
Le matin même, à Lyon, ma mère m’avait laissé un message vocal de onze secondes.
« Maître Lambert-Duval, dix-huit heures, pour la promesse de vente. Sois à l’heure et ne dis rien à personne. »
Pas de bonjour. J’avais réécouté le message debout dans ma cuisine, devant un frigo qui contenait une bouteille d’eau et un pot de moutarde. Puis j’avais pris mon sac et un taxi pour Saint-Exupéry.
Maintenant, dans le siège 1A, je tenais une enveloppe de mon père et je ne sentais plus le bout de mes doigts.
Mon prénom dessus, à l’encre bleu-noir. Le G avait cette boucle qu’il faisait en signant mes bulletins. L’écriture penchait vers la droite, comme les jours où il était fatigué.
Manon était toujours à genoux dans l’allée. Elle avait posé les ciseaux sur sa cuisse. Emma, debout contre elle, s’accrochait à un pan de sa veste et me regardait comme on regarde quelqu’un qui lit la notice d’un médicament.
Je tenais aussi le lapin. Je ne l’avais pas eu dans les mains depuis mes sept ans. Son ventre ouvert pendait d’un côté, la bourre grise dépassait. Il ne sentait plus le grenier de ma grand-mère. Il sentait le savon de Marseille et un radiateur d’appartement.
« Ouvre-la », a dit Manon.
« Pas ici. »
« Il reste quarante minutes, Guillaume. »
Elle avait raison, et ça ne m’aidait pas.
J’ai commencé par l’autre papier. Plus facile. Le chèque.
Quatre morceaux. Du scotch jauni au dos, posé de travers, comme par quelqu’un qui ne voulait pas qu’on le voie faire. Une somme en chiffres et en lettres : vingt mille euros.
Un ordre : Mademoiselle Leroy. Une date : 12 mai. Et la signature, à l’encre violette, celle des cartes qu’elle m’envoyait chaque année pour mon anniversaire.
Geneviève Beaumont.
« Je l’ai déchiré devant elle », a dit Manon. « Le soir, je l’ai recollé. »
« Pourquoi ? »
« Pour pas me raconter d’histoires. Un jour j’aurais pu me dire que j’avais exagéré. »
Elle a baissé la voix.
« En mars suivant, j’étais à découvert de cent quarante euros. Je ne l’ai pas encaissé. »
Emma a levé le nez.
« Maman, c’est quoi, découvert ? »
« Plus tard, ma puce. »
L’hôtesse est repartie vers l’arrière de l’avion en nous laissant deux minutes. Elles en ont duré dix.
Je ne sais pas combien de temps j’ai tenu cette enveloppe avant de passer l’ongle sous le rabat. Assez pour que mes pouces laissent deux marques humides sur le papier.
Trois feuilles. Le papier à lettres de l’unité de soins palliatifs, celui qu’on distribue aux familles pour écrire aux absents. Il n’avait rien d’autre sous la main.
J’ai lu à voix basse, sans m’en apercevoir.
« Mon grand,
« Si tu lis ceci, c’est que Manon t’a parlé. Alors elle a eu plus de courage que moi.
« Le 29 avril, elle m’a dit pour le bébé. Elle changeait mes draps. Elle pleurait et elle souriait en même temps, je ne savais pas où regarder.
« Elle m’a demandé de ne rien te dire. Elle voulait le faire elle-même, quand tu aurais fini d’enterrer ton père. Je lui ai promis. Tu arrivais le vendredi avec ta valise et ton air de dire que tout allait bien, et je me taisais. C’est la chose la plus difficile que j’aie faite en soixante-cinq ans, et ça n’a rien à voir avec la maladie.
« Le lapin n’est plus à moi. Enfin, il ne l’a jamais été. Je l’avais fait descendre du grenier pour mes nuits, ta mère croit que c’est une lubie de malade. Je l’ai donné à Manon, pour l’enfant.
« Ce n’est pas un cadeau, c’est une consigne. Il doit passer d’un Beaumont à un autre. »
Ma gorge a fait un bruit que je n’ai pas reconnu.
Emma m’a tendu la main, comme pour m’aider à porter quelque chose.
« Vous voulez que je tienne la feuille, monsieur ? »
« Non. Merci, Emma. Ça va aller. »
Ça n’allait pas aller. Mais elle a retiré sa main sans insister, et elle a serré son bras contre sa poitrine, à l’endroit où le lapin n’était plus.
J’ai continué.
« Ta mère va avoir peur, Guillaume. Quand elle a peur, elle répète une phrase. Pas la sienne. Une phrase qu’on lui a dite à elle, un soir de 1987, dans le salon de mes parents.
« Je connais cette phrase par cœur. Je l’ai entendue. Et c’est moi qui »
La page s’arrêtait là, au bas de la feuille, au milieu d’une ligne. Pas de point. Pas de suite.
J’ai levé les yeux sur Manon.
Elle n’avait pas lu une seule ligne. Elle a hoché la tête quand même, très lentement, comme si elle savait déjà de quelle phrase il parlait.
« Les draps de son mari », a-t-elle dit. « C’est celle-là. »
« Mais comment il pouvait savoir ce qu’elle te dirait ? »
« Je sais pas. Tourne la feuille. »
Mes mains tremblaient assez pour que le papier froisse. J’ai retourné la page.
« …n’ai rien dit. Pendant trente-huit ans. »
C’étaient les premiers mots du verso. Mon père venait de m’apprendre, de sa belle écriture penchée, que ma mère n’était pas née à Libourne.
J’ai relu la ligne deux fois. Autour de moi, l’avion continuait sa vie : un chariot qui grinçait, un enfant qui réclamait de l’eau, une dame qui feuilletait un magazine de mots fléchés. Le sac à dos d’Emma était maintenant entre les genoux de Manon. L’hôtesse l’avait fait redescendre du compartiment pendant que j’avais la tête ailleurs, puis elle avait fini par céder sur les deux minutes. Je ne l’avais même pas vue passer.
Je me suis remis à lire.
« En 1987, mon père mourait à la maison, à Caudéran. Six mois de cancer. Ma mère a fait venir une aide-soignante de nuit par une agence de Bordeaux. Elle s’appelait Geneviève Moreau.
« Elle avait vingt-deux ans. Elle venait de Maubeuge, son père était ouvrier.
« Elle l’a veillé de février à mai. Moi, je rentrais du bureau et je restais avec elle dans la cuisine, à deux heures du matin, devant la soupe que ma mère laissait dans une cocotte. Je suis tombé amoureux entre le Doliprane et la morphine, comme ça arrive. En avril, elle m’a dit qu’elle attendait un enfant.
« Le lendemain de l’enterrement, ma mère l’a fait venir au salon. J’étais dans la pièce d’à côté. La porte était ouverte. Elle lui a dit une seule phrase, que je te recopie telle quelle, parce que je l’ai gardée dans l’oreille : “Un Beaumont ne fait pas d’enfant avec la fille qui change les draps de mon mari.” »
Je me suis arrêté de lire.
« Mon mari, a répété Manon, qui lisait sur mon visage. Pas « son ». Mon. »
« Il n’y a qu’un mot de différent. »
« C’est ce qu’il dit ? »
J’ai hoché la tête.
« Alors ta mère n’a pas eu à inventer grand-chose », a dit Manon. « Elle a juste changé de pronom. »
Je ne voulais pas continuer. J’ai continué.
« J’avais trente et un ans. J’ai écouté, derrière la porte, et je n’ai rien dit. Je l’ai épousée à la mairie de Caudéran en juin, en costume gris, et j’ai cru que ça comptait comme une réponse. Ça n’en était pas une.
« Ta mère a passé trente-huit ans à devenir plus Beaumont que les Beaumont. Les pharmaciens de Libourne, c’est elle qui les a inventés, la première année, pour qu’on la laisse entrer dans les dîners. Je n’ai pas contredit. Une fois de plus.
« Tu es né en janvier. Ton enfant à toi, si je compte bien, naîtra en janvier aussi. Même chambre, même printemps. Je ne suis pas superstitieux, Guillaume, mais je lis les signes quand ils sont aussi gros. »
Je suis resté la feuille à la main, sans lire la suite.
J’ai pensé aux gants de cuir. Ma mère les gardait même dans la maison, l’hiver, à Caudéran, devant la cheminée. À treize ans, je l’avais surprise à genoux devant la baignoire, en train de frotter les joints avec une rapidité que je n’avais vue à personne. Elle avait dit que c’était pour se détendre.
À Noël, quand on lui demandait d’où elle venait, elle disait « Libourne » avant même que la question soit finie.
Et moi, j’avais répété « les pharmaciens de Libourne » à des fiancées, à des collègues, à un chef de chantier un soir de beuverie. Avec fierté.
« Monsieur ? »
Emma m’observait, la tête penchée.
« Vous êtes encore blanc. Plus que tout à l’heure. »
« C’est la lettre. »
« Elle est triste ? »
« Un peu. »
« Il avait un papa, lui aussi ? »
Elle a dit ça à sa mère, pas à moi. Manon a fermé les yeux une seconde.
« Oui, ma chérie. Il est mort il y a longtemps. »
« Ah. »
Emma a regardé le lapin dans mes mains.
« Alors c’est lui qui l’a gardé, pour pas qu’on l’oublie. »
Je n’ai rien répondu. Je comptais les points de l’oreille recousue. Onze. Gros points, un peu serrés, de quelqu’un qui n’avait pas eu beaucoup de temps.
Manon s’est relevée à demi, un genou encore sur la moquette. Elle a fouillé dans la poche intérieure de sa veste, sorti un portefeuille en simili cuir dont la fermeture était recousue au fil noir.
« Il y a un truc que j’aurais dû te montrer avant la lettre », a-t-elle dit. « Mais j’avais peur de la façon dont tu le prendrais. »
Elle en a tiré une enveloppe pliée en quatre, très usée aux pliures.
« Ça date de la semaine où Emma est née. Janvier. Je t’avais écrit. Je n’avais que l’adresse de tes parents, à Caudéran, je l’avais prise dans le dossier de ton père, au service. »
Elle me l’a tendue.
Une enveloppe blanche, fermée. Jamais ouverte. Mon nom devant : Monsieur Guillaume Beaumont, chez M.
et Mme Hubert Beaumont, Caudéran. Le tampon de La Poste. Le mot « Retour à l’expéditeur » en rouge, dans un cadre.
Et à côté, écrit à la main, à l’encre violette, en lettres rondes et penchées que je connaissais depuis ma naissance :
« N’habite pas à l’adresse indiquée. »
La troisième feuille n’avait pas la même encre. Plus noire, plus appuyée, comme si mon père avait repris le stylo plus tard et réécrit ce paragraphe en serrant les dents.
Je l’ai lue d’une traite, sans la voix basse cette fois.
« La loi m’interdit de te retirer ta part, et tu n’en as pas besoin de toute façon. Mais en avril, j’ai souscrit une assurance-vie de quatre cent dix mille euros. C’est ce qu’il restait de la vente de mes parts du cabinet. J’ai écrit moi-même la clause : “l’enfant de Manon Leroy, né ou à naître”.
« Ta mère ne sait pas que ce contrat existe. Elle ne lit jamais les courriers de la banque, elle les trie. Maître Lambert-Duval en a une copie. Je lui ai dit que si la bénéficiaire ne se présentait pas, il devait la chercher. Je lui ai fait promettre.
« Ce n’est pas de l’argent pour acheter Manon. C’est de l’argent pour qu’une petite ne grandisse pas dans une pièce où personne ne l’attend. Ne la laisse pas payer ce que ta mère a payé. Ne la laisse pas non plus recommencer.
« Les deux sont possibles. Je te fais confiance pour ne pas choisir l’un contre l’autre. »
Il avait signé « Papa ». Pas « Hubert Beaumont », comme sur ses lettres à la banque. Juste papa, avec le p qui sortait de la ligne.
J’ai replié les trois feuilles, très lentement, dans leur enveloppe. Je n’arrivais plus à les tenir autrement qu’avec les deux mains.
« Quatre cent dix mille », a dit Manon.
Elle avait lu sur mes lèvres. Elle s’est mise à rire, un rire sec, qui ne ressemblait à rien.
« Moi qui ai payé ce billet en trois fois. »
« Je ne le savais pas non plus, Manon. »
« Et toi, tu savais quoi, au juste ? »
« Que ma mère m’a convoqué à dix-huit heures chez Maître Lambert-Duval. Pour signer la vente de la maison de Caudéran. Elle m’a laissé un message ce matin. Elle m’a dit de ne rien dire à personne. »
Manon a refermé son portefeuille du bout des doigts, très doucement.
« Alors il l’a convoquée, elle, pour la clause. Et elle t’a fait venir pour une autre raison. Le même jour, à la même heure. »
« Tu crois qu’elle sait ? »
« Je crois que ta mère trie les courriers. Même ceux du notaire. »
Je n’ai pas répondu. J’ai repensé au salon de Caudéran, cinq ans plus tôt, à ma mère debout devant la cheminée, les yeux secs, les gants noirs sur le guéridon. « Il faut la laisser partir, Guillaume. Les gens comme ça ne reviennent pas. » Je l’avais crue.
Emma s’est approchée, un pied sur le siège devant, en équilibre, comme sur une marche. Elle a tendu le bras vers le lapin. Je le lui ai rendu sans réfléchir. Elle a enfoncé son nez dans le ventre ouvert, comme on met la tête dans un puits.
« Il a plus rien dedans », a-t-elle dit.
« Il a trente-quatre ans de poussière en moins », a répondu Manon. « Il est plus léger. »
« Maman, il arrive quand, papa ? »
Emma a relevé la tête.
« Le lapin est déjà ouvert. Tu as dit qu’on l’ouvrait seulement quand papa serait là. »
Manon a ouvert la bouche. Rien n’est sorti. Elle regardait le dossier du siège de devant, comme si l’avion avait été construit par erreur autour d’elle.
Emma s’est tournée vers moi.
« Et vous, monsieur, vous êtes arrivé ? »
« Oui », ai-je dit. « Je suis arrivé. Je suis en retard. »
« Vous êtes pas très ponctuel. »
Elle a dit ça très sérieusement, avec ses quatre ans et trois quarts, la fossette à gauche. J’ai ri, un rire qui m’est sorti du fond des côtes comme une toux. Manon aussi. Elle s’est essuyé les yeux avec la manche de sa veste, en riant et en pleurant en même temps, exactement comme dans la lettre.
« Il avait raison », a-t-elle dit. « Il ne savait pas où regarder. »
« Je ne sais pas non plus. »
« Mesdames et messieurs, nous allons entamer notre descente vers Bordeaux-Mérignac. Veuillez regagner vos sièges et attacher vos ceintures. »
L’hôtesse était revenue. Elle n’a rien dit. Elle a posé deux mains sur le dossier de mon siège et elle a attendu.
Manon s’est relevée, un genou après l’autre, comme quelqu’un qui a passé la nuit debout. Elle a pris Emma par la main. Elle a remis l’élastique à cheveux autour de la fermeture du sac à dos, par habitude.
Puis elle s’est penchée à mon oreille. Sa voix était si basse que j’ai senti son souffle avant d’entendre les mots.
« Avant qu’on atterrisse, il faut que je te dise ce que j’ai signé sur ce parking. »
Partie 2: « Maman dit que mon papa ne sait pas ENCORE que j’existe »
« Maman dit que mon papa ne sait pas ENCORE que j’existe », m’a chuchoté la petite fille assise à côté de moi dans l’avion.
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