y a la boîte LU, la grande, celle des biscuits au beurre. Je la prends depuis douze ans pour tout ce qui est papier : les fiches de paie, la mutuelle, le livret de famille, les factures d’EDF. Je me suis dit que s’il y avait un mandat de vente quelque part, il y en avait une copie là-dedans.
J’ai monté l’escabeau. J’ai posé la boîte sur la toile cirée, sans bruit, pendant qu’il ouvrait une bière devant la télé.
Fiches de paie. EDF. Mutuelle. La carte grise de la Clio.
Sous les factures du gaz, tout au fond, il y avait une enveloppe que je ne connaissais pas.
Format long, papier épais. Le tampon de l’étude : Maître Moreau, notaire. Mon nom sur l’étiquette. Madame Sandrine Garcia.
Elle avait été ouverte. Fendue en haut, proprement, au coupe-papier. Puis refermée avec un bout de scotch, collé de travers par quelqu’un qui n’avait pas pensé qu’on la regarderait un jour.
Je n’avais jamais rangé cette lettre. Je ne l’avais jamais reçue.
Dans le salon, la télévision a monté d’un cran.
J’ai décollé le scotch avec l’ongle.
Jeudi, 9 h 15. J’étais assise en face de Maître Moreau, mon cabas sur les genoux, avec la boîte LU dedans.
J’avais échangé mon matin avec Nadine. Elle ne m’avait posé aucune question. Elle m’avait juste regardée de haut en bas devant les casiers et elle avait dit : « T’as une tête de papier mâché, ma grande. Vas-y, je prends ta caisse. »
Je n’avais pas dormi. J’avais lu la lettre neuf fois, debout dans la salle de bains, la porte verrouillée, le robinet ouvert pour couvrir le bruit du papier. Six lignes. Maître Moreau me remerciait de mon courrier du 14 novembre. Il prenait note que je demandais l’envoi de toute correspondance de l’étude à mon époux. Il me priait de bien vouloir lui confirmer cette demande par écrit, « compte tenu de la nature du dossier ».
Je n’avais jamais écrit à Maître Moreau.
Il a lu la lettre une première fois, puis une seconde. Il a retiré ses lunettes, les a nettoyées avec un coin de sa cravate, et les a remises.
« Madame Garcia, je vais être direct. Ce courrier est parti de mon étude. Je l’ai signé. J’attendais votre réponse depuis onze mois. »
« Je l’ai jamais reçue. »
« Je m’en doute, maintenant. » Il a ouvert un classeur gris. « Voici la demande à laquelle je répondais. »
Une feuille imprimée, un paragraphe, une signature en bas. Mon nom. J’ai pris le papier. J’ai fait ce que je fais quand un chèque me paraît bizarre à la caisse : j’ai regardé la signature, pas le nom.
Le S était trop haut. Il montait comme une cheminée. Le « a » final tombait vers le bas, alors que le mien repart toujours vers la droite.
« C’est pas ma signature. »
« Je le crois aussi. » Il n’a pas souri. « Je n’ai aucun mandat de vente dans mon dossier, madame. Je n’en ai jamais reçu. Aucune agence ne m’a contacté. Pour un bien propre issu d’une succession, c’est assez surprenant. »
« Mon mari dit que j’ai signé un mandat. En novembre. »
« Il en a parlé à mon étude, oui. Il a téléphoné trois fois. Je lui ai répondu que je ne pouvais rien lui dire sans vous. » Il a refermé le classeur. « Quatre-vingt-seize mille euros, vous m’avez dit ? »
« C’est ce qu’il m’a dit. »
« Madame, l’estimation que j’ai faite pour la déclaration de succession est de cent soixante-douze mille euros. C’est ce que vaut votre appartement. Vendu quatre-vingt-seize, il y a soixante-seize mille euros qui disparaissent. »
Soixante-seize mille. J’ai fait le calcul trois fois, le pouce sur le fermoir du cabas. À Leclerc, ça fait à peu près sept ans de matins.
« Il y a autre chose, a dit Maître Moreau. L’assurance-vie de votre mère. »
« Quelle assurance-vie ? »
Il a levé un sourcil, très légèrement. Puis il a sorti une deuxième feuille.
« Madame Josiane Leroy avait souscrit un contrat, bénéficiaire : sa fille. Soixante-deux mille euros. Vous n’avez rien reçu ? »
« Je savais pas qu’il y avait un contrat. »
« L’assureur me confirme le versement en décembre. Sur un compte ouvert à La Banque Postale. Au nom de Madame Sandrine Garcia. »
« J’ai pas de compte à La Banque Postale. J’ai jamais mis les pieds à La Banque Postale. »
« Il a pourtant été ouvert. »
« Par qui ? »
« C’est ce que je voudrais savoir. »
Il a décroché le téléphone. Il a dit : « Passez-moi la correspondante du bureau de poste principal, s’il vous plaît », puis il a donné mon nom, ma date de naissance, un numéro de compte. Il a attendu. Il tapotait son stylo sur le buvard. La pendule du mur faisait le bruit d’une vieille caisse enregistreuse.
Dans le bureau d’à côté, une secrétaire parlait au téléphone.
« Oui, le fixe. C’est le seul numéro qu’on a au dossier. »
Le numéro de la maison. Celui que Sébastien avait donné à l’étude, au lieu du mien.
« Madame Garcia, elle a dit en passant la tête par la porte, je vous rappelle ce soir pour les copies, sur le fixe, c’est bon ? »
J’ai fait oui de la tête. Je n’avais pas le choix. C’était le seul numéro qu’ils avaient.
Maître Moreau a raccroché. Il a mis un temps avant de parler. Il a posé son stylo, aligné sa feuille avec le bord du bureau, comme quelqu’un qui n’aime pas être celui qui annonce.
« Ma correspondante a retrouvé le dossier d’ouverture. Elle ne vous en dira pas plus au téléphone, elle vous attend avec vos papiers. Mais elle s’est souvenue de la personne. »
« Quelle personne ? »
« Celle qui s’est présentée au guichet, en novembre, comme Madame Garcia. »
Il a fait une pause.
« Une femme d’une quarantaine d’années, madame. Les cheveux roux. »
Je n’ai pas bougé.
Je n’avais jamais vu Laure Fabre. Je n’avais vu qu’un nom qui s’allumait sur un écran de téléphone, entre le vide-poche et les pivoines.
Je savais déjà que je la reconnaîtrais.
Partie 2: « C’est une CLIENTE », m’a répondu mon mari,
« C’est une CLIENTE », m’a répondu mon mari, devant le bouquet que le fleuriste avait livré chez nous par erreur.
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