À 17 h 41, le taxi roulait sur la rocade de Bordeaux, et Manon n’avait toujours pas fini sa phrase.
Elle l’avait commencée dans l’avion. Les roues avaient touché la piste, l’hôtesse avait réclamé les ceintures, Emma avait voulu savoir si on avait le droit d’applaudir, et la phrase s’était perdue quelque part entre le tapis des bagages et la file des taxis. Le chauffeur avait sorti un rehausseur du coffre et l’avait calé sur la banquette sans rien demander. Emma s’était assise dessus comme sur un trône, le lapin sur les genoux, le ventre recousu à la va-vite avec un élastique.
Je m’étais installé à côté d’elle. Manon, devant, près du chauffeur.
« Dis-le, a-t-elle murmuré en se retournant. Avant que j’aie plus le courage. »
« C’est moi qui devrais dire quelque chose, non ? »
« Non. Moi d’abord. »
Elle a croisé les doigts sur le dossier.
« Le lendemain de l’enterrement. Sept heures quarante, à la sortie de ma garde. Ta mère m’attendait sur le parking, contre sa Volvo. Elle avait un manteau camel et une pochette en cuir. Elle m’a tendu une feuille et un stylo. »
« Quelle feuille ? »
« Un reçu. Pour solde de tout compte. J’ai su après le titre, sur le moment j’ai juste vu que c’était écrit à l’ordinateur. “Je soussignée Manon Leroy reconnais avoir reçu de Madame Geneviève Beaumont la somme de vingt mille euros et renonce à toute réclamation envers la famille Beaumont.” »
Le chauffeur a monté le son de la radio, discrètement. Je ne l’en ai pas remercié, mais j’ai noté qu’il l’avait fait.
« J’avais vingt-six ans », a continué Manon. « Je n’avais pas dormi depuis deux nuits. Ton père était mort entre mes mains, Guillaume. »
« Je lui tenais la main, c’était mon tour de garde. Il m’a dit “ne pleure pas, ma grande”, alors que c’était lui qui partait. Ta mère me parlait de “filles comme moi” depuis dix minutes. J’ai signé pour qu’elle se taise. Juste pour qu’elle se taise. »
« Et le chèque ? »
« Elle me l’a donné après. Je l’ai déchiré sur le capot de sa voiture, en quatre. Elle n’a rien dit. J’ai ramassé les morceaux moi-même.
« Mais elle a gardé le papier. Je l’ai vue le plier en trois et le ranger dans sa pochette, comme un billet de métro. »
« Elle l’a sûrement toujours. »
« Je pense. »
Emma comptait les lampadaires de la rocade à voix basse. Quatre. Cinq. À chaque fois qu’elle arrivait à cinq, elle recommençait à un, parce que sa main ne suivait pas.
« Tu aurais pu ne rien me dire de ça », ai-je dit.
« Je voulais que tu l’entendes de moi avant de l’entendre d’elle. »
J’ai regardé ses mains. Des ongles courts, des gerçures aux jointures, de ces mains qui lavent cinquante fois par jour. Je les avais tenues, une nuit d’avril, devant une machine à café qui mangeait les pièces.
« Moi, j’ai cru ma mère pendant cinq ans », ai-je dit. « Je ne sais pas qui a le plus à se faire pardonner. »
« Ce n’est pas un concours. »
« Je cherche juste à compter ce qu’on a perdu. »
Elle a souri, à peine.
Je lui ai raconté mes six semaines. Le standard de l’hôpital qui m’avait répondu qu’elle avait démissionné. Le palier de son ancienne adresse, la concierge qui m’avait dit « partie ».
Les appels à son numéro, un message enregistré qui répétait « ce numéro n’est plus attribué ». Le soir où ma mère, debout dans le salon, m’avait dit, calmement : « Les filles comme elle prennent l’ENVELOPPE et elles disparaissent. » Elle ne m’avait jamais montré d’enveloppe.
« Moi, j’ai fini mon contrat à Bordeaux et je suis rentrée à Lyon », a dit Manon. « Chez Josiane, une voisine de ma mère, qui avait un canapé. Emma est née le 19 janvier, à la Croix-Rousse, à six heures du matin. Josiane m’a tenu la main. Elle a soixante-trois ans, elle fait des ménages chez des gens, elle m’a dit de crier si je voulais, qu’elle en avait vu d’autres. »
« Tu as travaillé comment ? »
« Nuits à l’EHPAD, samedis dans les bureaux d’une banque, avec un chariot. Mon APL a sauté deux fois. Josiane gardait Emma pour rien, ou pour du Kinder Bueno. J’ai tenu. »
Elle a dit « j’ai tenu » comme on dit « j’ai raté un bus ».
« Et comment tu as su que je ne savais pas ? »
« Il y a trois semaines. Une dame de l’étude m’a appelée pour confirmer le rendez-vous. Elle a dit : “Monsieur Beaumont fils n’a pas été informé de l’existence de la bénéficiaire.” Je suis restée avec le téléphone dans la main, devant ma gazinière. Pendant cinq ans, j’avais cru que tu savais. »
« Je ne savais rien. »
« Je sais », a-t-elle dit. « Maintenant. »
Le taxi a ralenti. Des pierres blondes, des volets bleu-gris, un porche, une plaque dorée : « Étude de Maîtres Lambert-Duval, notaires associés. » Il était 18 h 04.
Emma a rangé le lapin sous son bras. Manon a pris son sac. J’ai payé le chauffeur, qui m’a rendu la monnaie avec un regard que je ne saurais pas décrire.
Quand je me suis redressé sur le trottoir, j’ai vu ma mère.
En haut des marches de l’étude. Debout. Manteau camel, gants de cuir, cheveux de chez le coiffeur. Elle regardait la rue comme quelqu’un qui attend depuis longtemps.
Elle m’a vu. Elle a vu Manon. Elle a vu Emma.
« Tu es en retard, Guillaume », a-t-elle dit. « Et tu n’es pas seul. »
Ma mère a posé une feuille pliée en trois sur le bureau du notaire avant même que nous soyons assis.
« Maître, je crois que ceci vous intéressera. »
L’étude sentait la cire et le vieux papier. Un bureau en acajou, un radiateur en fonte qui cognait, des cartons de dossiers jusqu’au plafond. Maître Lambert-Duval, soixante-dix ans, des lunettes demi-lune, nous a regardés entrer l’un après l’autre sans bouger les mains. Emma s’est installée sur une chaise trop haute pour elle, le lapin calé sous le menton.
« Un reçu », a dit ma mère. « Signé de Mademoiselle Leroy, le 12 mai 2021. Vingt mille euros, pour solde de tout compte. Je voulais t’épargner ça, Guillaume. Mais elle t’a mis dans cette situation. »
Elle ne regardait pas Manon. Elle disait « Mademoiselle Leroy » comme on lit une étiquette.
« Je sais, maman. »
Elle a tourné la tête vers moi.
« Elle me l’a dit dans le taxi. Elle l’a signé. Elle l’a regretté. Je suis au courant. »
Il y a eu une demi-seconde. Moins. Ma mère n’avait pas prévu que Manon parlerait la première. J’ai vu ses doigts se resserrer sur la pochette, dans ses gants noirs.
Manon s’est levée. Elle a sorti quatre morceaux de papier d’un sachet de congélation et les a posés sur le reçu, un par un, comme on pose les pièces d’un puzzle.
« Le chèque correspondant », a-t-elle dit. « Déchiré. Jamais encaissé. »
Le notaire a pris les morceaux avec précaution, du bout des ongles. Il a regardé le scotch au dos, la date, la signature.
« Chèque tiré sur le Crédit Agricole, agence de Caudéran. Ordre de Mademoiselle Leroy. Si je ne me trompe pas, il n’a jamais été présenté à l’encaissement. »
« Elle l’a échangé contre du liquide », a dit ma mère.
« Je n’ai jamais touché un euro en liquide, madame. »
« Les filles comme vous disent toujours ça. »
J’ai senti ma mâchoire se serrer.
« Maman. »
« Je dis ce que tout le monde pense, Guillaume. »
« Madame Beaumont, a dit le notaire, nous allons procéder dans l’ordre. »
Il a ouvert un dossier cartonné bleu, ordinaire, avec une étiquette tapée à la machine. Il a lu à voix lente, sans regarder personne.
« Contrat d’assurance-vie souscrit le 17 avril 2021 par monsieur Hubert Beaumont. Capital : quatre cent dix mille euros. Clause bénéficiaire, rédigée de sa main : “l’enfant de Mademoiselle Manon Leroy, né ou à naître”. »
Ma mère n’a pas bougé. Seulement une veine, à la tempe, qui s’est mise à battre.
« Quatre cent dix mille euros, a-t-elle répété. À une aide-soignante. »
« À son enfant », a dit le notaire.
« Quel enfant ? Qui me dit que cet enfant est de Guillaume ? Elle a eu trente occasions de… »
« Regarde-la, maman. »
J’ai tourné la chaise d’Emma vers elle, doucement, comme on tourne un tableau.
« Regarde ses yeux. »
Ma mère a regardé. Pendant une seconde, ses yeux gris argent ont rencontré les yeux gris argent d’Emma, les miens, ceux de mon père. Elle a baissé les paupières comme devant un projecteur.
« Ce n’est pas la question », a-t-elle dit.
« Madame », a repris le notaire, « je dois préciser deux choses. Le reçu que vous produisez n’a aucune valeur à l’égard de l’enfant : on ne renonce pas aux droits d’un tiers, encore moins d’un mineur. Et ce contrat ne fait pas partie de la succession. La clause s’exécute indépendamment de toute autre disposition. »
« Alors Hubert a donné l’argent de la famille à… »
« C’est l’argent de papa », ai-je dit. « Il en faisait ce qu’il voulait. »
Emma, sur sa chaise, balançait les jambes. Elle a levé le doigt, comme à l’école.
« Monsieur, vous avez des bonbons ? »
Le notaire a sursauté. Puis il a ouvert un tiroir, sorti une boîte métallique de pastilles à la menthe, et l’a tendue à bout de bras. Ses mains tremblaient un peu. Emma en a pris deux, une pour elle, une pour le lapin.
« Merci, monsieur. Maman dit qu’il faut dire merci. »
J’ai regardé ma mère. Elle ne regardait plus le bureau. Elle regardait la boîte de pastilles dans la main d’Emma, avec une expression que je n’ai pas su classer.
Manon a repris la parole.
« Maître. Je voudrais comprendre une chose. Il y a trois semaines, une dame de l’étude m’a téléphoné. Mais ce contrat existe depuis cinq ans. Pourquoi personne ne m’a cherchée avant ? »
Le notaire a retiré ses lunettes. Il les a posées sur le dossier, sans les essuyer.
« Madame Leroy. Le 13 mai 2021, le lendemain des obsèques de monsieur Beaumont, madame Beaumont est venue à l’étude. Elle m’a dit que la bénéficiaire, une aide-soignante, avait refusé tout arrangement et quitté la région. Que mon client n’aurait pas voulu qu’on insiste. »
Ma mère a regardé le plafond.
« J’ai pris cela pour argent comptant. Madame Beaumont est notre cliente depuis trente-quatre ans. J’ai écrit, en marge du dossier, “bénéficiaire introuvable”. »
Il a rechaussé ses lunettes, lentement, comme pour se donner un cadre.
« Je ne vous ai pas cherchée, madame Leroy. Je le regrette. »
Ce soir-là, j’ai laissé Manon sortir dans la rue avec sa fille et je n’ai rien dit.
Il m’a fallu vingt minutes pour en arriver là. Je les raconte dans l’ordre, parce que je n’ai aucune excuse à y glisser.
Le notaire est resté un moment les mains à plat sur le dossier bleu. Puis il a ouvert un tiroir et sorti une enveloppe kraft, cachetée à la cire, avec un nom écrit au stylo-plume : Madame Geneviève Beaumont.
« Votre mari l’a déposée en avril 2021, madame. Avec une consigne écrite : ne vous la remettre que si la bénéficiaire de la clause se présentait à l’étude. Elle s’est présentée. »
Ma mère n’a pas tendu la main tout de suite. Elle a regardé l’enveloppe comme on regarde une porte qu’on a fermée soi-même.
« Hubert n’avait pas à m’écrire. »
« Il l’a fait. »
Elle l’a prise. Elle s’est levée, a traversé le bureau en tenant sa pochette contre elle, a ouvert la porte du couloir et l’a refermée derrière elle sans un bruit.
Il y a eu six minutes. Je les ai comptées sur la pendule de l’étude, une horloge comtoise qui sonnait mal les quarts d’heure. Personne n’a parlé. Emma a fait sortir le lapin de sous son menton, lui a donné sa pastille à la menthe, puis l’a reprise.
Quand ma mère est revenue, elle avait la couleur d’un mur.
Pas les yeux rouges. Rien de visible. Seulement cette pâleur de plâtre, d’un coup, comme si quelqu’un avait retiré la peau de dessus.
Elle a remis l’enveloppe dans sa pochette, très proprement, sans la froisser. Elle s’est rassise. Elle a lissé son manteau sur ses genoux.
« Maître », a-t-elle dit, « la promesse de vente. »
« Madame, ce n’est peut-être pas le moment… »
« Au contraire. C’est le seul moment. »
Elle a sorti un dossier d’un cabas posé à ses pieds. Une chemise cartonnée grise, avec un élastique. Une promesse de vente pour la maison de Caudéran, un million neuf cent mille euros, un promoteur de Mérignac qui voulait raser le jardin pour faire des appartements. Je connaissais le nom du promoteur. Je l’avais croisé sur deux chantiers à Lyon et je l’avais trouvé sans scrupules.
« Tu signes ce soir, Guillaume. Ici, devant Maître. »
Elle m’a parlé d’une voix que je ne lui connaissais pas. Très calme, très douce. La voix d’une personne qui a décidé que ça ne se discuterait pas.
« Après ce que je viens de lire, je ne resterai pas dans cette maison à regarder une famille que je ne connais pas s’y installer. Ou tu signes. Ou je ne mets plus un pied dans ta vie. »
« Maman. Tu ne sais même pas ce que… »
« Je sais exactement ce que j’ai lu. »
Elle a tourné la tête vers Manon, pour la première fois depuis une heure.
« Vous avez demandé quatre cent mille euros, mademoiselle. »
« Je n’ai rien demandé, madame », a dit Manon. « J’ai pris un avion. Payé en trois fois. »
Elle avait parlé sans élever la voix. Elle s’est levée, a pris Emma par la main, a descendu sa fille de la chaise haute d’un geste de bras pas très doux, pas très sûr. Emma a gardé le lapin contre elle.
Manon s’est arrêtée devant moi.
Elle a regardé ma mère. Elle m’a regardé. Elle a regardé le dossier gris, ouvert sur le bureau, avec le stylo posé en travers.
« Laisse-le-lui, Emma », a-t-elle dit.
« Mais maman… »
« Il l’a eu avant toi. Il a besoin de se rappeler à qui il est. »
Emma a hésité longtemps. Elle a inspecté mon visage, puis le lapin, puis elle a posé le lapin sur mes genoux, avec précaution, en réglant ses oreilles.
« Vous le gardez bien, hein ? Il aime pas le noir. »
« Je le garde bien. »
« Le car pour Lyon part à 6 h 52 », a dit Manon. « À la gare routière, à côté de la gare Saint-Jean. Je prends celui-là, parce qu’il coûte vingt-neuf euros. »
Elle n’a pas dit « je t’attends ». Elle n’a pas dit « viens ».
Elle est sortie. J’ai entendu ses chaussures dans le couloir, le claquement léger de la porte cochère, la rue.
J’étais assis entre ma mère et le bureau, avec un lapin éventré sur les cuisses et un stylo bille Bic à bout mâchonné dans la main droite. Je ne me rappelais pas l’avoir pris.
Ma mère a glissé la promesse de vente devant moi. Une croix au crayon, en bas de la page, à l’endroit où il fallait signer.
« Dix secondes, Guillaume. Et c’est terminé. »
La pointe du stylo s’est posée au-dessus de la croix. Elle tremblait.
Derrière moi, la porte s’est rouverte. Je n’ai pas eu besoin de me retourner pour savoir que c’était la sienne, à cause du petit bruit de semelles trop légères.
Emma était sur le seuil. Elle avait une main tendue vers le lapin.
Partie 3: « Maman dit que mon papa ne sait pas ENCORE que j’existe »
« Maman dit que mon papa ne sait pas ENCORE que j’existe », m’a chuchoté la petite fille assise à côté de moi dans l’avion.
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