
Le 9 juillet, à 7 h 50, Sandrine m’a attrapé par la manche devant la machine à café.
« T’as une entrée cet après-midi. Leroy, Alicia, dix-huit ans, rechute, chambre 14. »
J’ai répété le nom en tournant mon gobelet. Il ne me disait rien.
Elle est arrivée à quatorze heures dix, avec un sac de sport et une chemise cartonnée serrée contre elle. Le brancardier a voulu la prendre. Elle a dit non, très poliment, sans la lâcher.
Puis elle m’a regardé un peu trop longtemps.
« Ah, c’est vous. »
Maintenant, j’étais assis dans la Clio, au bout de l’allée du cimetière, et je tenais une enveloppe à deux doigts.
Manon avait fini par monter à côté de moi. La portière côté passager coince depuis des années, il faut tirer deux fois. Elle avait tiré deux fois. Elle avait posé ses pieds de chaque côté de mon Tupperware de pâtes froides, celui du midi, que je n’avais pas touché.
Elle ne l’avait même pas vu.
Dans l’allée, les derniers invités de la messe s’en allaient par petits groupes, le col du manteau relevé. Personne ne s’était approché de moi. Personne, sauf Chantal.
« Ça va ? a demandé Manon. »
« Non. »
« Moi non plus. »
On est restés une minute sans parler. Elle a regardé mes mains. Je n’avais pas encore lâché la boîte.
J’avais remis le badge dans la boîte, le dessin par-dessus. Sur mes genoux, il restait l’enveloppe. Du papier kraft, épais, avec le nom d’une étude imprimé dans le coin.
Au milieu, tapé à la machine : « Monsieur Lucas Moreau — à remettre après mon décès ».
En bas à droite, un tampon rouge. 9 juillet.
« Le neuf juillet », j’ai dit.
« Je sais. »
« C’est le jour où elle est entrée dans mon service. »
« Je sais, Lucas. »
« Elle a fait taper ça le jour de son arrivée. Elle savait déjà. »
Manon a tourné la tête vers la vitre. Elle tordait la lanière de son sac entre ses doigts.
« Elle savait tout, elle. Moi, j’ai juste porté la boîte. »
« Elle te l’a donnée quand ? »
« Avant le mariage. Elle m’a dit : tu la gardes sous ton lit. Tu la donnes à Lucas quand je serai plus là. Pas avant. Même s’il te supplie. »
« Je t’ai jamais supplié. »
« Non. T’as pas demandé. Ça m’a arrangée. »
Lambert-Duval. Je l’ai répété deux fois à voix basse, comme le nom d’une maladie rare que je n’avais jamais rencontrée.
Chez mes parents, le seul courrier officiel, c’était celui de la CAF. Les notaires, je croyais que c’était pour les gens qui avaient une maison.
L’enveloppe n’était pas collée. Je l’ai ouverte avec le pouce.
Dedans, il y avait une convocation imprimée. Un nom : Maître Béatrice Lambert-Duval, notaire, étude à Lille. Un jour : lundi. Une heure : 9 h 30.
« Une notaire, j’ai dit. Pour moi. »
« Elle m’a pas dit pour quoi. »
« Manon. »
« Je te jure, j’sais pas ce qu’il y a dedans. Elle m’a dit que tu comprendrais pas tout de suite. Moi non plus, j’ai pas tout compris. »
Elle mentait peut-être. Je n’ai pas cherché à savoir.
Derrière la convocation, il y avait encore une feuille. Du papier réglé, pliée en quatre, arrachée à un cahier. Les bords étaient encore frisés par la spirale.
Je l’ai reconnue avant de lire un mot. Le rond des « o ». Les « t » qui penchent vers la droite. La même écriture que sur le couvercle.
Je me suis souvenu de la voix d’Alicia, dans la chambre 14, trois jours avant la fin. Elle m’avait dit : « Un jour, tu comprendras. » J’avais répondu : « Comprendre quoi ? » Elle avait fait semblant de dormir.
J’avais cru qu’elle plaisantait. Je croyais que tout était une blague, chez elle.
Il y a six ans, j’avais fouillé les vestiaires, les poches de blouse, le dessous des lits de garde. Un badge ne disparaît pas tout seul. Quelqu’un l’avait pris, et je n’avais jamais su qui.
« Ouvre-la, a dit Manon. Vas-y. »
« Tu l’as lue ? »
« Non. »
« Tu sais ce qu’il y a dedans ? »
« Je sais qu’elle a mis trois jours à l’écrire. Elle me demandait de rester dans l’autre pièce. »
Dehors, quelqu’un a fermé une portière. Un bruit de gravier, loin, derrière nous. Puis plus rien.
J’avais froid aux doigts. Pourtant la vitre était remontée et la Clio sentait le Tupperware réchauffé par le soleil.
J’ai défait le premier pli. Puis le deuxième.
Une seule ligne, en haut de la page, soulignée deux fois.
« Lucas. Ne lis pas ça ici. Chantal est sûrement en train de te regarder. »
Manon a levé les yeux vers le rétroviseur avant moi.
J’ai tourné la tête. Tout au bout de l’allée, derrière les dernières voitures du cortège, il y avait une Peugeot grise.
Elle n’avait pas bougé depuis tout à l’heure. Derrière le pare-brise, une silhouette. Elle non plus.
Le billet de vingt euros était plié en huit, si serré qu’on aurait dit une pièce carrée.
Il est tombé de la feuille quand je l’ai dépliée en entier. Il a rebondi sur la toile cirée de Manon et s’est arrêté contre un bol de café vide.
On n’était plus dans la Clio.
Manon avait refusé que je lise là-bas. « Elle a raison. Viens chez moi. » Elle avait démarré sa Twingo avant que je réponde, et j’avais laissé ma voiture au bout de l’allée.
Pendant tout le trajet, j’ai regardé dans le rétroviseur de la Twingo. Pas de Peugeot grise. Ça ne m’a pas rassuré.
Elle habitait à Lens, au quatrième, sans ascenseur. J’ai compté les marches pour ne pas penser. Soixante-dix-huit.
Le F2 sentait le café et la lessive. Deux chaises. Une table. Une toile cirée à motif de citrons, avec une brûlure de casserole au milieu.
Manon a posé la boîte dessus comme on pose un plat trop chaud.
« Lis, elle a dit. À voix haute. J’ai juré de rien dire, j’ai pas juré de me boucher les oreilles. »
J’ai tenu la feuille à deux mains.
« “Ça, tu l’as lu dans la voiture. Si t’es chez Manon, bravo, t’as obéi.” »
« Elle me connaît, a dit Manon. »
« “Le badge, c’est moi qui te l’ai pris. Dans ta poche, la nuit du 14 mars. Tu dormais sur ta chaise. Tu peux pas t’en souvenir, et c’est normal : tu m’as jamais demandé comment je m’appelais.” »
Je me suis arrêté.
Le 14 mars. Il y a six ans. J’ai cherché. Des couloirs de pédiatrie, des pyjamas à dinosaures, des perfusions sur pied, des parents qui dormaient par terre. Des centaines de gosses.
Pas un seul visage qui avait un nom.
« Manon. Tu sais qui elle était, cette nuit-là. »
« Je peux pas. »
« Tu peux me dire ce qu’elle faisait là. »
« Lucas. J’ai juré. Lis la suite. S’il te plaît. »
« “T’as cherché le badge des semaines. T’as fini par payer un duplicata. Quinze euros. Je te les rends. Le billet est dans la feuille. Garde la monnaie.” »
Je regardais le billet, plié en huit, sur la toile cirée. Chez mes parents, vingt euros, c’est deux jours de courses.
« Comment elle savait pour les quinze euros ? »
« J’sais pas. Elle savait des trucs que moi je savais pas. »
Je n’ai pas défait les huit plis. Je l’ai pris dans ma main, fermé.
« “Quand j’ai dit : Ah, c’est vous, c’était pas pour rire. J’ai demandé ton service. Je voulais que ce soit toi.” »
Je l’avais entendue, cette phrase, dans mon couloir, le 9 juillet. J’avais cru qu’elle parlait du médecin de garde. Je lui avais même expliqué comment marchait le chariot de médicaments.
Elle m’avait laissé faire.
« Tu le savais, j’ai dit. Qu’elle avait demandé mon service. »
« Je savais qu’elle voulait. Je savais pas que ça marcherait. »
« Pourquoi elle me l’a pas dit ? »
« C’est dans la lettre, peut-être. Lis. »
« “Lundi, 9 h 30, tu vas chez la notaire. Tu dis rien à Chantal. Rien. Même si elle pleure, même si elle te fait pitié. La suite est chez elle.” »
Il y avait une dernière ligne. « Alicia. »
Après le dernier « a », une étoile à cinq branches, de la taille d’un grain de riz, tracée d’un seul trait, sans lever le stylo.
Je suis retourné à la boîte. J’ai rouvert le dessin, celui du bonhomme sans sourire. À côté de « Alicia, 12 ans », dans le coin, la même étoile. Minuscule.
Je ne l’avais pas vue dans la voiture.
Six ans. Elle avait gardé mon badge six ans. Elle m’avait dessiné, avec mes lunettes trop grandes. Moi, je ne me souvenais même pas de son visage.
J’ai eu honte.
« Manon, elle avait douze ans. Je lui ai peut-être parlé toute la nuit. Et je me rappelle rien. »
« Elle disait que tu te rappellerais pas. Elle disait que c’était pas grave. »
« Elle mentait. »
« Peut-être. »
Elle a ramassé le bol, l’a posé dans l’évier, l’a repris. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains.
« Elle me disait tous les jours que sourire, c’était gratuit, j’ai dit. Je croyais que c’était une blague de patiente. »
« C’était pas une blague. »
« Je souriais pas, Manon. Je souris pas depuis des années. J’ai jamais su pourquoi. »
« Moi, si, a-t-elle dit tout bas. Mais c’est pas à moi de te le dire. »
Elle a rincé le bol. L’eau a coulé longtemps dans l’évier. Dehors, un gamin a crié le prénom d’un autre, deux fois, puis il a claqué une porte de cave.
J’ai relu la dernière ligne de la lettre. « La suite est chez elle. » Chez la notaire. Lundi.
J’ai plié la feuille en quatre. Elle gardait le pli de l’ancien pli.
Dans l’escalier, des pas. Quatre étages, ils montaient lentement, sans s’arrêter sur les paliers. Ce n’étaient pas ceux d’un voisin.
Manon s’est figée. Sa clé à elle était posée devant elle, sur la toile cirée, à côté de la boîte.
Les pas se sont arrêtés devant la porte.
Une clé a tourné dans la serrure.
Chantal est entrée avec la sienne.
Chantal est restée onze minutes dans le F2 de Manon.
Quand elle est repartie, j’avais refusé dix mille euros, glissé une lettre dans ma veste, et compris que Manon avait parlé.
Elle est entrée sans frapper. Manteau noir, sac sous le bras, le mouchoir de l’église serré dans le poing.
« Tiens. On est déjà installés. »
« Tu pouvais sonner, a dit Manon. »
« Sonner ? J’ai la clé. J’ai toujours eu la clé. »
Pendant qu’elle posait son sac sur la toile cirée, à côté du bol de café, j’ai glissé la feuille et l’enveloppe dans l’intérieur de ma veste. Le billet plié en huit, je l’ai gardé dans mon poing. La boîte, j’ai posé la main à plat sur le couvercle.
Chantal a tout vu. Elle n’a rien dit.
Manon m’a soufflé, très bas : « Elle a cosigné mon bail. Le propriétaire voulait un garant. Sans elle, j’avais pas l’appart. »
« Un garant, ça a une clé, Manon, a dit Chantal. C’est normal. »
Elle a tiré une chaise. Elle ne s’est pas assise.
« Je suis venue te parler comme à un adulte, Lucas. Pas de scène. Dix mille euros. En liquide, demain, où tu veux. Tu me rends la boîte, tu signes une renonciation à la succession, et chacun rentre chez soi. »
« La succession de quoi ? »
« Ah, tu fais l’innocent. »
Elle a ri, un seul souffle par le nez.
« Tu sais ce que t’es, pour la loi ? Un époux, sans enfant. Alicia n’avait plus ses parents. Quand y a ni enfant ni parents, le conjoint prend tout. Sauf la moitié de ce qui venait de son père et de sa mère. Ça, ça retourne à Manon. Le reste, c’est toi. »
Manon regardait ses chaussures. Elle n’avait pas retiré ses talons de la messe, alors qu’elle n’en porte jamais.
« Cent quatre-vingt-six mille quatre cents euros, a dit Chantal. Au départ. La vente du pavillon, l’assurance-vie. Après six ans de tutelle, forcément, il en reste moins. Mais assez pour te donner des idées. »
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Cent quatre-vingt-six mille quatre cents. Je n’y avais jamais pensé. Pas une seconde. Je ne savais même pas qu’il y avait un seul euro.
« Je veux pas de cet argent. »
« Arrête ton cinéma. Ils disent tous ça. Après, le notaire explique, et ils changent d’avis. »
« Je veux pas qu’on me dise que je l’ai épousée pour ça. »
« Personne te dit rien. Je te dis que dix mille, c’est dix mille de plus que ce que t’as. »
Elle a regardé mon blouson usé, mes baskets, mon sac de sport. Elle a tout compté en une seconde.
« Six ans que je l’élève, cette petite. La cantine, les lunettes, le dentiste, les réunions de parents. Personne me remerciera, je sais. Gérard et moi, on n’a pas de retraite. »
« Je t’ai rien demandé, Chantal. »
« Justement. »
Son regard est descendu sur ma veste, là où dépassait un coin de papier. Elle l’a vu. Elle a eu l’air de choisir de ne pas le voir.
« Et puis cette gamine avait ses idées. Un maire en écharpe dans une chambre d’hôpital, des bagues en gaze. Une mascarade, Lucas. Elle ne m’a même pas demandé mon avis. »
« Elle avait dix-huit ans. Elle n’avait pas à te le demander. »
« Depuis le 3 février. Oui. Depuis le 3 février, j’ai plus mon mot à dire sur rien, c’est ça. »
« Chantal… »
« Tu crois qu’elle t’aimait ? Elle t’a pris parce que t’étais là. T’étais le premier qui se laissait faire. »
Elle a dit ça sans hausser le ton. Comme on lit une étiquette.
J’ai senti le billet plier un peu plus dans mon poing.
Je n’ai rien répondu. C’est ce que je regrette le plus de ce jour-là. Pas d’avoir refusé. De ne pas avoir trouvé quoi lui dire.
« Je signe rien, j’ai dit enfin. »
« Tu réfléchis. Tu dors dessus. Cette mascarade, elle va se défaire toute seule, et toi tu vas rester avec ta boîte à gâteaux et ton badge. »
Elle a repris son sac. Elle est allée jusqu’à la porte, la main sur la poignée.
Elle s’est retournée.
« Au fait. Lundi, neuf heures trente, chez la Lambert-Duval, hein ? »
J’ai senti mes jambes lâcher dans la chaise.
Personne ne lui avait dit. Moi je venais de l’apprendre. Manon, juste à côté, les yeux au sol, les épaules très droites.
« Comment tu sais ? »
Chantal n’a pas répondu. Elle a regardé Manon, une seconde, avec presque de la tendresse.
Puis elle a ouvert la porte.
« Demande à Manon pourquoi elle m’a tout raconté. »
Manon n’a pas répondu.
PARTIE 2
J’ai épousé ma patiente alors qu’il ne lui restait que trois jours à vivre. Après l’enterrement, sa sœur m’a tendu une boîte.
Part 1 of 5
