Partie 2: « C’est une CLIENTE », m’a répondu mon mari,

« On m’avait dit que Madame était souffrante. »

C’est la première phrase que la conseillère m’a dite, à 11 h 20, derrière son bureau vitré, avec ma carte d’identité entre ses doigts. Elle l’a regardée, puis elle m’a regardée, puis elle a de nouveau regardé la carte.

« Vous allez bien, madame Garcia ? »

« Je vais très bien. Je tiens une caisse trois matins par semaine. »

« Je n’en doute pas. Seulement… » Elle a tourné son écran vers moi, puis elle s’est ravisée et l’a remis face à elle. « Excusez-moi. Il faut que je vérifie quelque chose. »

J’ai attendu. Sur son bureau, il y avait un pot à crayons en forme de chat et un paquet de mouchoirs entamé. Dehors, un monsieur essayait de rentrer son caddie dans le sas. Je me souviens de ces détails parce que je n’en ai gardé aucun autre pendant dix minutes.

Elle est revenue avec un dossier cartonné.

« Ce compte a été ouvert le 22 novembre. Le dossier est complet. Votre signature, une copie de votre pièce d’identité, un justificatif de domicile. Sauf que vous n’étiez pas là. »

« Je sais. J’étais à ma caisse. »

« La personne qui s’est présentée m’a dit qu’elle venait pour Madame Garcia. Qu’elle était souffrante, qu’elle ne pouvait pas se déplacer. Elle avait tous les papiers, elle a signé devant moi. Je n’ai pas vérifié la ressemblance. Il y a une photo minuscule sur la copie, vous savez comment c’est. »

« À quoi elle ressemblait ? »

« Quarante ans. Élégante. Les cheveux roux, assez courts. Elle était très polie, elle s’excusait de me faire perdre du temps. » La conseillère a pincé les lèvres. « Elle m’a même demandé si je voulais un café de sa part. »

Une femme qui offre un café au guichet d’un compte qui n’est pas le sien. J’ai pensé : elle ne savait pas. Puis j’ai pensé : ça ne change rien.

« Je peux voir les mouvements ? »

« Vous êtes la titulaire. C’est votre droit. »

Elle a imprimé. Neuf pages. Le bruit de la machine était celui, très exact, de ma caisse qui sort un ticket de fin de journée.

Le premier mouvement : un virement entrant, soixante-deux mille euros, le 9 décembre. Libellé de l’assureur. Mon argent, puisque c’était l’argent de maman.

Ensuite, des lignes. Des lignes. Des lignes. Des virements vers deux organismes de crédit, tous les mois, trois fois, quatre fois. Des retraits en espèces, quatre cents euros, quatre cents euros, six cents. Un restaurant. Une bijouterie. Une agence de voyage. Une parfumerie. Jamais une ligne que j’aurais pu reconnaître.

« Il a été vidé en neuf mois, ai-je dit. Pas en un coup. »

« Régulièrement, oui. » Elle a posé sa main sur le tas de papiers, très doucement, comme sur une épaule. « Madame Garcia, je dois vous poser la question. Est-ce que vous avez donné procuration à quelqu’un ? »

« Non. »

« Alors je vous conseille de ne rien signer d’autre aujourd’hui. Et de ne pas rester seule avec ça. »

J’ai plié les neuf pages en quatre. Je les ai rangées dans la boîte LU, entre la mutuelle et les factures. J’ai refermé le couvercle. J’ai tenu la boîte contre moi dans le bus, comme si quelqu’un allait me la prendre.

Dans le bus, j’ai écrit un chiffre dans mon carnet de comptes. Puis je l’ai rayé. Je n’étais pas prête à ce qu’il existe.

Ce soir-là, quand je suis rentrée, la maison sentait le gratin.

Sébastien ne cuisine pas. Il a mis la table. Il a même sorti les assiettes à fleurs, celles du mariage, qu’on ne sort jamais. Il y avait deux verres. Il y avait un vase vide à la place des pivoines, qu’il avait fait disparaître.

« Assieds-toi, ma chérie. »

Je me suis assise. J’avais mon cabas sur les genoux. Je ne l’ai pas posé.

Il m’a servie. Il a coupé mon pain en petits morceaux, comme on le fait pour un enfant malade. Il a attendu que j’aie pris deux bouchées.

« La secrétaire de Maître Moreau a rappelé sur le fixe. Cet après-midi. »

Je me suis arrêtée de mâcher.

« C’est moi qui ai décroché. Elle voulait te parler des copies du dossier. Tu es passée voir le notaire ce matin. Tu me l’avais pas dit. »

« Je suis passée acheter du pain. »

« Sandrine. »

« Je suis passée acheter du pain, et j’ai vu un notaire. C’est le même quartier. »

Il n’a pas ri. Il a reposé sa fourchette.

« J’ai pris rendez-vous demain. Neuf heures. Chez le docteur Robert. »

« Pour quoi faire ? »

« Pour ton passage à vide. Il va te voir avant le week-end. Il t’a toujours bien aimée. »

« J’ai pas de passage à vide. »

« Tu pleures dans la Clio. Tu vois des histoires. Tu vas voir le notaire dans mon dos… »

« J’invente rien du tout. »

« Alors pourquoi tu trembles, là ? »

Je regardais ma main sur la nappe. Elle tremblait, oui. Maintenant, oui.

Il s’est levé, il a fait le tour de la table. Il s’est penché à mon oreille, avec sa voix douce, celle des papiers de l’enterrement.

« Écoute-moi bien. Si tu racontes ça à quelqu’un, on va te demander si tu prends bien tes… »

Sur la boîte aux lettres du troisième gauche, il y avait toujours « J. LEROY » sur l’étiquette de maman. Juste en dessous, au stylo bille, sur un morceau de scotch tout neuf : « FABRE ».

Je suis restée devant, les clés de la Clio dans le poing. Il était 8 h 52, vendredi matin.

Quelques heures plus tôt, Sébastien m’avait servi mon café à la table, avec le sucre déjà dedans. Il avait réglé son réveil sur 6 h 30, pour être sûr de ne pas me manquer.

« Je t’emmène chez Robert, a-t-il dit en mettant sa veste. Je prends ma matinée. »

« T’as ton client à 8 h 30. Le gars de la cuisine en chêne. »

« Il attendra. »

« Il attendra pas, et tu le sais. Tu m’as dit toi-même que s’il lâchait, c’était le mois qui sautait. » Je l’ai regardé droit dans les yeux. « J’ai ma Clio. Je suis une grande fille. »

Il a hésité. Je l’ai vu faire le calcul, le même que moi : un rendez-vous de vente contre une femme qu’on veut garder à l’œil.

« Tu m’envoies un texto en sortant. Neuf heures, hein. Pas neuf heures et demie. »

« Neuf heures. »

Il m’a embrassée sur le front. Il sentait le café et la mousse à raser. Par la fenêtre, je l’ai regardé démarrer, tourner au coin de la rue, mettre son clignotant, comme un homme qui a gagné.

J’ai attendu cinq minutes. Puis j’ai pris mon cabas, ma boîte LU, mon carnet, et je suis descendue à la Clio. Elle a calé au premier coup. Je lui ai parlé un peu, comme à une vieille bête, et elle est repartie.

Je ne suis pas allée chez le docteur Robert.

Je suis allée au 18 rue Jean-Jaurès, par les petites rues, sans regarder dans le rétroviseur.

Devant l’immeuble, le digicode avait ses chiffres un peu usés, la même peinture qui partait sur le 1 et le 7. J’ai tapé 1704. C’était l’anniversaire de maman. Je me suis dit qu’ils l’auraient changé.

Le bip. La porte s’est ouverte.

Je suis restée un moment dans le hall. Ça sentait la cire à parquet et le café réchauffé. À droite, la loge, avec sa vitre dépolie et son rideau de dentelle. Le rideau a bougé.

« Qui c’est ? »

La porte de la loge s’est entrouverte. Madame Petit. Elle était plus petite que dans mon souvenir. Elle tenait un torchon à carreaux dans une main, une cuillère en bois dans l’autre.

« Sandrine ? Mon Dieu. Sandrine ? »

« Bonjour, madame Petit. »

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu peux pas être là. » Elle a regardé derrière moi, dans la rue, comme si j’étais suivie. « Entre. Entre vite. »

Sa loge, c’était trois mètres sur quatre, un buffet, une télévision allumée sans le son, une plante grasse sur le rebord. Elle a fermé la porte à clé. Elle a fermé aussi le rideau.

« Pourquoi je pourrais pas être là ? »

« Parce que ton mari… » Elle s’est arrêtée. Elle a posé sa cuillère. « Il est venu me voir au mois de mars. Avec un monsieur de la serrurerie. Il m’a dit que ma petite Sandrine était pas bien. Que ça la rendait malade de voir l’appartement de sa mère. Que si elle se présentait, fallait pas la laisser monter. Pour sa santé. »

« Pour ma santé. »

« Il m’a dit que tu avais besoin de repos. Que t’avais des idées. Que si tu venais, je devais l’appeler lui, tout de suite. » Elle a tordu son torchon. « Je l’ai cru, ma fille. Il a la voix de quelqu’un qui dit vrai. Il est poli. Il m’a offert des chocolats pour Noël. »

J’avais envie de rire. J’avais envie aussi de m’asseoir par terre. J’ai fait ni l’un ni l’autre.

« Et la serrure ? »

« Changée. En mars, je te dis. Un lundi. Deux hommes, une camionnette blanche. J’ai demandé, j’ai pas eu de double. » Elle a baissé les yeux. « Y a une jeune femme qui y habite, maintenant. Une rousse. Elle est gentille, hein. Elle dit bonjour. Elle m’a rapporté des gâteaux de chez le pâtissier. Je lui ai rien dit. »

Une jeune femme qui dit bonjour. Une rousse qui apporte des gâteaux. Quarante ans et des cafés offerts au guichet.

« Madame Petit, vous saviez que c’était chez moi ? »

« Bien sûr que je le savais. Ta mère m’en a assez parlé de son appartement. Trente-deux ans qu’elle y était. »

Elle s’est approchée du buffet. Elle a ouvert un tiroir, puis l’a refermé. Elle a ouvert la porte du bas.

« Ta maman, elle est venue me voir. Un mois avant d’entrer à l’hôpital. Elle m’a laissé quelque chose pour toi. Une boîte. Elle m’a dit : “Tu la donnes à Sandrine. Le jour où elle viendra seule. Pas avant.” »

« Une boîte ? »

« J’ai dit que je la garderais. Je l’ai pas lâchée depuis un an, même quand ton mari a fait refaire la serrure. Il la cherchait peut-être, je sais pas. J’ai fait comme si de rien. »

Elle s’est accroupie, difficilement, avec un petit bruit de genou. Elle a tiré quelque chose de derrière les sacs de pommes de terre.

« Attends. C’est… Attends, ma petite. »

Elle s’est relevée trop vite. Elle a posé la main sur le buffet. Je suis restée plantée au milieu de la loge, les bras ballants, avec mon cabas Leclerc et ma boîte LU, sans savoir où les poser.

Et c’est là que j’ai entendu.

Des pas, au-dessus de nous. Dans l’escalier. Un pas régulier, léger, de quelqu’un qui descend sans se presser. Un frottement de sac sur la rampe.

Madame Petit s’est figée avec la boîte à moitié sortie. Elle a mis un doigt sur ses lèvres.

J’ai entrouvert le rideau de dentelle.

Une femme est arrivée au bas des marches. Trente-huit, quarante ans. Un manteau beige, une écharpe, les cheveux roux, courts, un sac de courses plein au bout du bras.

Laure Fabre.

Ce vendredi-là, à 9 h 07, Laure Fabre s’est assise sur la chaise en paille de la loge et elle a pleuré sans bruit, avec un sac de surgelés qui fondait entre ses pieds. C’est moi qui lui avais tendu le torchon à carreaux.

Pour en arriver là, il a d’abord fallu qu’elle me regarde.

Madame Petit m’a attrapé le poignet quand j’ai posé la main sur la poignée.

« Pas maintenant, ma petite. Laisse-la passer. »

« Non. »

J’ai ouvert. J’ai fait trois pas dans le hall, avec mon cabas Leclerc qui me tapait la hanche. Laure Fabre était au bas de l’escalier, une main sur la rampe. Elle a levé les yeux. Elle a souri, poliment, comme on sourit à quelqu’un qu’on croise tous les matins.

« Bonjour. »

« Madame Fabre ? »

« Oui ? On se connaît ? »

« Je suis Sandrine Garcia. »

Elle a ri. Un petit rire gêné, de salon de coiffure.

« Non. Excusez-moi, vous devez vous tromper. Madame Garcia est souffrante. Elle est en… » Elle a cherché le mot. « Elle se repose. »

« Elle se repose. »

« Oui. Enfin, je crois. »

J’ai fouillé dans mon porte-monnaie. Entre le ticket de caisse plié en huit et la carte de fidélité, j’ai sorti ma carte d’identité. Je la lui ai tendue. Elle ne voulait pas la prendre. Puis elle l’a prise.

Garcia, Sandrine, née Leroy. Quarante-quatre ans. La photo où j’ai l’air de revenir d’un enterrement, parce que j’en revenais, à peu près.

Elle a regardé la photo. Elle m’a regardée. Elle a regardé la photo.

Le sac de courses a glissé de son bras et s’est posé sur la marche, avec un bruit mou de surgelés.

« Entrez, mesdames, a dit Madame Petit derrière moi. Entrez, les voisins vont se lever. »

Dans la loge, Laure s’est assise sans qu’on le lui demande. Elle tenait toujours ma carte. Ses mains sentaient le shampooing et autre chose de plus piquant, de l’ammoniaque peut-être. Des mains de quelqu’un qui travaille debout.

« Il m’a dit que vous étiez malade, a-t-elle dit. Pas méchamment. Triste. Qu’il avait tout essayé. »

« Il vous a dit quoi d’autre ? »

« Que vous étiez partie. Pas physiquement, hein. Dans la tête. Que vous ne voyiez plus personne, que vous ne répondiez plus. » Elle a dégluti. « Qu’il divorçait. Que vous vouliez tout vendre pour tourner la page, l’appartement de votre mère, et que lui, il s’occupait de tout parce que vous n’en étiez plus capable. »

« Et vous l’avez cru. »

« Je l’ai cru, oui. » Elle a levé le menton. « J’ai quarante ans, madame. Il m’a fait une cuisine à moitié prix, il m’a trouvé cet appartement quand mon propriétaire m’a mise dehors. Il était gentil. Vous comprenez ? Il était gentil avec moi. »

Madame Petit a posé trois verres sur le buffet et une bouteille d’eau, sans rien dire.

« Combien vous avez payé, madame Fabre ? »

« Sept cents euros par mois, en liquide, depuis mars. Il disait que c’était pour les frais du notaire. » Elle a compté sur ses doigts, comme à la caisse du salon. « Onze mille six cents à l’agence, pour le dépôt de la promesse. Et trente et un mille de frais, en espèces, en trois fois. Il m’a dit que ça irait plus vite, que sa femme était pressée. »

Trente et un mille euros en billets. J’ai pensé à mon carnet de comptes, où une ligne de quarante-sept euros me prend dix minutes.

« Vous avez aussi signé quelque chose au guichet, ai-je dit. À La Banque Postale. »

Elle est devenue très pâle.

« Comment vous savez ? »

« La dame vous a décrite. Les cheveux roux. Elle m’a dit que vous lui avez proposé un café. »

« Il m’a dit que vous étiez trop fragile pour sortir. » Sa voix a baissé. « Il avait tous les papiers. Il m’a dit : “Signe là, c’est juste une formalité, elle est d’accord, c’est elle qui m’a demandé de le faire.” J’ai signé “Sandrine Garcia” sur la fiche. Devant la dame. »

« Vous avez signé mon nom. »

« Pour vous aider. » Elle s’est arrêtée. J’ai vu le calcul se faire sur son visage, ligne par ligne. « Oh non. »

Madame Petit s’est signée, vite, comme on essuie une table.

« J’ai signé à votre place, a dit Laure, très lentement. C’est un faux. J’ai fait un faux. »

Je n’ai pas répondu. Il n’y avait rien à répondre. J’ai juste pensé que je n’allais pas lui dire que ça ne faisait rien, parce que ça faisait quelque chose, et que ce n’était pas à moi de la consoler.

Elle a sorti son téléphone. Ses doigts tremblaient, elle a dû s’y reprendre à deux fois pour le code.

« Regardez. C’est de mardi. Je lui avais écrit : “Tu es sûr qu’elle est d’accord pour samedi ? Je voudrais la voir, au moins, lui dire bonjour.” »

Elle m’a tourné l’écran. Dessous, la réponse. Mardi, 21 h 48.

Elle signera ce qu’on lui met sous le nez. Ne t’occupe pas de ça, bébé.

J’ai relu deux fois. Surtout « bébé ». Il ne m’a jamais appelée bébé. Il m’appelle « ma chérie » depuis douze ans, comme on dit « bonjour » à quelqu’un qu’on ne voit plus.

« C’est lui qui a écrit ça, a murmuré Laure. C’est bien lui. »

« C’est son numéro. »

« Je croyais que c’était une façon de parler. Que vous étiez, je sais pas, fatiguée. » Elle a pris le torchon que Madame Petit lui tendait. Elle a pleuré dedans, sans bruit, très droite, comme on pleure quand on a une cliente à onze heures.

J’ai attendu. À la télévision sans le son, une dame montrait comment éplucher un poireau.

« Madame Fabre. Je vais prendre une photo de votre texto. »

« Oui. Oui, bien sûr. Prenez tout. »

J’ai pris mon propre téléphone. Elle a tenu le sien à plat sur son genou, bien droit, comme pour une photo d’identité. Clic. J’ai attendu que l’image se charge. Je l’ai envoyée à moi-même, puis sur le téléphone de Nadine, par prudence, sans texte.

« Je dois prévenir mon employée, a dit Laure. Je suis censée ouvrir le salon à 9 h 30. Elle va s’inquiéter. »

« Faites. »

Elle a tapé. Je me suis penchée un peu, pour reposer le gobelet. Je n’avais pas l’intention de lire.

Sur son écran, ce n’était pas le salon. Le nom, tout en haut : Seb.

Elle écrivait en direct. Les points de suspension clignotaient. Puis le message est parti, en bulle bleue, avec le petit bruit de l’envoi.

Elle est ici. Je te la garde.

« Sandrine ! Ouvre, c’est moi ! Ma chérie, ouvre ! »

Les coups ont fait trembler la vitre dépolie de la loge. Il était 9 h 31. Je savais l’heure parce que la pendule du buffet venait de faire son bruit de casserole.

Madame Petit a réagi la première. Elle a poussé la boîte du pied, derrière les sacs de pommes de terre, d’un petit coup sec, sans me regarder. Elle a rabattu le sac de toile dessus. Puis elle est allée ouvrir en s’essuyant les mains sur son torchon.

Sébastien est entré en trombe. Le visage ouvert, la veste de travers, la respiration courte, un homme qui a couru. Derrière lui, le docteur Robert, son manteau gris sur le bras, sa sacoche à la main.

« Ma chérie. Mon Dieu. »

Il m’a prise par les épaules. Il a regardé Madame Petit par-dessus ma tête.

« Merci, madame. Merci de l’avoir gardée. Vous ne savez pas la nuit qu’on a passée. »

« Je… Elle est arrivée toute seule, monsieur Garcia. »

« Je sais. Elle fait ça, en ce moment. Elle part. Elle revient. » Il a baissé la voix, pour Robert, mais pas assez pour que je n’entende pas. « Elle est allée chez le notaire hier. Je vous l’avais dit. »

Je me suis dégagée.

« Je vais très bien. »

« Évidemment. » Il m’a souri. « Tu vas très bien. »

« Je suis venue voir la gardienne de ma mère. C’est pas interdit. »

« Madame Garcia, a dit le docteur Robert, très doucement, on va simplement rentrer. Je vous examine chez vous, tranquillement, et on voit. D’accord ? »

Robert me soigne depuis quinze ans. Il m’a recousu le menton quand j’ai glissé sur le carrelage de Leclerc. Il tient son cabinet au-dessus de la pharmacie, avec une sonnette qui fait « bing » et une revue de golf sur la table basse. Je l’ai vouvoyé toute ma vie, lui m’a toujours dit « Sandrine ».

Ce matin-là, il m’a dit « madame Garcia ». Ça m’a fait plus mal que le reste.

« Elle a signé à ma place, ai-je dit. Laure. Au guichet de La Banque Postale. »

Tout le monde s’est tourné vers Laure.

Elle était debout contre le buffet, son sac de surgelés dégoulinant à ses pieds, son téléphone dans la main. Elle a ouvert la bouche. Elle a regardé Sébastien. Il l’a regardée aussi, sans bouger un cil, avec la même douceur que pour moi.

Elle a regardé le sol.

« Laure ? » a dit Sébastien. « Merci d’avoir prévenu. »

Elle n’a rien dit. Ses lèvres se sont serrées, un peu pâles. Elle a juste fait oui, un tout petit oui, du menton.

« Tu vois, a dit Sébastien à Robert. Elle voit des histoires partout. Hier c’était le notaire. Avant-hier c’étaient les fleurs. »

« Demande-lui ! »

« Sandrine. »

« Demande-lui, elle va te le dire ! »

Laure a ramassé son sac. Elle est sortie de la loge sans un mot, en frôlant le mur. J’ai entendu ses pas dans l’escalier, plus rapides qu’à la descente.

Je me suis retrouvée plantée au milieu de la loge, entre un docteur qui me regardait comme une vieille dame qui a oublié son code, et un mari qui me tenait le bras avec beaucoup de tendresse. À la télévision, la dame au poireau avait fini sa soupe.

Madame Petit n’a rien dit non plus. Elle regardait ses chaussons.

Je ne lui en veux pas. Je veux l’écrire une fois : je ne lui en veux pas.


À la maison, Robert s’est assis à la table de la cuisine, sur ma chaise. Il a ouvert sa sacoche. Il m’a pris la tension. Il m’a fait suivre son stylo des yeux.

« Vous dormez ? »

« Mal. »

« Vous mangez ? »

« Oui. »

« Elle mange très peu, a dit Sébastien, debout dans l’embrasure. Elle fait des listes la nuit. Elle pleure dans la voiture. »

« Je pleure pas dans la voiture. »

« Tu as pleuré dans la voiture hier. »

C’était vrai. Hier, sur le parking de la banque. Je ne sais pas comment il le savait.

Robert a sorti son bloc. Son stylo a grincé. « Je vous prescris quelque chose pour dormir, madame Garcia. Un comprimé le soir, c’est tout. Quelques jours. Et vous me revoyez lundi. »

« Je veux pas dormir. J’ai samedi, moi. »

« Justement. »

Il a arraché la feuille. Il l’a tendue à Sébastien, pas à moi.

Quand Robert est parti, Sébastien l’a raccompagné à la porte. Il est revenu avec un sourire doux, très las, et il a tendu la main.

« Ton téléphone. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tu ne le regardes que pour te faire du mal. Les messages de Nadine, les trucs. Je le range dans le tiroir de l’entrée. Quelques jours. » Il a tendu l’autre main. « Et les clés de la Clio. Je la ramène de la rue Jean-Jaurès ce soir. Tu ne conduis pas dans cet état. »

« C’est ma voiture. »

« Je sais, mon cœur. C’est pour ça que je la garde bien. »

Il a pris le téléphone dans mon cabas. Il a pris les clés. Il n’a pas regardé le reste. Il a juste soulevé la boîte LU du bout de l’ongle, il l’a trouvée légère, et il l’a reposée. Il pensait que tout était dans le téléphone.

Il est parti à la pharmacie avec l’ordonnance. Il a fermé la porte à double tour, de l’extérieur.

Il est revenu à 11 h 40 avec un sachet blanc, une baguette et une plaquette de comprimés blancs. À 12 h 15 il a fait des pâtes. À 19 h, il a fait la vaisselle, lui qui ne la fait jamais.

À 22 h, il est venu me trouver à la table, un verre d’eau dans la main.

« C’est l’heure. »

Il a détaché un comprimé de la plaquette. Il me l’a mis dans la paume. Il s’est assis en face de moi, les mains à plat sur la toile cirée, comme pour un oral de bac.

« Je reste là. Je veux être sûr. »

J’ai pris le verre. J’ai posé le comprimé sur ma langue.

Il me regardait.

Je l’ai gardé là, sous la langue, sans l’avaler, le verre d’eau dans l’autre main.

Partie 3: « C’est une CLIENTE », m’a répondu mon mari,

Story Parts

« C’est une CLIENTE », m’a répondu mon mari, devant le bouquet que le fleuriste avait livré chez nous par erreur.

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