Partie 2: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,

Mercredi, 17 h 20. On m’avait changée de pièce.

Une chambre seule, au deuxième, avec une fenêtre qui ne s’ouvrait pas et une chaise dans le couloir où un agent en civil faisait semblant de lire son téléphone. Dans mon bras gauche, une perfusion. Sur la table de nuit, trois gélules bleues dans un petit pot en carton, que je devais avaler avec un grand verre d’eau du robinet.

À 14 h 12, le docteur Lefèvre avait lu la feuille de Lille à voix haute, mot pour mot, sans lever les yeux. Thallium dans les urines : très au-dessus des valeurs normales. Dans les cheveux, la même chose, par tranches. Une exposition chronique, répétée, sur plusieurs mois.

Il avait ajouté :

« Ce n’est pas un accident, madame. Ça ne rentre pas dans le corps tout seul. »

« Et la thermos ? »

C’est Garcia qui avait répondu.

« Négatif. Verveine et tilleul. Rien d’autre. Josiane Leroy a bu la même chose que vous, et elle est en pleine forme. »

« Mais alors, comment… »

« La thermos est propre. Elle l’a toujours été, c’est ça qui est drôle. Donc le problème n’est pas dans la thermos. Il est entre la thermos et votre bouche. »

Je n’ai pas fini ma phrase. Je regardais le plateau où, la veille, on m’avait apporté un yaourt avec une cuillère en plastique. Je me suis demandé combien de tasses j’avais bues, depuis juin. J’ai trouvé cent cinquante, à peu près. J’ai arrêté de compter.

À 17 h 20, Garcia est revenue seule. Elle a posé sur le lit une pochette cartonnée et son ordinateur. Elle a regardé le pot de gélules.

« Vous les prenez ? »

« Trois par jour. C’est du bleu de Prusse, il m’a dit. Pour que ça sorte plus vite. »

« Bien. J’ai quelque chose à vous lire. Vous préférez que je m’arrête ? »

« Non. Lisez. »

Elle a ouvert l’ordinateur. Ludovic avait verrouillé son téléphone, a-t-elle expliqué, mais pas sa sauvegarde en ligne. Avec l’accord du procureur, les techniciens du commissariat l’avaient ouverte ce matin.

« Mardi, 8 h 52. Ludovic à sa mère : “Elle est partie en taxi. Je fais quoi ?” »

Elle a laissé passer deux secondes.

« Réponse de Josiane, trente secondes plus tard : “Rien. Je passe chez vous d’abord. Toi, tu me rejoins aux urgences.” »

J’ai relu les deux phrases dans ma tête. « Chez vous. » C’était mon appartement. Le troisième étage, la toile cirée, la boîte de biscuits sur le frigo.

« Elle est venue laver la cuisine. »

« Oui. »

« Elle a la clef. Elle avait pas besoin de me demander. »

« Ce n’est pas le droit que je regarde, madame. C’est l’heure. Elle est entrée chez vous dix-huit minutes après ce message. »

Elle a fait défiler l’écran.

« Il y a autre chose. Un courriel d’un assureur, en mars. Un contrat de prévoyance décès. Cent cinquante mille euros. Bénéficiaire : Ludovic Leroy. »

« Je connais pas. »

« Il y a votre signature. »

Je me suis redressée. Les gélules ont tremblé dans leur pot.

Et ça m’est revenu d’un coup.

Un soir de mars, sur la toile cirée. Ludovic avec une pile de papiers et un stylo qui ne marchait pas.

« Ce sont les papiers de la mutuelle, il faut les rendre avant vendredi. Signe là, là, et là. »

J’avais signé trois fois sans lire. Je rentrais d’une journée de dix heures, mes chaussures encore aux pieds. Il avait dit : « T’inquiète, je m’occupe des comptes. »

« Je pensais que c’était la mutuelle, j’ai répété. Il a dit la mutuelle. »

« Ce n’est pas la mutuelle. »

Elle a ouvert la pochette. Des relevés bancaires, des mails de crédit à la consommation, des captures d’écran d’un site de paris en ligne.

« Trente-huit mille quatre cents euros de dettes. Des paris en ligne, des crédits à la consommation, des découverts. Il avait un second compte que vous ne connaissiez pas. »

« Nous, on paie six cent vingt de loyer. Moi je connais que ça. Le loyer, le Doliprane et les courses chez Lidl. »

J’ai ri. Ça a fait un drôle de bruit.

« C’est lui qui s’occupait des comptes. »

Elle ne m’a pas répondu. Elle m’a laissé le temps. Elle était forte pour ça, laisser le temps.

J’ai pris un gobelet d’eau. Ma main a renversé la moitié sur le drap, et je l’ai regardé s’étaler sans bouger.

Sandrine est passée dans le couloir, sa tournée, ses chaussures qui couinaient sur le lino. Elle a levé le pouce dans l’embrasure. J’ai levé le mien, trop tard, quand elle était déjà partie.

« Madame Leroy, a repris Garcia. Je vais être franche avec vous. »

« Allez-y. »

« Ce que j’ai là, c’est deux phrases entre un fils et sa mère, un contrat que vous avez signé, et des dettes. Pour un juge, c’est un début. Ce n’est pas encore une preuve. »

« Mais les analyses… »

« Prouvent que vous avez été intoxiquée. Pas par qui. Pas comment. Un bon avocat dira que votre mari s’occupait des comptes, que sa mère s’occupait de vous, et que vous étiez déjà malade. »

Elle a sorti une dernière feuille, une lettre de relance avec un bandeau rouge, datée du 2 septembre. Elle ne me l’a pas lue. Elle l’a seulement posée à côté des autres.

Puis elle a refermé la pochette et elle est restée avec les mains posées dessus.

« Les gardes à vue durent quarante-huit heures. Il sort demain à onze heures trente. Josiane aussi. Si je n’ai que des messages, ils rentrent dîner chez elle. »

Le panneau À VENDRE grinçait au bout de son fil de fer, accroché de travers sur le portail.

Dans le pot, près de la porte, il y avait encore un chrysanthème. Sec, brun, plié en deux. C’était celui que j’avais posé là à la Toussaint de l’an dernier, en rentrant du cimetière, parce qu’il m’en restait un.

Jeudi, 9 h 20. Le docteur Lefèvre m’avait signé deux heures de sortie, pas une de plus, avec un fauteuil roulant et l’ordre de ne pas me lever. Garcia me poussait. Un agent suivait, à deux mètres, les mains dans le dos.

« Vous reconnaissez la maison ? »

« C’est chez moi. C’est le pavillon de maman. Rue des Lilas. Il y avait pas de panneau. »

« Il est là depuis quelques semaines. La voisine d’en face dit qu’une camionnette est venue début octobre. Elle a vu deux hommes sortir des meubles. »

« Quels meubles ? »

« Tous, madame. »

La veille, à 22 h, Garcia m’avait montré un papier sur son téléphone, dans la chambre, juste avant de partir.

Elle l’avait obtenu d’une étude de notaire à Lens. Un compromis de vente. Pavillon rue des Lilas, cent vingt-huit mille euros. Signé le 3 octobre. Acte définitif le 28 novembre.

En bas de la dernière page, une signature. « Céline Leroy. » Un grand C bouclé, avec une queue qui montait.

« Moi je fais le C en deux traits, j’avais dit. Depuis l’école. Ça, c’est pas moi. »

« Je sais. Le notaire l’a vu aussi, maintenant. »

« Et il l’a pas vu avant ? »

« Il avait une copie de votre carte d’identité. »

J’ai pensé à la pochette du tiroir de l’entrée, celle où je gardais mes papiers. Elle était bien plus mince depuis juin.

Ma clef a tourné du premier coup. Personne n’avait changé la serrure.

Ça sentait le plâtre froid. Pas de buffet, pas de table, pas de rideaux de cuisine. Des rectangles plus clairs sur le papier peint, aux endroits où les meubles avaient été. Au-dessus de l’évier, le clou où maman accrochait le calendrier de la poste.

Je suis restée dans le fauteuil, au milieu de la pièce. Je n’ai pas pleuré. J’ai regardé le clou.

Dans la poche du sweat de Ludovic, mes dix-sept euros quarante tintaient à chaque tour de roue. Je les ai serrés dans ma main pour qu’ils se taisent.

« Vous voulez que je vous laisse un moment ? »

« Non. Il est quelle heure ? »

« 9 h 50. »

« Ludovic sort à 11 h 30. »

« Je sais. »

Elle a passé la main sur ses cheveux, d’un geste que je ne lui avais pas vu. Elle regardait sa montre plus souvent qu’elle ne le voulait.

« Madame Leroy. Quand vous étiez petite, votre mère cachait des choses dans cette maison ? »

Je n’ai pas répondu tout de suite. Une image est venue, nette, à hauteur d’enfant. Maman, un doigt sur la bouche, la main sous quelque chose qui se soulevait. Des bonbons, une pièce de deux euros, un billet de dix pour mon anniversaire.

« À la cave. Derrière les étagères à confitures. Il y a une marche qui se soulève. »

« La cave est pleine ? »

« J’sais pas. J’y suis pas descendue depuis l’enterrement. »

Garcia a fait signe à l’agent de rester en haut. Elle m’a pris le bras. Le fauteuil est resté dans la cuisine. J’ai descendu l’escalier marche après marche, mes pieds en feu sur le béton froid, et à chaque marche je comptais. Treize.

En bas, l’ampoule a grésillé. Les étagères étaient encore là, avec des pots de confiture alignés. Mirabelles, étiquette de la main de maman. 2019. Ils n’avaient pas touché à ça, personne n’avait voulu de ses confitures.

« Poussez l’étagère, j’ai dit. Elle est devant la dernière marche. »

Garcia a poussé. Les pots ont tinté les uns contre les autres. Derrière, la marche du bas, plus large que les autres, avec une planche qui ne tenait pas tout à fait.

« Passez les doigts sous le bord. »

Elle s’est accroupie. Elle a enfilé ses gants. La planche a bougé, à peine, avec un bruit de bois sec, et elle s’est soulevée d’un bloc.

Dessous, dans un trou de la hauteur d’une main, une boîte de biscuits LU. Le couvercle rouillé, bosselé aux coins.

Garcia ne l’a pas touchée.

« C’est à vous, madame. Je filme. »

Elle a sorti son téléphone. J’ai pris la boîte à deux mains. Elle pesait plus qu’une boîte de biscuits. Le couvercle a coincé, puis il a cédé.

Un cahier d’écolier à couverture bleue. Une enveloppe blanche, écrite au feutre : « Cheveux – à faire analyser ». Et cinq lettres tenues par un élastique, l’adresse de l’expéditrice au dos de chacune. Mireille Petit. Annezin.

Petit.

Garcia a respiré une fois, longuement, par le nez. Elle n’a pas fait de commentaire.

J’ai défait l’élastique, posé les lettres sur mes genoux, glissé l’enveloppe dans le cahier. Mon pouce a trouvé la première page tout seul. Il y avait un 7 barré, comme maman le faisait toujours.

La première ligne était de sa main.

14 août. Josiane est venue après la cantine. Elle veut que je mette la maison au nom de Ludovic, « pour éviter les frais ». J’ai dit non. La maison est à Céline, point.

Elle a souri. Elle a dit : « Réfléchis, ma Nadine. Ta fille est fragile. Ludovic, lui, il sait gérer. » J’ai servi le café. Elle l’a pas fini.

29 août. Josiane m’apporte une tisane tous les soirs à 19 h, dans sa thermos verte. Verveine, tilleul. Elle reste assise au bout du lit jusqu’à ce que j’aie fini la tasse. C’est gentil de sa part.

17 septembre. Les pieds. Je les mets dans le lavabo à trois heures du matin. Le médecin dit que c’est les nerfs.

Je lisais assise sur la dernière marche, le cahier sur les genoux. Garcia tenait la lampe de son téléphone au-dessus de la page. Le béton était glacé et mes pieds brûlaient quand même.

Au-dessus de nous, l’agent marchait dans la cuisine vide. On entendait ses semelles sur le carrelage, puis plus rien.

« Je peux lire à votre place, si vous voulez. »

« Non. Elle l’a écrit pour moi. »

Maman écrivait comme elle parlait. Des phrases courtes, des 7 barrés, pas un mot compliqué. Il y avait trente et une dates, d’août à mars.

3 novembre. Les cheveux, par poignées dans la brosse. J’ai mis le foulard à pois. Josiane dit que c’est l’âge. Elle le dit à tout le monde, au téléphone, devant moi.

2 décembre. Josiane m’a redemandé pour la maison. Chez le notaire de Lens, un lundi, comme ça c’est réglé. J’ai dit : « Je vais y penser. »

Elle a regardé la thermos, pas moi. Elle a dit que j’avais mauvaise mine, que j’étais faible, que ça tournerait mal si je m’écoutais trop.

« Faible. »

Je l’ai dit tout haut. Garcia a levé les yeux. J’ai pensé au repas du dimanche, à la phrase de Josiane quand je me plaignais de la tête : faible, comme ta mère. Elle avait commencé par maman. Moi, c’était la suite.

19 décembre. Une ancienne de la cantine est passée. Elle m’a dit en riant que Josiane avait déjà perdu un mari avant Gérard. Un Petit, d’Annezin, mort jeune, des pieds et des cheveux, qu’elle disait. J’ai pas ri.

Le soir, j’ai coupé une mèche derrière l’oreille et je l’ai glissée dans une enveloppe. Je sais pas pourquoi. Si, je sais.

L’enveloppe était là, contre ma cuisse. Je n’ai pas osé l’ouvrir. Garcia a sorti un sachet plastique et l’a tenu ouvert entre nous, sans un mot.

6 janvier. Lettre d’Annezin. Mireille Petit, la sœur de Daniel. Trois pages. Les migraines, les pieds qui brûlent, les cheveux. Et la tisane du soir, dans une thermos verte, que sa femme lui apportait.

Mot pour mot ce que j’ai. Elle dit que personne l’a jamais crue. Elle dit : « Gardez tout. Un jour, quelqu’un voudra voir. »

11 janvier. Hier soir, j’ai laissé la moitié de la tasse. Josiane n’a pas bougé pendant quarante minutes. Elle a dit, très doux : « Finis, ma Nadine. Sinon ça perd ses vertus. » J’ai fini.

20 janvier. J’ai écrit trois fois à Mireille. Je peux pas aller voir la police. Josiane, tout Lens la dit gentille, et moi je suis la malade qui perd ses cheveux.

Si je refuse la tasse, elle passera à la suivante. La suivante, c’est Céline. Alors je bois, et je note.

« Elle savait », j’ai dit.

« Depuis décembre », a dit Garcia.

« Elle a bu trois mois de plus. Pour moi. »

Garcia n’a pas répondu. Ma gorge faisait un petit bruit de robinet que je ne connaissais pas. J’sais pas combien de temps je suis restée sur cette marche, avec l’ampoule qui grésillait.

1er mars. J’ai descendu à la cave en m’accrochant à la rampe. Treize marches, j’ai compté. J’ai mis le cahier sous la marche, avec les lettres, là où je cachais les bonbons de Céline. Personne ira chercher là.

Treize marches. Moi aussi, j’avais compté, une heure plus tôt.

J’ai tourné la dernière page. La dernière date, c’était le 17 mars. Maman est morte le 19, à 4 h 40 du matin, à l’hôpital de Lens.

Le 17, je portais mon gilet rouge. Ludovic avait pris deux places de cinéma, neuf euros pièce. Maman m’avait fait nouer son foulard, j’avais serré trop, elle avait ri.

Je ne me rappelais pas le film. Je me rappelais un bruit de cuillère contre une tasse, derrière moi, pendant que je mettais mes chaussures. Trois tours.

J’avais pas tourné la tête. Pourquoi j’aurais tourné la tête ? C’était la tisane de maman, et Ludovic était gentil avec elle.

17 mars. Céline met son gilet rouge pour le cinéma. Ludovic passe à 19 h avec sa mère, il emmène Céline au cinéma après. J’ai la mèche, les lettres, ce cahier sous la marche. Ce soir, je lui dis que je sais.

Ce soir, Josiane vient. C’est Ludovic qui verse.

Partie 3: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,

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Le médecin des urgences a regardé mes cheveux, puis il a crié dans le couloir : « Appelez la police, tout de suite ! »

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