Samedi, 9 h 15. Garcia a étalé un plan de la boulangerie sur le pétrin, avec quatre sacs de farine pour tenir les coins.
Il l’avait dessiné au stylo, sur une feuille de classeur. Un rectangle pour le comptoir. Un carré pour la caisse. Une croix pour la porte du fournil, où il se tiendrait.
« Enzo m’a appelé à 7 h, a-t-il dit. Sur ma ligne directe. »
« Je lui avais laissé le post-it. »
« Je sais. Il l’a gardé dans sa manche toute la nuit. » Garcia a rangé son stylo. « Il m’a tout raconté. Les photos, l’enveloppe, le carnet. Et il m’a dit un truc que je voulais vous dire en face. Hier soir, chez vous, son téléphone a appelé tout seul. »
« Onze minutes quarante-deux. »
« Dans sa poche, il était coincé contre son jean. Un appel sortant, vers “Tonton”. Leroy a tout entendu, madame. Que Enzo a parlé. Que vous avez une copie du papier. » Il a levé un doigt. « Mais il sait pas où est l’original. Il croit que c’est vous qui l’aurez sur vous. »
« Il a raison. » J’ai touché mon manteau. Le feuillet était là, contre le bouton. « Chantal l’avait. Je l’ai pris à 5 h. »
« Gardez-le comme ça. Dans la poche. » Il m’a regardée droit. « Il sort quand je tape deux fois sur la porte du fournil. Pas avant. Même s’il hurle. Même s’il demande. »
« Il hurle jamais. »
« Alors même s’il murmure. » Il a presque souri, sous sa moustache. « Autre chose. Il ne viendra pas à 11 h 45. Il sait que son neveu a craqué, il va vouloir être là avant. Tôt. Sans se presser. »
Deux personnes se tenaient près du lave-mains, avec un café de la machine de Chantal. Une femme d’environ trente-cinq ans, une parka rouge, un sac à main de grande surface. Un homme, plus jeune, un blouson de chantier, une casquette noire. Ils ont hoché la tête, tous les deux, comme on salue un voisin.
« Les clients de 11 h, a dit Garcia. Elle prend une baguette, il prend deux pains au chocolat. Ils attendent. Il y a aussi une camionnette sur le parking du Lidl, avec trois de mes collègues. Et Enzo est à l’intérieur. Il sort quand je le dis. »
À 9 h 40, Christophe est arrivé par la rue, les mains vides.
Rasé. Une coupure sur le menton, un petit carré de papier toilette collé dessus. La chemise repassée, bien fermée jusqu’au col. Il avait l’air d’un type qui attend un résultat d’examen.
Il m’a rejointe dans l’arrière-boutique. On avait trente secondes, pas plus.
« J’ai dormi trois heures, a-t-il dit. J’ai relu le papier. »
« La copie ? »
« Cette nuit. Trois fois. » Il a sorti de sa veste un Kinder Bueno, qu’il a regardé comme un objet de preuve. « J’ai acheté ça au tabac. C’est pour elle. Pour après. J’sais pas si je dois. »
« Tu dois. »
« Elle a dit “Papa” sur le toit. Une fois. »
« Et elle t’a rendu le mot du ballon. »
Il a hoché la tête.
« L’original, a-t-il dit. C’est toi qui le gardes ? »
« Pour l’instant. Après, c’est à toi. Il l’a demandé, dans la lettre. Tu le tiendras. »
« J’ai des mains de soudeur, Sandrine. Elles lâchent les choses. »
« T’as jamais lâché la boîte. »
Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Il s’est tourné vers la porte du magasin.
Léa servait depuis 8 h, les cheveux attachés, dans un tablier blanc un peu raide qui sentait la lessive. Je suis sortie du fournil à 10 h pour la voir.
« Il est trop grand, Chantal. »
« Il est pour tout le monde, il est trop grand pour tout le monde. Ton frère avait le même problème. Il avait des manches jusqu’aux doigts. »
« Et il faisait quoi ? »
« Il roulait les manches. Et il en mettait partout, de la farine. Il disait qu’il était un fantôme. »
Léa a ri. Un rire de gorge, avec la tête qui part de côté. Elle a roulé ses manches, deux fois, en regardant ses poignets.
J’étais au bout du comptoir, côté clients, devant la vitrine. Mes deux mains posées à plat sur le bois. Je n’ai pas cherché la porte du fournil. Je ne suis pas sortie de la pièce. Elle a ri, et je suis restée là, à compter les pains au chocolat dans la vitrine. Vingt-deux.
Les premiers clients sont entrés à 10 h 30. Des habitués, un monsieur âgé avec un cabas, une jeune femme et sa poussette. À 10 h 50, la femme en parka rouge a pris sa baguette. À 11 h, Christophe a poussé la porte. Il s’est mis dans la queue, derrière la poussette, à trois mètres de Léa. Il a regardé le plafond.
Garcia est resté derrière le rideau du fournil, avec la porte entrouverte de la largeur d’une main.
À 11 h 20, la clochette de la porte a sonné.
Dehors, par la vitrine, j’ai vu une camionnette blanche s’arrêter le long du trottoir. Un autocollant du RC Lens, jaune et rouge, décollé sur un coin.
La portière s’est ouverte. Un costume gris. Pas de cravate. Des chaussures cirées, qu’il a posées l’une après l’autre sur le pavé.
Il a poussé la porte. Il a souri à la queue, au monsieur au cabas, à la poussette. Il s’est arrêté devant Léa, vingt-cinq minutes en avance, et il a posé deux pièces sur le comptoir.
« Une tradition, mademoiselle Léa. »
Ludovic Leroy comptait sa monnaie.
Une pièce de cinquante centimes, une de vingt, dans le creux de sa paume. Il les a comptées deux fois, du bout du pouce, sans bouger les lèvres.
« Soixante-dix centimes, a dit Léa. Vous m’avez donné deux euros. »
« Je sais, mademoiselle. C’est une vieille habitude. »
Il a glissé les pièces dans la poche de son costume gris. Puis il a tourné la tête vers moi, sans se presser, comme on se tourne vers quelqu’un qu’on avait repéré depuis la rue.
« Madame Sandrine. Vous êtes matinale. »
« Vous aussi. »
Il parlait à voix basse, avec une politesse de mairie. « On va faire simple. J’ai une dette. Douze mille quatre cents euros. Et vous avez quelque chose qui m’appartient. »
« Mon fils vous a payé. Le 3 mars. Chantal Dubois a signé. Elle est là, derrière. »
Chantal, à l’autre bout, rendait la monnaie à une dame sans lever les yeux. Ses mains ne tremblaient pas. Mais elle avait cessé de parler.
Ludovic a regardé Chantal. Puis moi.
« Les morts, ça ne vient pas témoigner, madame. »
Il l’a dit comme on dit « bonne journée ». Il a même souri.
Dans la queue, le monsieur au cabas s’est raclé la gorge. La femme en parka rouge a regardé sa baguette. L’homme à la casquette noire a pris un pain au chocolat, et il l’a reposé.
Je n’ai pas bougé. J’avais la main droite dans la poche du manteau, sur le feuillet. Le papier était un peu humide, à cause de mes doigts.
« Sortez-le, a dit Ludovic. Doucement. »
Derrière le rideau du fournil, rien. Pas un bruit. Pas de coup contre la porte.
J’ai sorti le feuillet. Plié en trois, comme dans la poche. Je l’ai ouvert à moitié, à hauteur de ma poitrine, sans le lâcher.
Il n’a pas eu besoin de lire. Il a regardé la marge, le bord de gauche, le carreau coupé de travers à la troisième ligne.
« C’est le bon, a-t-il dit. Mon carnet. Mon stylo. Le bleu de chez Leclerc, 1,95 € les cinq. » Il a eu un petit mouvement du menton, presque tendre. « Posez-le sur le comptoir. »
« Non. »
« Madame. Vous n’avez pas le choix. »
Il a tendu la main, la paume en l’air. Une main propre, les ongles coupés court. Il l’a laissée là.
Quelqu’un a bougé dans mon dos. Un pas lourd, sur le carrelage.
Christophe a quitté la queue.
Il est venu se mettre au comptoir, face à Léa, une épaule contre l’épaule de Ludovic. Entre elle et lui. Son visage rasé était gris, avec le bout de papier toilette encore collé sous la lèvre.
« Ludovic. »
« Christophe. » Il l’a regardé de haut en bas, calmement. « Tu as maigri. Tu es propre. Ça te va bien. »
« Je t’ai payé. »
« Non. Tu n’as rien payé mardi. C’est pour ça que… »
« Quatorze mille quatre cents de trop, a dit Christophe. Six ans, deux cents euros par mois, dans une enveloppe, à ton type, devant le tabac. Je te les ai donnés. » Il a respiré. « Et Théo t’avait payé avant moi. Le 3 mars. Douze mille quatre cents. Tout. Il y a pas de dette, Ludovic. Il y en a jamais eu après le 3 mars. »
J’ai vu la paupière de Ludovic bouger. Une seule fois, la gauche. C’était tout.
« Ah, a-t-il dit. »
Il a repris sa main. Il l’a regardée un moment, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre.
Pas de dette. Donc pas de test. Il ne restait que le dos du feuillet, onze noms, un carnet noir quelque part, et huit ans.
« Bien, a-t-il murmuré. Alors parlons de ce qui reste. »
Il s’est penché au-dessus du comptoir. Sa main droite a franchi la vitrine, très vite, sans bruit, et s’est refermée sur le poignet de Léa. Pas fort. Juste assez.
Elle a sursauté. Elle a regardé la main, puis lui. Elle n’a pas crié. Elle a posé sa main libre à plat sur le comptoir, à côté du panier à baguettes.
« Lâchez-moi, monsieur, a-t-elle dit. Vous êtes en train de commettre une extorsion. »
Une voix calme, un peu rauque. Elle avait appris le mot vendredi, dans ma cuisine, quand je lui avais raconté Garcia. Elle le prononçait en détachant chaque syllabe, comme à l’école.
« Mademoiselle, vous êtes charmante. »
« Lâchez-moi. »
La clochette a sonné.
Dans la vitre, derrière Ludovic, une silhouette est apparue sur le seuil. Capuche grise, les mains vides, le souffle court. Enzo.
Ludovic ne s’est pas retourné. Il a regardé Léa, les doigts toujours autour de son poignet.
« Enzo, a-t-il dit sans lever la voix. Ferme la porte, mon grand. »
Enzo n’a pas bougé.
La femme en parka rouge a posé sa baguette. L’homme a reculé d’un demi-pas, le bras droit déjà plié. Christophe a serré les poings sur le comptoir.
J’ai serré le feuillet dans ma main.
Ludovic a soupiré, doucement, comme quelqu’un de fatigué par les enfants.
Et sa main libre a disparu dans la veste de son costume.
Ludovic Leroy dort au commissariat de Roubaix depuis samedi midi. Ce n’est pas ce que je retiens de ce jour-là.
La lame faisait neuf centimètres. Un couteau pliant, manche en bois, de ceux qu’on trouve au rayon pêche. Il l’a sortie de sa veste sans geste brusque, la pointe vers le plafond, et il a regardé Léa. Il n’a rien dit.
Une manche grise est passée devant mon visage.
Enzo avait traversé la boulangerie en trois pas. Il a attrapé le poignet de son oncle, celui qui tenait le couteau, à deux mains.
« Tonton, arrête. »
Ludovic l’a regardé. Pour la première fois, il a haussé les sourcils.
« Enzo. »
« Arrête. S’il te plaît. »
Derrière le rideau, deux coups sur la porte du fournil. Après, je n’ai plus rien vu dans l’ordre. La femme à la parka rouge a pris Ludovic par l’épaule et lui a retourné le bras. L’homme à la casquette a posé un genou sur le carrelage. Le couteau a glissé sous la vitrine des éclairs avec un bruit de ferraille. La dame au cabas s’est assise par terre, sans le vouloir.
Léa a retiré son poignet. Il y avait quatre marques rouges. Elle les a regardées, c’est tout.
« Ludovic Leroy, a dit Garcia, sorti du fournil. Brigadier Garcia. Vous êtes en état d’arrestation. »
Ludovic n’a pas élevé la voix. Il n’a pas résisté non plus, une fois les menottes aux poignets. Il a juste dit, au plancher :
« Je t’ai élevé, Enzo. »
« Je sais, Tonton. »
Garcia a fait ouvrir la Berlingo à 12 h 20. Sur le siège passager, dans un sac Leclerc fermé par un élastique : le carnet noir à carreaux. Il l’a feuilleté devant moi, sur le capot. Onze lignes, les mêmes. Et des pages derrière, que je n’ai pas lues.
« La remise, on n’en a plus besoin, madame, a-t-il dit. Une main sur votre fille, un couteau, ce carnet. Ça suffit. Gardez votre papier. »
Enzo a signé sa déposition à 15 h 40, avec le stylo de Garcia, qu’il lui a rendu après. Il témoignera. Il a dit : « J’suis pas fier. » Personne ne lui a répondu. Personne ne lui a dit non plus.
À 12 h 40, dans l’arrière-boutique, entre les sacs de farine, j’ai sorti le feuillet de mon manteau.
« Tiens. »
Christophe a regardé ma main.
« C’est à toi. Il l’a écrit : le jour où tu aurais le courage de sonner. »
« J’ai sonné mardi. »
« Tu as attendu derrière la porte. »
« Oui. »
« Alors t’as sonné aujourd’hui. »
Il a pris le feuillet à deux mains, comme on prend un bol trop plein. Il ne l’a pas relu. Il l’a tenu devant lui, contre sa chemise repassée, et il a pleuré sans bruit, sans bouger les épaules, juste de l’eau qui coulait. J’ai posé ma main sur son épaule. Le tissu était chaud. Je n’ai rien dit.
Chantal nous a apporté deux cafés dans des gobelets en carton, puis elle est repartie sans nous regarder.
Par la vitrine, j’ai vu Manon. Elle attendait sur le banc d’en face depuis 11 h 30, la même veste que mardi, les mains dans les manches. Léa est sortie, en tablier, et s’est assise sur la marche de la boulangerie. Manon a traversé. Elle est restée debout, à deux mètres.
Léa n’a pas levé la tête. Cinq minutes, peut-être.
Puis elle a poussé son sac de la marche. Manon s’est assise.
Dimanche, 12 h 30, un poulet rôti du Leclerc, 7,90 €, des pommes de terre au four, la toile cirée.
Christophe était à la table. Il avait pris la chaise près de la fenêtre. Léa, elle, s’était assise sur celle de Théo, sans que personne dise rien. Moi, j’ai coupé le poulet debout, contre l’évier.
Il a sorti un Kinder Bueno de sa veste. Un peu écrasé. Il l’a posé devant l’assiette de Léa.
« C’est quoi ? »
« Un Kinder Bueno. »
« J’ai dix-huit ans. »
« Je sais. Il a dormi dans ma poche, hier. »
Elle l’a retourné dans ses doigts. Elle a lu la date, au dos de l’emballage.
« J’en veux deux, la prochaine fois. »
« Quand ça, la prochaine fois ? »
« Le 14 octobre. Chaque année. » Elle a désigné le buffet du menton. « C’est la règle. Une carte par an. Tu as dit que tu gardais la boîte. »
« Elle est chez vous. »
« Elle est chez nous. » Elle a haussé une épaule. « Mais tu apportes la carte. Tu sonnes. À la porte, pas à la boîte aux lettres. »
« À la porte. »
Sur le buffet, la boîte LU, avec son lacet noir noué deux fois. Il restait onze cartes, scellées, de 20 à 30. La 19, Léa l’avait ouverte jeudi, avant la date. La 20 attendrait le 14 octobre prochain. Pas avant.
Christophe a versé de l’eau dans le verre de Léa, un peu trop, et ça a débordé sur la toile cirée. Il s’est levé d’un bond, a attrapé le torchon, l’a posé sur la flaque. Puis, comme il avait toujours ses lunettes de pharmacie sur le nez, il a voulu les remonter, et il a mouillé le verre gauche avec sa main.
Léa l’a regardé. Elle a ri.
La tête penchée sur l’épaule, comme lui.
Je suis restée dans la pièce.
Mon fils de 18 ans a donné un morceau de son foie à sa petite sœur de 5 ans. Il n’est jamais rentré de l’hôpital.
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