
Hier soir, à 19 h 05, Josiane a posé sa thermos verte sur la toile cirée. Ludovic a versé la tasse, une cuillère de miel, trois tours, et j’ai bu la moitié.
Le téléphone de Josiane a sonné au fond de son cabas. Elle est partie dans l’entrée avec son petit rire.
« Laisse, a dit Ludovic. Elle verra pas. »
J’ai poussé la tasse. Je suis allée me coucher avec les pieds en feu.
Ce matin, la photo était sur mon plateau, à côté de la chemise cartonnée.
Un homme maigre, en chemise à carreaux, devant un mur de briques. Le papier était tout jaune, un coin plié. Il avait les oreilles un peu décollées.
Je l’ai regardé longtemps. Trente et un ans. J’en ai trente-quatre.
Chez Josiane, sur le buffet, il y a une seule photo encadrée : Gérard, en costume, le jour de son départ en retraite. Jamais un autre cadre. Jamais une page d’album ouverte sur la table, même à Noël.
« Daniel Petit, a dit la policière. Né à Annezin en 1958. Le premier mari de Josiane. »
J’avais lu son nom sur sa carte quand elle était entrée : lieutenante Nathalie Garcia, commissariat de Lens.
« Je savais qu’il y en avait eu un avant Gérard, j’ai dit. Elle changeait de sujet à chaque fois. »
« Il est mort en mars 1990. Il avait trente et un ans. »
« De quoi ? »
« Le médecin a noté : cause indéterminée. »
Elle a tourné une page. Un tampon, une écriture serrée à l’encre bleue. Elle lisait sans me regarder, comme on lit une liste de courses, d’une voix plate, en suivant chaque ligne avec le bout de son stylo.
« Des migraines pendant des semaines. Les pieds qui brûlent. Les cheveux qui tombent. »
Elle a levé les yeux.
« Et tous les soirs, sa femme lui apportait une tisane. Dans une thermos. »
J’ai remonté le drap sur mes pieds. Comme si ça pouvait les cacher.
« Les gendarmes de Béthune sont passés chez elle, a repris Garcia. Josiane Petit, à l’époque. Elle a bu une tasse devant eux. Ils ont fait analyser la thermos : rien dedans. »
« Et lui ? »
« Pas d’autopsie. Classé sans suite. »
Dans le couloir, quelqu’un a toussé. Le rideau a bougé d’un centimètre, puis plus. Sandrine, l’aide-soignante, était toujours plantée devant, les bras croisés. Son badge disait son prénom et rien d’autre.
« La sœur de Daniel, Mireille Petit, a jamais accepté, a dit Garcia. Elle a écrit au procureur, à la préfecture, au ministère de la Justice. Trente-cinq ans de courriers, madame Leroy. »
« Et personne l’a écoutée ? »
« Si. En 2021, elle est venue au commissariat. C’est moi qui ai pris sa plainte. Classée aussi. »
Elle a tapoté la chemise.
« Mais j’ai gardé une copie du dossier de 1990 dans mon bureau. À dix minutes d’ici. »
Je me suis redressée sur le lit. Le papier du matelas a craqué sous moi.
« Vous pensiez à Josiane depuis 2021 ? »
« Je pensais à un nom sur une plainte. Ce matin, vous m’avez dit Béthune. »
Le rideau s’est rouvert d’un coup. Le docteur Lefèvre, ses lunettes toujours sur le front, une feuille pliée dans la main. Sandrine le suivait avec un gobelet de café.
« Lieutenante, j’ai besoin de deux minutes. »
« Dites-le devant elle. »
Il a hésité. Il a regardé mes pieds, puis mes ongles, comme tout à l’heure.
« Des douleurs aux pieds depuis des mois, des cheveux qui partent par touffes, des lignes blanches sur les ongles. Je pense au thallium. »
« C’est quoi, ça ? »
« Un métal lourd, madame. Un ancien raticide, interdit depuis des dizaines d’années. Je n’affirme rien. Un laboratoire doit le confirmer. »
« Du poison à rats. Dans ma tisane. »
« Je n’ai pas dit ça. »
Il a posé la feuille sur le plateau. Une liste de tubes, des numéros, mon nom en majuscules en haut. Il l’a lue à voix haute pour ne rien oublier.
« Vos urines et vos cheveux partent ce midi au laboratoire de toxicologie du CHU de Lille. Réponse demain, vers 14 h. »
« Demain ? Et d’ici là ? »
« D’ici là, vous restez ici. Vous ne mangez et ne buvez que ce qu’on vous donne. »
Sandrine m’a tendu le gobelet. Il était chaud, bien trop chaud pour mes doigts. J’ai fouillé dans la poche du sweat de Ludovic et j’ai sorti une poignée de pièces. Dix-sept euros quarante, que je comptais sur le drap, les pièces de dix centimes d’abord.
« Gardez vos sous, a dit Sandrine. C’est ma tournée. »
J’ai bu une gorgée. Du café de distributeur. Il n’y avait pas de sucre, personne n’avait rien versé dedans à ma place, et je l’ai senti passer dans ma gorge comme si c’était la première fois.
Garcia s’est assise sur le tabouret, le dossier fermé sur ses genoux.
« Madame Leroy. Votre mère est décédée il y a deux ans, c’est bien ça ? »
« Oui. Un truc des nerfs. Les pieds, déjà. Les médecins ont jamais su dire quoi. »
Le docteur Lefèvre a retiré ses lunettes de son front. Sandrine a cessé de bouger. Garcia a posé son stylo sur le dossier, à plat, très lentement.
« Et quand elle était malade… qui lui apportait sa tisane ? »
« Josiane. Tous les soirs. Elle disait que… »
« Josiane Leroy n’a même pas un PV pour stationnement. »
Garcia a dit ça à son téléphone, pas à moi. Elle venait de taper le nom de ma belle-mère dans un fichier. Soixante-trois ans, rien. Pas une amende, pas une main courante.
Elle a relevé la tête.
« Vous disiez : elle disait que… »
« Que sinon, ça perd ses vertus. Si je la laisse refroidir. »
« Parlez-moi de votre mère. Depuis le début. »
J’ai regardé le plafond. Il y avait toujours quarante-deux carreaux, je venais de les recompter.
« Ça a commencé par les pieds. Maman les mettait dans le lavabo, à trois heures du matin, avec de l’eau froide. Elle disait que c’était comme marcher sur des braises. »
« Combien de temps ? »
« Sept mois. Après, ses cheveux sont tombés. Elle a mis un foulard, et elle l’a gardé jusqu’au bout, même pour dormir. Je le lui nouait le soir. Je serrais trop, elle riait. »
Je me suis arrêtée une seconde. Garcia n’a rien écrit.
Sur le drap, ma main faisait le geste de nouer quelque chose. Je l’ai posée à plat. C’est bête, mais je sentais encore le tissu entre mes doigts, un tissu fin, à petits pois, lavé tant de fois qu’il ne restait plus de couleur.
« Le médecin a mis polyneuropathie, cause inconnue. Elle est morte à l’hôpital de Lens. On l’a enterrée au cimetière de Lens, à côté de mon père. »
« Et pendant ces sept mois, Josiane ? »
« Elle s’en occupait comme d’une sœur. Elle travaillait avec maman à la cantine, les mêmes tabliers depuis des années. Elle venait tous les soirs à 19 h avec sa thermos. Elle s’asseyait au bout du lit et elle attendait que maman finisse la tasse. »
« Tous les soirs. »
« Tous. Même le soir de Noël. »
Garcia a hoché la tête, une seule fois. Dans le couloir, la voix de Josiane montait et descendait, un peu comme quand elle commente le repas du dimanche.
« C’est elle qui m’a présenté Ludovic, j’ai dit. Un dimanche, chez elle. Elle a dit : tiens, ma chérie, voilà mon fils. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai ajouté ça. Ça m’est sorti comme un hoquet.
Garcia m’a tendu la main.
« Votre téléphone, madame. Juste pour regarder. »
Elle l’a pris sur le plateau, là où le docteur Lefèvre l’avait posé face contre le drap. Elle a ouvert l’application verte, celle que je n’avais jamais ouverte moi-même. Une petite carte de Lens. Un point bleu, sur l’hôpital. Et en dessous, une ligne grise.
« Localiser. Ludovic L., partage de position. Depuis trois ans. »
« Il m’a dit que c’était au cas où j’aurais un malaise. Pour pas que je me perde. »
« Il savait où vous étiez à chaque minute, madame. C’est comme ça qu’il a su pour les urgences. »
« Il a appelé deux fois ce matin. J’ai pas décroché. »
J’ai tendu le doigt vers la ligne grise pour tout arrêter. Garcia a posé sa main sur mon poignet, juste au-dessus des quatre marques.
« Pas encore. S’il voit que ça s’éteint, il saura que vous savez. »
Son téléphone à elle a vibré. Elle a décroché, s’est tournée vers le rideau.
Je n’entendais que des bouts. « Oui. Oui. Et la voisine ? » Elle a écouté longtemps, les yeux sur mes pieds.
Quand elle a raccroché, elle est restée debout.
« Mes agents sont chez vous. Au troisième, sans ascenseur, c’est bien ça ? »
« Oui. »
« La cuisine est nickel. La toile cirée, l’évier, tout est essuyé. Il manque la thermos, les tasses, le sucrier et le pot de miel. Il ne reste rien. »
« La thermos était sur la table. Je l’ai vue hier soir. »
« Une voisine, Madame Robert, a vu votre belle-mère sortir de l’immeuble vers 9 h 30. Avec son cabas, plein. »
« Elle a un double de la clef, j’ai dit. Pour les fuites d’eau. »
« C’est ce qu’on m’a dit aussi. »
Je me suis assise au bord du lit, les pieds sur le lino froid. Ça brûlait quand même. Il était 11 h 58 à l’horloge du mur. Je me suis rappelé le lavabo de maman, à trois heures du matin, et le bruit de l’eau qui coulait pour rien.
Garcia a reposé mon téléphone sur le plateau, face contre le drap. Elle a regardé le docteur Lefèvre, puis Sandrine.
« Je veux voir comment elle se comporte devant sa belle-fille. Pas dans le couloir. Ici. »
« Lieutenante, a dit le docteur, c’est mon service… »
« Deux minutes. Je reste à côté. »
Il a serré la mâchoire. Il n’a pas dit non.
Dehors, la voix de Josiane s’est rapprochée. Elle disait à quelqu’un, très doucement : « C’est ma belle-fille, enfin, elle est comme ma fille. » Elle l’a dit cent fois au repas du dimanche. Je n’ai jamais su si je devais répondre.
Garcia a sorti la tête du rideau.
« Sandrine. Laissez-la passer. À deux mètres du lit, pas plus. »
L’aide-soignante a baissé les bras. J’ai entendu des talons. Le tissu du rideau s’est tendu, puis il s’est ouvert sur Josiane, le cabas à l’épaule, la thermos verte serrée dans ses deux mains.
« Ma chérie, regarde, je l’ai lavée ce matin, elle est toute propre. »
Josiane a dévissé le bouchon-gobelet cabossé, et la vapeur est montée dans le box.
« Je vais vous montrer, a-t-elle dit. Comme ça, y aura plus de doute. »
Garcia n’a pas bougé. Le docteur Lefèvre, derrière, avait la main sur le rideau. Sandrine regardait ses chaussures.
« Allez-y, a dit la lieutenante. Doucement. »
Josiane a versé. Un filet clair, jaune pâle, dans le gobelet qui sonnait un peu creux. L’odeur est arrivée jusqu’à moi : celle du dimanche chez elle, du tilleul séché sur le rebord de la fenêtre. Mon ventre s’est serré avant que je comprenne pourquoi.
Elle a bu. Une première gorgée, les yeux sur moi. Puis tout le reste, d’un seul mouvement, le menton levé, comme on boit un verre d’eau quand on a couru.
« Vous voyez ? Verveine, tilleul. Depuis soixante ans, ça. Demandez à tout Lens. »
Elle a refermé le gobelet. Elle a essuyé sa bouche avec le dos de la main, et elle a ri, son petit rire.
« Prenez-la, a-t-elle ajouté en tendant la thermos. Prenez, prenez. J’ai rien à cacher. »
Garcia a enfilé des gants bleus. Elle a pris la thermos par l’anse, l’a glissée dans un sachet transparent. Sandrine a collé l’étiquette. Josiane a regardé faire avec un air de gentille grand-mère à qui on demande ses papiers.
« Madame Leroy, a dit Garcia. Vous avez bu une tasse devant des gendarmes en 1990, aussi. »
« Eh bien oui, ma petite. Et ils m’ont crue. »
« Même geste. Même thermos verte. »
« Alors vous voyez bien que je change pas, a répondu Josiane. Je suis honnête. »
Garcia a rouvert la chemise de 1990 à la page du procès-verbal. Elle a posé le doigt sur une ligne, et elle l’a laissé là. Elle n’a rien dit.
« Je vous demande de me suivre pour une audition. »
« Mais bien sûr. Ludovic vient avec moi ? »
« On verra. »
Josiane a pris son cabas. En passant près du lit, elle s’est penchée. Elle a posé sa main sur ma tête, là où les cheveux manquent, et elle a caressé deux fois, doucement. Elle sentait la verveine.
« Dis-leur qu’ils se trompent, ma chérie, a-t-elle chuchoté, tout près de mon oreille. Ou tu finiras comme ta mère. »
Je n’ai pas bougé. Sa main est restée sur mon crâne une seconde de plus que nécessaire, puis elle est partie. Les talons se sont éloignés dans le couloir.
« Elle vous a dit quoi ? » a demandé Garcia.
Je lui ai répété mot pour mot. Mes mains tremblaient sur le drap. C’est le seul moment de la journée où j’ai eu vraiment peur, et ça a duré le temps d’une phrase.
Sandrine est venue s’asseoir sur le bord du lit. Elle a pris mes mains dans les siennes, sans un mot, avec ses doigts chauds et son alliance un peu large.
Garcia a écrit. Le stylo grattait.
« Vos bras, madame. Je peux ? »
J’ai relevé la manche. Quatre marques ovales, de plus en plus jaunes sur les bords. Sandrine a tenu mon bras pendant que Garcia posait une petite règle en plastique à côté et prenait quatre photos.
« Si vous portez plainte pour ça, je peux placer votre mari en garde à vue pour violences. Tout de suite. Et saisir son téléphone. »
« Il va savoir que c’est moi. »
« Il le sait déjà. »
Par la fente du rideau, j’ai vu Ludovic dans le couloir. Deux agents autour de lui. Il parlait vite, les paumes ouvertes, comme avec les premiers. Quand l’un des agents a tendu la main, il a donné son téléphone sans même le regarder.
L’écran était fendu dans un coin, depuis l’été. Je lui avais dit cent fois de le faire remplacer.
Il a tourné la tête vers le box. Il m’a vue. Il a articulé quelque chose, sans le son. Je crois que c’était mon prénom.
« Je porte plainte », j’ai dit.
Un agent est venu avec un ordinateur portable sur un chariot. J’ai signé sur l’écran avec le doigt. Mon C ressemblait à un crochet. Sandrine a changé mon drap, Garcia est partie à 13 h 40 avec la thermos dans son sachet.
« Les deux sont en garde à vue, a-t-elle dit en sortant. Lui pour les violences. Elle, le temps de vérifier. »
On m’a laissée dans le box. Une chaise, un agent en uniforme devant le rideau, la perfusion qui goutte. J’ai compté les carreaux encore une fois. Quarante-deux.
À 19 h, mes mains ont cherché la tasse sur la table de nuit. Il n’y avait que le gobelet en carton de Sandrine, vide, à moitié écrasé. Je l’ai regardé longtemps.
Personne n’est venu s’asseoir au bout du lit.
Mercredi matin, on m’a enlevé deux tubes de sang et pris un peu de cheveux, encore. Sandrine est passée vers 11 h avec un yaourt et une cuillère en plastique. « C’est du laitage, c’est sans risque », elle a dit, et on a ri toutes les deux, mal.
À 14 h 12, le docteur Lefèvre est entré. Il avait une feuille imprimée dans la main, le logo de Lille en haut. Garcia l’avait suivi.
Il a fermé la porte derrière lui. Il n’a pas regardé la feuille. Il a regardé Garcia.
Pas moi.
Puis il a retourné la feuille face contre le plateau, exactement comme il avait retourné mon téléphone.
Partie 2: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,
Le médecin des urgences a regardé mes cheveux, puis il a crié dans le couloir : « Appelez la police, tout de suite ! »
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