
Le lundi, trois jours avant, la Dr Vasseur avait posé son stylo sur mon dossier.
« On a un donneur vivant, Ethan. Compatible. Il préfère rester discret jusqu’à l’opération. »
J’avais demandé son nom. Elle avait regardé maman, pas moi. Et maman avait répondu : « Après, mon grand. »
J’avais haussé les épaules. Quand on dialyse trois fois par semaine depuis deux ans, on ne fait pas le difficile sur l’origine d’un rein.
Là, dans la chambre 408, à 23 h 58, je tenais la page sous la lampe de chevet et je n’avais plus du tout envie de hausser les épaules.
Sous mon groupe sanguin, il y avait trois lignes. La même encre bleue que dans la marge, la même écriture penchée que je ne connaissais pas.
« Père biologique : Ludovic Garcia. Lens. À prévenir en cas de besoin médical. »
J’ai lu « père biologique » une fois. Puis j’ai lu le reste, parce que le reste était plus facile.
Lens. Une ville où je n’avais jamais mis les pieds. Un nom que je n’avais jamais entendu à table, ni au repas du dimanche, ni à Noël.
Et d’un coup, je me suis revu en seconde, en cours de SVT. Le prof nous avait fait piquer le bout du doigt pour trouver nos groupes, puis il avait demandé de les comparer à ceux des parents. Moi B. Maman O. Papa A.
« Ça va pas, Leroy. Refais-moi ça. »
J’avais refait. Même goutte, même résultat. Le prof avait dit que les réactifs étaient périmés, toute la classe avait ri, et moi aussi.
Je n’ai pas ri cette fois.
« Maman. »
Elle regardait le lino. Elle n’avait pas bougé du bord du lit, la blouse toujours serrée dans son poing.
« Le donneur. C’est lui ? »
« Oui. »
« Il est où ? »
« À l’autre bout du couloir. La 408 bis. Il est entré à cinq heures cet après-midi. »
« Et c’est mon… »
« Oui, Ethan. »
Elle a dit « oui » comme on pose un sac trop lourd. Sans rien ajouter, sans me regarder.
J’ai passé mon pouce sur la tache de café, au coin de la page. Elle était sèche depuis longtemps, et le papier avait une odeur de placard, de vieille naphtaline, de maison de mamie.
« Pourquoi tu me l’as pas dit avant ? »
« Parce que je voulais te le dire il y a trois mois, et que j’avais peur que tu refuses. »
« Que je refuse un rein ? »
« Que tu refuses le sien. »
J’ai eu envie de rire encore, mais je n’avais plus de réactifs périmés pour m’excuser.
Alors j’ai pensé au gobelet de papa. Celui qu’il avait tourné entre ses mains jusqu’à ce qu’il soit froid, au pied de mon lit, avec son « T’es costaud, Ethan » et rien d’autre. Il était redescendu juste après. Je l’avais vu partir, les épaules rentrées dans sa veste de l’entrepôt, et j’avais cru qu’il allait fumer.
« Papa, il sait que c’est lui ? »
« Papa sait tout. »
« Tout depuis quand ? »
Elle a fermé les yeux. Dans le couloir, il y a eu un raclement. Une pantoufle sur le lino, puis plus rien.
Mamie n’était pas partie.
« Elle restera là jusqu’au matin », a soufflé maman. « Elle l’a dit à Sébastien cet après-midi. »
Elle a parlé de mamie comme d’une alarme qu’on n’arrive pas à couper.
« Pourquoi elle veut pas que je sache ? »
« Ça, c’est à elle de te le dire. Moi, je peux juste te dire ce que j’ai fait. »
Elle a tendu la main vers la page. Elle ne l’a pas touchée.
« Tu vois l’écriture ? C’est Danièle. La sage-femme. C’est elle qui a rempli ton groupe, ce jour-là. Quand j’ai accouché, elle a tenu ma main pendant onze heures. »
« Et elle a écrit ça sans te demander ? »
« Je lui ai donné le nom moi-même. »
J’ai relevé la tête.
Elle pleurait sans bruit, comme les gens qui ont pleuré dans trop de couloirs d’hôpital. C’est le métier, je suppose. Elle voit ça toute la journée chez les autres.
« Je lui ai dit : au cas où. Je lui ai dit que si un jour… » Elle s’est arrêtée. « Je te dirai le reste. Je te le promets. »
J’ai pensé qu’il me restait sept heures et demie avant le bloc.
J’ai pensé à ma perfusion, au goutte-à-goutte, au tube transparent qui me tirait le bras. À ce rein qui, dans moins de huit heures, quitterait un homme de la 408 bis pour venir se loger dans mon ventre.
Un homme dont je ne savais rien. Sauf qu’il s’appelait Ludovic, et que ma mère avait donné son nom à une sage-femme pour qu’on le garde au cas où.
Dans le couloir, la pantoufle a raclé encore une fois.
Et puis la poignée de la porte a tourné.
Pas mamie. Mamie aurait poussé sans attendre, comme tout à l’heure.
Papa est entré, en manteau, la capuche encore sur la nuque. Il avait les yeux cernés d’un homme qui n’a pas dormi depuis des semaines, et son gobelet de la machine à café n’était plus dans sa main.
Il ne m’a pas regardé.
Il a regardé le coin jauni de la page qui dépassait de ma couverture.
« Je le sais depuis le jour où t’es né, Ethan. »
Papa n’a pas dit bonsoir. Il a refermé la porte derrière lui, tout doucement, comme on ferme celle d’un enfant qui dort, et il a posé le dos contre le bois.
Maman s’est levée. Elle a ouvert la bouche, et il a levé la main pour qu’elle se taise.
« Laisse. C’est à moi. »
Il est resté contre la porte. Il n’a pas fait un pas vers le lit, comme si la couverture était une ligne qu’il n’avait pas le droit de passer.
« Danièle me l’a dit dans le couloir de la maternité. Trois heures après ta naissance. Elle m’a pris à part, elle m’a dit : monsieur Leroy, il faut que vous sachiez, le petit est B, et vous êtes A. »
« Et tu as dit quoi ? »
« J’ai dit : et alors ? »
Il a ri, un rire d’une seconde, sans rien dedans.
« J’avais vingt-six ans. Je venais de te prendre dans mes bras, tu pesais trois kilos deux, t’avais un bonnet blanc trop grand. J’ai dit : et alors. Et je suis allé signer la reconnaissance à la mairie de Roubaix le lendemain. »
Je n’ai rien dit. Dans le tuyau de ma perfusion, une goutte est tombée, puis une autre.
« T’as jamais rien dit. Pendant dix-neuf ans. »
« Non. »
« Même quand j’ai fait le test, en seconde ? Quand le prof a dit que ça allait pas ? »
« Ce soir-là, je suis allé fumer dans le parking de l’entrepôt. Je fume plus depuis, tu le sais. »
Je le savais. Je croyais que c’était à cause de ma toux.
Papa a enfin décollé le dos de la porte. Il a fait deux pas, a regardé mes mains, mes doigts gonflés par la cortisone, et il a eu un mouvement de la main, comme pour les prendre. Il ne l’a pas fini.
« En janvier, quand la Dr Vasseur a dit qu’il fallait chercher un donneur dans la famille, je suis allé me faire tester. Le lendemain. Je me suis même pas fait payer la journée. »
« Tu m’as dit que t’avais peur des aiguilles. »
« C’est ce que je disais, oui. »
« Et c’était quoi, la vraie raison ? »
« Le résultat est venu au bout d’une semaine. Groupe A positif. Incompatible. A vers B, c’est non, même pour le meilleur des pères. » Il a dégluti.
« Elle m’a demandé si je pouvais faire d’autres analyses, un autre jour. J’ai dit : mes analyses, c’est compliqué, docteur. Elle a pas insisté. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’une néphrologue, elle sait lire les groupes. Si j’avais dit : A, et que toi t’es B, elle aurait compris tout de suite. Et elle te l’aurait dit. Ou elle aurait posé la question devant toi. »
Il a dit ça en regardant le sol, la voix si basse que j’ai dû me pencher pour entendre.
« J’ai préféré passer pour un trouillard. Plutôt que tu l’apprennes comme ça, dans un couloir, sans personne. »
J’ai pensé à tous les rendez-vous. À papa assis sur la chaise en plastique, son blouson sur les genoux, qui regardait le calendrier de la sécu au mur pendant que le néphrologue parlait de reins compatibles. Maman qui changeait de sujet pour demander si le parking de l’hôpital était toujours payant.
Je croyais qu’ils étaient gênés pour l’argent.
« Quand tu m’as appris à faire du vélo, sur le parking du Leclerc, tu savais déjà. »
« Je savais déjà. »
« Et quand je me suis cassé le poignet à neuf ans, et que t’as dormi sur la chaise… »
« Je savais. » Sa voix s’est cassée sur le mot. « C’est pour ça que j’ai dormi sur la chaise. »
Il y a eu un silence dans la chambre. Un vrai, de ceux où l’on entend le néon du couloir qui grésille.
Maman s’était rassise, la tête dans les mains. Papa a sorti un mouchoir en papier de sa poche, un mouchoir usé, qui avait déjà servi, et il l’a tendu à maman sans la regarder.
« Il s’appelle Ludovic », j’ai dit. « C’est écrit sur la page. »
« Je sais comment il s’appelle. »
« Tu l’as déjà vu ? »
Papa a mis du temps à répondre.
« Une fois. »
Dans la couverture, ma main avait serré la page sans que je m’en rende compte. Le papier était humide sous mes doigts.
« Quand ? »
Il m’a regardé, enfin. Droit dans les yeux. Je n’avais jamais vu ses yeux comme ça, ni fiers, ni fuyants, juste ouverts comme une porte qui ne ferme plus.
« Ethan. Je vais te dire une chose, et je te demande de m’écouter jusqu’au bout. Même si tu me détestes après. »
« Dis. »
« Ludovic est pas parti, comme ta mère l’a cru pendant dix-neuf ans. Il était pas lâche. »
Il s’est arrêté.
Dans le couloir, juste derrière la porte, le claquement sec d’une pantoufle venait de reprendre.
Il a avalé la fin de sa phrase. Je l’ai vu l’avaler, comme un cachet sans eau.
« Ludovic est pas parti de lui-même, Ethan. Il y a eu quelqu’un qui l’a… »
Mamie avait mis son manteau de messe par-dessus sa chemise de nuit.
Je l’ai vu avant tout le reste, quand elle a poussé la porte avec l’épaule. Le manteau gris, boutonné de travers, et en dessous, un bout de flanelle rose qui dépassait. Son sac à main était fermé par une épingle à nourrice, parce que le fermoir lâchait depuis Pâques.
« Sébastien, sors. »
« Non, m’man. »
« J’ai dit sors. »
« Non. »
C’était la première fois que j’entendais papa lui dire non.
Puis elle s’est tournée vers moi, et son visage a changé. Il est devenu tout doux. Je connaissais ce visage. C’était celui de la galette des rois, des mercredis après-midi, des pulls tricotés trop grands.
« Mon petit Ethan. Tu dois dormir. Demain c’est un grand jour. »
« Il s’appelle Ludovic Garcia », j’ai dit. « Et c’est mon père. »
Le visage doux a tenu encore une seconde. Puis il est tombé d’un coup.
« Ça, c’est ta mère qui t’a mis ça dans la tête. »
« C’est écrit sur la page. »
« Une page, ça s’écrit. N’importe qui peut écrire n’importe quoi sur une page. »
« Josiane », a dit maman, très calme. « Il a le droit de savoir ce que tu as fait. »
« Ce que j’ai fait ? »
Mamie a serré son sac contre son ventre. Ses doigts sont devenus tout blancs sur le cuir fendillé.
« Ce que j’ai fait, c’est ce que personne d’autre avait le courage de faire. »
« Mamie. Qu’est-ce que tu as fait ? »
Elle n’a pas répondu tout de suite.
Alors elle a défait l’épingle à nourrice.
« Tu veux savoir ? Très bien. Tu veux savoir. »
Elle a sorti de son sac une pochette en plastique, de celles qu’on achète par vingt-cinq au Leclerc pour ranger les factures. Dedans, un papier plié en quatre, jauni, avec des marques de pliure noircies à force d’être ouvertes et refermées.
« Ça, c’est ce que j’ai gardé. »
Elle l’a dit très vite. Comme si elle l’avait préparé.
Pas le carnet. Le carnet, c’était maman, ce matin, dans son cabas, entre deux Tupperware. Ce que mamie gardait, c’était ça.
« Cette histoire-là, je l’ai gardée sous clé pendant dix-neuf ans, Ethan. Tu vas pas tout foutre en l’air en une nuit. »
Elle m’a tendu la pochette. Pas gentiment. Comme une pièce à conviction qu’on lâche en espérant qu’on ne la lira pas.
J’ai déplié le papier avec la main qui n’avait pas de perfusion. Je sentais mon pouls dans mes doigts.
Une écriture ronde, scolaire, celle de mamie. En dessous, une signature en grosses lettres, penchée vers la droite, avec un G qui prenait toute la place.
« Reçu de Madame Josiane Leroy la somme de trois mille euros (3 000 €). Je renonce à toute démarche concernant l’enfant à naître. Fait à Roubaix, le 9 février 2007. Ludovic Garcia. »
J’ai relu « l’enfant à naître ». Puis j’ai relu « 2007 ».
J’étais né en mai.
« Tu l’as payé ? »
« Je l’ai aidé à comprendre. »
« Tu l’as payé, mamie. »
« Il avait vingt-sept ans, un CDD dans une usine de Lens, une moto, pas d’appartement et deux amendes impayées. » « Ta mère avait vingt-cinq ans. Elle venait de passer son diplôme d’aide-soignante. Sébastien l’aimait déjà depuis le lycée, ça se voyait à dix mètres. Tu crois que je pouvais laisser ça ? »
« Laisser quoi ? »
« Une fille de Roubaix enceinte d’un intérimaire de Lens, avec une moto. Les gens à la messe, qu’est-ce que tu veux qu’ils disent ? »
« Les gens à la messe ? »
« Les gens, Ethan. »
« Josiane. » Maman n’avait pas élevé la voix. « Dis-lui comment tu me l’as raconté, à moi. »
Mamie a eu un geste de la main. Un geste fatigué, d’une vieille dame que ça agace.
« Je t’ai dit qu’il avait pris l’argent et qu’il était parti. C’était la vérité. Il a pris l’argent. Il est parti. »
« Tu m’as dit qu’il était parti avec une autre à Dunkerque. »
« On raconte ce qu’on a à raconter. »
Maman a fermé les yeux une seconde. Puis elle a tourné la tête vers moi.
« J’ai su ça il y a trois semaines. Quand Ludovic me l’a dit, en face. Quand il m’a sorti le papier de sa poche, parce qu’il avait fait un double. Il l’a gardé dans sa voiture pendant dix-neuf ans. »
« Il en a un aussi ? »
« Il en a un aussi. »
Mamie a haussé les épaules.
« Il a signé. Personne l’a forcé. »
« Combien de temps il t’a fallu ? Pour le décider ? »
« Une demi-heure. Je lui ai servi un café dans la cuisine, et je lui ai dit que ta mère ne voulait plus le voir. Il a demandé si c’était vrai. Je lui ai dit que oui. »
« Elle voulait ? » j’ai demandé à maman.
« Je savais même pas qu’elle lui avait parlé. »
« Trois mille euros, mamie. »
« Mon Livret A. » Elle a levé le menton. « Trois mois de ma retraite. Je les ai mis dans la boîte à gâteaux de Noël, la LU, celle qui est dans mon placard. J’ai jamais su faire des enveloppes. »
La boîte LU. Celle aux bords rouillés, celle avec les fils de couture, que j’avais ouverte cent fois, enfant, pour jouer avec les boutons.
« Elle a disparu en 2007, cette boîte. Tu m’avais dit que tu l’avais perdue. »
« J’ai dit ce que j’ai dit. »
Papa s’est assis sur l’unique chaise, d’un coup, comme si on lui avait coupé les jambes. Maman l’a regardé. Moi aussi. Je n’avais jamais vu mes parents se regarder comme ça.
« Un rein, c’est un rein, Ethan », a repris mamie, en baissant la voix, comme pour faire passer une pilule. « Qu’il vienne de lui ou d’un mort, ça change rien. Tu l’auras demain. Tu vivras. C’est tout ce qui compte. »
« Ça change tout. »
« Ça change rien. »
« Ça change tout, mamie. »
J’ai replié le papier. Je l’ai serré dans mon poing. Il était encore tiède, du sac à main, de son ventre.
J’ai attrapé le pied de perfusion, j’ai posé les deux pieds par terre. Le lino était froid à travers les chaussettes.
« Ethan, qu’est-ce que tu fais ? » a dit papa.
« L’infirmière de nuit, elle repasse quand ? »
« À une heure et quart, elle a dit. »
« Alors j’ai vingt minutes. »
Je suis allé jusqu’à la porte. Mamie s’est écartée, d’un pas, sans me regarder.
Ma main était sur la poignée, le papier dans l’autre, quand elle a dit, très bas, dans mon dos :
« Si tu vas le voir cette nuit, tu risques de tout perdre. »
PARTIE 2
« Il prendra ce qu’on lui donne, et TU TE TAIS », a lâché ma grand-mère à ma mère, la veille de ma greffe.
Part 1 of 5
