Ludovic est ressorti du commissariat de Lens à 11 h 34. Il souriait.
Il tenait un sac plastique transparent avec sa ceinture et ses lacets dedans. Josiane le suivait d’un pas, le cabas à l’épaule. Dans l’autre main, un sachet avec la thermos verte.
Je les ai vus à travers la vitre du hall, assise dans le fauteuil, les pieds sur le repose-pieds. Garcia était debout à côté de moi. Elle n’a rien dit.
Voilà comment on en était arrivés là.
À 10 h 40, elle m’avait fait entrer par la porte de service. Le docteur Lefèvre avait rallongé ma sortie d’une heure, au téléphone, d’une voix de comptable : « Pas une minute de plus. » Garcia avait posé le cahier, l’enveloppe et les cinq lettres dans trois sachets, sous scellé, en filmant chaque page.
« C’est énorme, non ? Ça suffit pas ? »
« C’est énorme pour moi. Pour un juge, c’est une morte qui parle, madame. Personne peut lui poser de questions. »
« Et les analyses de Lille ? »
« Elles prouvent que vous avez été intoxiquée. Pas par qui. »
Elle a sorti un papier de sa poche. Elle me l’a lu comme on lit une facture.
« Pour votre mari, le procureur de Béthune a décidé d’un contrôle judiciaire. Violences, rien d’autre. Il a interdiction de vous approcher, de vous appeler et de rentrer chez vous. »
« Et elle ? »
« Rien. Pas de charge, pas de contrôle. »
« Rien ? »
« Le procureur attend les cheveux de votre mère. Il demande dix jours. »
« Dix jours, pendant qu’elle est libre. »
« J’ai dû lui rendre sa thermos aussi. Négative, aucun motif de la garder. Je l’ai photographiée sous toutes les coutures avant. »
À 11 h 34, dehors, Josiane a levé le sachet à hauteur d’épaule, comme on lève un verre. Elle regardait la vitre. Avec le reflet, elle ne me voyait peut-être pas. Je crois qu’elle me voyait.
Ludovic s’est arrêté au bord du trottoir. Il n’avait pas le droit de s’approcher. Il a levé la main doucement, comme quand on laisse passer quelqu’un au feu rouge, puis ils sont partis vers le parking.
À 11 h 40, un homme est entré par la porte qu’ils venaient de quitter. Costume gris, mocassins cirés, une chevalière à la main gauche.
« Lieutenante. Maître Hubert de Villiers. J’ai croisé mes clients dehors. Ils sont très éprouvés. »
Il s’est tourné vers moi. Il a souri un peu, avec la tête penchée.
« Madame Leroy. Nous sommes tous très inquiets pour vous. »
Il a ouvert une chemise et lu à voix douce, sans se presser. Troubles anxieux, somatisation : c’était le docteur Martin, mon médecin traitant, noir sur blanc. Et deux ordonnances d’antidépresseurs au nom de Nadine Dubois.
« Je ne dis pas que vous mentez, madame. Je dis que vous êtes fatiguée. Comme votre mère l’était. »
« Maman en a pris six semaines. Après papa. »
« Le dossier dit ce qu’il dit. »
« Comment vous avez le dossier du docteur Martin ? », a demandé Garcia.
« Par monsieur Leroy, qui accompagnait son épouse à chaque consultation. »
C’était vrai. Ludovic venait toujours. Il tenait ma carte Vitale, il disait au docteur « elle dort mal, elle s’inquiète pour rien », et j’avais cru qu’il s’occupait de moi.
J’ai demandé à Garcia si elle pouvait faire quelque chose. Elle a regardé la porte de verre un moment.
« Je peux faire une demande. Je peux appeler le procureur ce soir, et demain, et après-demain. Je ne peux pas inventer un résultat qui n’est pas arrivé. »
Garcia m’a ramenée à l’hôpital à midi dix. Le docteur Lefèvre m’attendait devant l’ascenseur, l’œil sur sa montre.
À 18 h, la chaise du couloir était vide. Sandrine m’a dit que l’agent avait reçu un appel. Plus personne la nuit, ordre du commissaire : pas de menace établie.
Elle m’a laissé une bouteille d’eau fermée sur la table de nuit. J’ai cassé le plastique moi-même, devant elle, et j’ai bu au goulot en regardant le plafond. J’ai pas dormi.
Vendredi, 8 h 15. On a frappé et la porte s’est ouverte avant que j’aie répondu.
Maître de Villiers, le même costume. Derrière lui, une femme en blouse blanche, cheveux gris coupés court, une chemise cartonnée contre la poitrine. Le docteur Lefèvre fermait la marche, ses lunettes sur le front.
« Madame Leroy. Je suis la docteure Bernard, psychiatre. Je viens vous aider. »
Maître de Villiers a posé trois feuilles agrafées sur mes genoux. En haut : demande de soins psychiatriques à la demande d’un tiers. Signée Josiane Leroy, belle-mère. Dessous, deux certificats médicaux, l’un du docteur Martin, l’autre de la docteure Bernard.
Le docteur Lefèvre a pris les feuilles. Il les a lues en entier, deux fois. Ses lunettes sont descendues sur son nez, puis il les a remontées sur son front, très lentement.
« Je peux pas refuser, madame. Tout est en règle. »
L’ascenseur s’est ouvert sur un couloir vert pâle, et l’infirmière m’a pris le coude.
Mes pantoufles faisaient un bruit mouillé sur le lino. Derrière nous, la porte de l’étage s’est refermée avec un clac de serrure, pas un bruit de poignée. Quelqu’un avait tourné une clef de l’autre côté.
L’ambulance m’avait déposée à 11 h 20, à l’unité de psychiatrie de Béthune. Un bureau sans fenêtre, un sachet plastique transparent avec mon nom écrit au marqueur.
« On vide les poches, madame. Téléphone, montre, tout. Vous savez pourquoi vous êtes ici ? »
« Parce que ma belle-mère a signé un papier. »
Elle a écrit quelque chose sur sa fiche, sans lever les yeux. Je me suis demandé si elle écrivait « déni » ou « bon contact ».
Il y avait le sweat de Ludovic, que je portais depuis mardi. Mes pantoufles. Mon téléphone, éteint. L’infirmière a compté les pièces sur le bureau, les dix centimes d’abord, à voix haute.
« Dix-sept euros quarante. Signez là. »
J’ai signé mon C en deux traits, lentement, comme à l’école. Personne n’a remarqué. Je l’ai fait pour moi.
On m’a donné des chaussettes grises avec des petits points en caoutchouc sous la plante, et un pyjama bleu trop large. Soixante-douze heures d’observation, puis la docteure Bernard déciderait. Le téléphone du couloir marchait de 14 h à 15 h. Je ne connaissais aucun numéro par cœur, sauf celui de Ludovic.
On m’a servi un plateau à midi : poisson pané, purée, une compote. J’ai tout mangé. Il n’y avait aucune raison de se méfier, personne ne me haïssait, ici. Ça faisait bizarre.
Un homme en robe de chambre marchait dans le couloir en comptant les carreaux du plafond à voix basse. J’ai compté avec lui sans le vouloir. Cinquante-six.
À 14 h 10, l’infirmière est revenue.
« Une dame de la police est venue. Elle peut pas entrer sans l’autorisation du magistrat. Elle a dit qu’elle reviendrait demain, avec le papier. »
« Elle a laissé un numéro ? »
« Elle l’a dit à l’accueil. Moi je l’ai pas noté, madame. »
Je me suis assise sur le lit. Le matelas était recouvert de plastique, il crissait à chaque mouvement.
À 19 h pile, la porte du couloir a bipé. Josiane est entrée avec son cabas, la thermos verte serrée contre elle. Elle avait mis son gilet beige, celui des repas du dimanche.
L’infirmière nous a installées dans la salle de visite et elle est restée à la porte, un classeur contre la poitrine.
« Ma chérie. T’as maigri. »
« C’est toi qui as signé. »
« Bien sûr que c’est moi. Je suis ta famille. C’est pour ton bien. »
Elle a dévissé le bouchon-gobelet. La vapeur est montée. L’infirmière a regardé la thermos, elle a ouvert la bouche pour dire que c’était pas autorisé.
« C’est de la verveine, madame, a dit Josiane avec son petit rire. Regardez. »
Elle a versé, elle a bu la moitié devant elle. Elle a rempli le gobelet à nouveau et elle me l’a tendu.
« Bois, ma chérie. T’as pas dû manger. »
« J’en veux pas. »
Elle a tourné la tête vers l’infirmière. Elle a parlé fort, avec la voix qui tremble des vieilles dames qu’on n’écoute pas.
« Vous voyez ? Elle croit que je veux l’empoisonner. Sa mère, à la fin, c’était pareil. Écrivez-le, madame, écrivez. »
Le stylo de l’infirmière a bougé sur le classeur. J’ai regardé la page se remplir à l’envers. J’ai pris le gobelet.
C’était chaud. Verveine, tilleul, la même odeur que le dimanche. C’était bon. C’était la première bonne chose en trois jours, et c’est ça le pire.
Il n’y avait pas de miel. Pas de cuillère, pas de trois tours. Depuis juin, c’était la première tasse sans miel, parce que Ludovic n’était pas là. J’ai retenu ça et je ne savais pas encore pourquoi.
Un bip a retenti dans le couloir. L’infirmière a regardé sa montre, puis la porte. Elle est sortie, elle a dit qu’elle revenait dans une minute.
Josiane a posé sa main sur la mienne. Elle s’est penchée. Elle ne souriait plus.
« On te demande plus ta signature, ma chérie. Pour la maison. Ludovic signera pour toi, quand tu seras raisonnable. »
« Elle est déjà sur le compromis, ma signature. Je l’ai pas faite. »
« Tu vois, tu dis des choses. Ta mère aussi, vers la fin, elle disait qu’on lui voulait du mal. Elle avait mauvaise mine, comme toi. Elle a fini par se calmer. »
J’ai senti mes doigts se serrer sur le gobelet vide. J’ai eu peur. Elle a retiré sa main, elle a revissé le bouchon, et elle a remis la thermos dans le cabas.
L’infirmière est revenue. Josiane a repris sa voix de grand-mère, elle a embrassé l’air près de ma joue.
À la porte, elle s’est retournée.
« Dors bien, ma chérie. Ta mère aussi, la dernière nuit, elle a compris que… »
La porte s’est refermée sur la fin de sa phrase.
Samedi, 15 h. Ça sentait le camphre dans la salle de visite avant que quelqu’un entre.
Puis un sac Lidl est apparu dans l’embrasure, bleu et jaune, tellement plein que les anses étaient tendues. Garcia le tenait ouvert avec son épaule. Derrière, une petite femme à cheveux blancs, une canne, un manteau beige boutonné jusqu’au menton.
« Madame Petit », a dit Garcia. « Voici madame Leroy. »
« Je sais qui c’est, ma petite. Votre mère m’a parlé de vous dans chaque lettre. »
Mireille Petit s’est assise en face de moi, la canne entre les genoux. Soixante-dix ans, des mains tachées de brun.
L’infirmière a posé une chaise dans le couloir, à portée de voix. Une heure, avait-elle dit, pas plus. Garcia avait l’autorisation du magistrat dans sa poche, pliée en quatre.
Mireille a ouvert le sac. Des liasses de lettres, serrées par des élastiques, des accusés de réception roses, des papiers à en-tête du ministère, de la préfecture, du tribunal.
« Deux cent douze lettres en trente-cinq ans. Je les ai comptées en octobre. Réponse : classé, classé, classé. »
« Elle les emporte partout », a murmuré Garcia.
« Et si je les laisse chez moi, qui les verra ? »
Elle a sorti du fond du sac une boîte en fer, rayée, sans couvercle d’origine. Elle l’a posée sur la table et l’a ouverte du bout des ongles. Un peigne noir, les dents tordues. Dans les dents, quelques cheveux bruns collés ensemble.
« Le peigne de Daniel. Je l’ai pris dans sa salle de bains le jour de l’enterrement. Personne l’a vu. Je savais pas quoi, mais je savais. Je me suis dit : un jour, ils auront des machines. »
« Ils partent ce soir pour Lille, a dit Garcia. Je les conduis moi-même. »
Mireille m’a tendu une pastille à la menthe, sortie de sa poche, dans son papier un peu collant. Je l’ai prise. Je n’en avais pas mangé depuis l’enfance. Elle l’a regardée entrer dans ma bouche comme si elle avait besoin de ça pour continuer.
Garcia a posé son téléphone sur la table. Une photo : la thermos verte, retournée, le pied vers l’objectif.
« Quand la technicienne l’a vidée pour le labo, elle l’a retournée. Personne ne l’avait fait. Il y a des lettres gravées sous le pied. Je ne savais pas ce que c’était. »
« D.P. 1984 », j’ai lu.
Mireille a sorti ses lunettes. Elle a regardé l’écran longtemps. Ses lèvres ont tremblé, elle les a pincées pour que ça s’arrête.
« C’est la thermos de Daniel. Je lui ai offerte pour ses vingt-six ans, au marché de Béthune. Quatre-vingt-neuf francs. J’ai fait graver ses initiales. Elle a disparu le jour de sa mort. »
« Elle l’a gardée », j’ai dit.
« Trente-cinq ans. Elle boit dans la thermos de mon frère, tous les soirs, devant tout le monde. »
Elle a rangé ses lunettes. Elle a dit « excusez-moi » à voix basse, sans raison, comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude qu’on la laisse parler.
« Pourquoi vous êtes pas venue plus tôt ? »
« J’ai frappé à toutes les portes, ma petite. Une seule s’est ouverte. Votre mère m’a écrit. Elle a coupé sa mèche. Elle a pas eu le temps. »
« Elle vous a écrit cinq fois. »
« Cinq fois. J’ai gardé les brouillons de mes réponses, dans le sac. J’avais peur qu’elle les montre à Josiane, alors j’écrivais pas tout. Je m’en veux. »
« Vous êtes venue à l’enterrement ? »
« Au fond de l’église. Sur le dernier banc. J’ai vu Josiane qui pleurait, la main sur le cercueil. »
Je me suis rappelé la main de Josiane sur le bois, ce jour-là. Je l’avais trouvée belle, cette main.
« Votre frère voulait partir, c’est dans vos courriers de 2021. »
« Il me l’avait dit en février. Il me disait : je m’en vais, Mireille, je prends le petit quand il sera là. Un mois après, il était mort. »
« Quel petit ? »
Mireille n’a pas répondu tout de suite. Elle a pris le sac Lidl, elle l’a serré contre elle, ses jointures blanches sur les anses.
« Josiane était enceinte de deux mois, madame Leroy. Le petit est né en novembre. Je suis allée à la maternité, avec un pull tricoté. Elle a fait dire à l’infirmière que je n’étais pas de la famille. »
« Et après ? »
« Après, il a eu un autre nom. Elle a épousé Gérard Leroy. »
« Vous l’avez revu ? »
« Une fois, de loin, à l’enterrement de Gérard. Grand, maigre. Il se tenait comme Daniel, les épaules en avant. Et les oreilles. »
J’ai pensé à la photo du premier jour. L’homme en chemise à carreaux, le mur de briques, les oreilles un peu décollées.
Puis à Ludovic, de profil sur la toile cirée, la lumière de la cuisine derrière lui. Je l’avais regardé comme ça des centaines de fois. Je ne savais pas que je comparais.
« Madame Petit », a dit Garcia, très bas.
« Laissez, lieutenante. Je l’ai assez attendu. »
Elle a posé sa main tachée sur la mienne, sur la table, à côté de la boîte en fer.
« Le petit, Céline. Ludovic. C’est le fils de Daniel. »
Partie 4: Le médecin des urgences a regardé mes cheveux,
Le médecin des urgences a regardé mes cheveux, puis il a crié dans le couloir : « Appelez la police, tout de suite ! »
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