Il m’a fallu quatre minutes pour traverser le couloir, parce que la roue du pied de perfusion grinçait à chaque tour.
Quatre minutes, à longer des portes fermées derrière lesquelles des gens dormaient avec un rein en panne, comme moi. Au bout, à côté du distributeur qui bourdonnait, un petit panneau bleu : « 408 bis ». Dessous, une pancarte plastifiée, écrite au feutre : « Don vivant. Repos. »
J’ai pensé à Karine, l’infirmière de nuit. Elle m’avait glissé deux Doliprane dans un gobelet à 22 h, et elle m’avait dit : « Dormez, jeune homme, demain c’est la grande lessive. » Elle repassait à 1 h 15. Il me restait seize minutes.
La porte était entrouverte. Il y avait de la lumière.
J’ai poussé du bout des doigts.
Il était assis sur le bord du lit, dans la blouse de l’hôpital, un jogging gris en dessous, les chaussettes tirées sur les chevilles. Les coudes sur les genoux. Il regardait le sol, ou plutôt ses mains, qu’il frottait lentement l’une contre l’autre.
Il a relevé la tête avant que je dise un mot.
On ne se ressemblait pas, au premier coup d’œil. Il avait les cheveux gris sur les tempes, un nez cassé, la peau sèche d’un homme qui travaille dehors. Mais il a eu une façon de lever les sourcils, d’un seul côté, que j’avais vue ce matin dans le miroir de la salle de bains.
« Ethan. »
Il n’a pas dit « bonsoir ». Il n’a pas dit « t’as pas le droit d’être là ».
Il a dit mon prénom, simplement, comme quelqu’un qui le dit depuis longtemps dans sa tête et qui l’entend pour la première fois à voix haute.
« Vous êtes Ludovic Garcia. »
« Tu peux me tutoyer. » Il a toussé dans son poing. « Si ça te va. »
« Ça va pas. Mais j’ai pas d’autre idée. »
Il a presque souri. Un coin de la bouche, rien d’autre.
« T’as grossi, à cause de la cortisone ? »
« Vous m’avez déjà vu ? »
« Sur des photos. » Il a hésité. « De loin. »
« De loin comment ? »
Il n’a pas répondu. Il a regardé le pied de perfusion, la roue qui grinçait encore un peu, puis mon poignet, avec la tubulure.
« Assieds-toi, Ethan. T’es gris comme un mur. »
Il y avait une chaise en plastique près de la fenêtre. Je ne me suis pas assis. J’ai serré mon pied de perfusion à deux mains, comme un balai de sorcière.
C’est là que j’ai vu la boîte.
Sur sa table de nuit, entre un chargeur de téléphone au câble scotché et un paquet de chewing-gums à moitié vide, il y avait une boîte à gâteaux. Ronde, en métal, avec le couvercle rouge et blanc, et les bords rouillés comme si on avait dormi dessus.
Une boîte LU. De celles qu’on garde pour la couture.
« Cette boîte, c’est à ma grand-mère. »
Ludovic a tourné la tête vers elle, puis vers moi.
« Elle t’a dit ? »
« Elle m’a dit qu’elle l’avait perdue en 2007. »
« Elle l’a pas perdue. » Il a pris le couvercle entre le pouce et l’index, sans l’ouvrir, juste pour le tenir. « Je l’ai depuis le 9 février 2007. Je l’ai gardée dans ma voiture, puis dans mon placard, puis dans mon sac, ce matin, quand je suis venu ici. Je savais pas pourquoi je l’emportais. Je crois que je voulais qu’elle soit là. »
« Qu’elle soit là pour quoi ? »
« Pour que quelqu’un l’ouvre. »
J’ai sorti le papier de mon poing. Je l’ai posé sur le drap, à côté de sa main. Il a reconnu sa signature tout de suite, avec le G énorme.
« J’ai le même », a-t-il dit. « Dans la boîte. Plié en quatre. Je l’ai lu mille fois. »
« Vous avez pris l’argent. »
« J’ai pris l’argent. »
Il a dit ça sans baisser les yeux, d’une voix plate, d’homme à qui on a déjà posé la question et qui a eu le temps de répéter la réponse.
« Pourquoi ? »
« J’avais vingt-sept ans, j’étais fauché, et on m’a dit que ta mère voulait plus de moi. Que ça se passerait mieux sans moi. Que j’avais pas le droit de foutre ça en l’air. » Il a haussé les épaules. « J’ai cru que c’était vrai. »
J’ai senti que mes jambes tremblaient. J’ai fini par m’asseoir sur le lit, juste à côté de lui, sans trop savoir pourquoi, à une distance d’homme qui ne se connaît pas.
La couverture sentait la lessive d’hôpital et un peu autre chose, l’odeur d’un homme qui a transpiré de peur toute la journée.
Il a posé ses deux mains à plat sur ses genoux. Je les ai regardées sans le vouloir.
Puis j’ai regardé ma main gauche posée sur le drap, et la sienne posée à côté. L’auriculaire de ma main gauche plie vers l’intérieur, depuis toujours, une petite courbe qui m’empêche d’appuyer sur certaines touches de clavier. Maman disait que ça ne venait de personne dans la famille.
La main de Ludovic avait le même petit doigt.
Même courbe. Même angle. Même ongle un peu large.
Je n’ai pas bougé. Lui non plus.
Dans le couloir, le distributeur a fait un bruit de glaçons. On a entendu quelqu’un passer, très loin, sur le lino. Pas Karine. Trop tôt.
« Ethan », a dit Ludovic.
Il a ouvert la bouche. Je l’ai vu prendre son souffle, comme un nageur avant de plonger.
Il l’a gardé. Une seconde, deux. Il a regardé mon petit doigt, puis son poing fermé.
Il n’a rien dit.
« Pourquoi tu fais ça ? »
C’est sorti tout seul, parce que quelqu’un devait bien parler. Ma voix était rauque, la voix de quelqu’un qui n’a rien bu depuis minuit.
Ludovic a refermé le poing, puis il l’a rouvert.
« Ta mère m’a appelé en mars. Sur mon portable. J’étais sur un chantier à Liévin, j’ai failli faire tomber une palette. » Il a secoué la tête. « Elle m’a dit : c’est Sandrine. Tu te souviens ? J’ai dit : oui. Elle a dit : j’ai besoin de toi. » Il a eu un petit rire sec. « Dix-neuf ans que j’attendais cette phrase. J’ai même pas demandé pour quoi. J’ai dit : j’arrive. »
« Elle t’a dit que j’étais malade. »
« Elle m’a dit que t’avais besoin d’un rein. Que t’étais B négatif, comme moi. Que ça faisait deux ans que t’étais en dialyse. » Il a avalé sa salive. « J’ai fait les analyses en juin. » Il a regardé ses mains. « Trois jours après, la docteure m’a appelé. Elle m’a dit : monsieur Garcia, vous êtes compatible à cent pour cent. Je me suis assis sur le trottoir devant l’hôpital. J’ai pleuré comme un gosse. »
J’ai regardé le lino. Il y avait une rayure noire, longue, à côté du pied du lit. Une marque de roulette.
« Et c’est toi qui as demandé que je sache rien. »
Il n’a pas répondu tout de suite.
« C’est moi, oui. Pas ta mère. Elle voulait te le dire. Elle l’a dit au moins dix fois, au téléphone, dans le parking, devant la machine à café. Moi, j’ai dit non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’avais peur que tu dises non à ton tour. » Il a levé les yeux. « Moi, je prends pas le risque que tu meures pour une histoire d’orgueil. Je préfère que tu me détestes en vie. »
J’aurais voulu lui dire que c’était idiot. Que ce n’était pas à lui de décider. Que j’avais dix-neuf ans, que j’étais majeur, que j’avais le droit.
Mais je n’avais pas la voix.
« Je suis pas ton père, Ethan. »
Il l’a dit tout doucement, en regardant ses mains.
« Un père, c’est celui qui se lève la nuit. Celui qui sait où tu ranges tes chaussettes. Celui qui t’apprend à faire du vélo. Moi, j’ai rien fait de tout ça. Je suis juste… » Il a cherché le mot. « Le seul qui avait le bon groupe. »
« Tu as aussi mon petit doigt. »
« Ça aussi. »
Il a presque souri, et j’ai presque souri, et c’était la chose la plus étrange que j’aie jamais faite dans une chambre d’hôpital à une heure du matin.
« Tu peux te retirer, tu sais », a-t-il dit. « Jusqu’au bout. Même à la porte du bloc, tu peux dire non. C’est ta greffe. C’est ton corps. » Il a attendu que je le regarde. « Et si tu me dis maintenant de partir, je prends mon sac et je pars. Ça me fera mal, mais je le ferai. »
« Pourquoi tu dirais ça ? »
« Parce que c’est la seule chose qu’on m’ait jamais laissé faire pour toi. Décider de partir. »
Je suis resté assis, le papier du reçu entre nous, ma perfusion qui coulait goutte à goutte dans le tuyau.
« Tu as faim ? » a-t-il demandé.
« J’ai pas le droit. Depuis minuit. »
« Moi non plus. Depuis cinq heures, je pense à un jambon-beurre. » Il a passé la main sur sa nuque. « Un vrai, avec du beurre salé, dans une baguette de chez Paul. Pas ces trucs sous cellophane de la cafète. »
« Moi, c’est un Kinder Bueno. Celui du distributeur, là, au bout du couloir. »
« Tu l’auras demain. »
« Tu me l’achèteras ? »
C’était sorti avant que j’y pense. J’ai senti mes joues chauffer. Lui a baissé la tête, et j’ai vu ses épaules monter et descendre une fois, très vite.
« Si tu me laisses », a-t-il dit.
Dans ma poche, j’ai senti la page du carnet. Je ne me souvenais pas de l’avoir mise là. Elle faisait un petit carré tiède contre ma hanche.
« Je vais pas dire non », j’ai dit, et j’ai su que c’était vrai en le disant. « Pas ce soir. Mais je veux comprendre. Je veux savoir la suite. Entre ton papier et maintenant. »
« Après ? »
« Dix-neuf ans, c’est long. Tu as dû tenter quelque chose. »
Ludovic a regardé la boîte LU sur la table de nuit.
Il a posé la main à plat sur le couvercle. Une main large, abîmée, avec la cicatrice d’une vieille brûlure sur le dos.
« Si je t’en parle, il faut que je te dise tout. Et il faut qu’on ait le temps. »
« On a quoi ? »
Il a regardé sa montre. Une petite montre noire, sans âge, qui avait dû coûter dix euros au marché.
« Il est 1 h 11. »
C’est là que j’ai entendu les roues.
Un tintement léger, régulier, de verre contre métal. Le chariot des médicaments, au fond du couloir, qui commençait à rouler. Karine était en avance de quatre minutes.
« Elle fait son tour », j’ai dit.
« Retourne dans ton lit. »
« Mais tu n’as pas fini. »
« Va. Elle va ouvrir ta porte. Elle va voir que le lit est vide, et elle va sonner l’alarme, et ta grand-mère va dire que c’est moi. » Il a posé la main sur mon épaule. Une seconde seulement, du bout des doigts, comme on touche une casserole pour savoir si elle est chaude.
« Je te raconterai. Je te le jure. Mais va. »
J’ai attrapé le pied de perfusion. La roue a grincé.
Le chariot arrivait à la 412. À la 410. J’entendais le claquement des sabots de Karine sur le lino, et le petit bruit du plateau qui bougeait à chaque pas.
J’avais quatre-vingt-dix secondes pour traverser tout le couloir en sens inverse.
J’ai perdu mon pari des quatre-vingt-dix secondes devant la 410, et c’est ce qui m’a sauvé.
Karine est sortie de la chambre d’en face avec son chariot au moment précis où je passais, mon pied de perfusion devant moi comme un chien trop vieux. Elle a freiné d’un coup. Les flacons ont tinté.
Elle m’a regardé de haut en bas. Mes chaussettes. Ma blouse ouverte dans le dos. Le papier jauni que je serrais dans mon poing.
« Les toilettes, c’est de l’autre côté, monsieur Leroy. »
« Je sais. »
« Alors vous vous êtes trompé de sens. »
Elle a regardé le fond du couloir, vers la 408 bis, puis elle m’a regardé de nouveau. Karine a la quarantaine, des cheveux courts décolorés et des cernes qu’elle ne cache plus depuis des années.
« À une heure du matin, la veille d’une greffe, personne dort », a-t-elle dit. « Je fais semblant de pas voir. Une fois. »
« Merci. »
« Dix minutes. Je repasse à 1 h 30 et je veux vous voir couché, avec votre bracelet, et votre tension. Compris ? »
« Compris. »
Elle a repris son chariot sans ajouter un mot. J’ai fait demi-tour.
Ludovic n’avait pas bougé. Il m’attendait dans la même position, le dos voûté, les mains entre les genoux, comme si le temps n’avait pas continué à couler dans le couloir.
« Ferme la porte », a-t-il dit.
Je l’ai fermée. Puis je me suis assis sur le lit, à la même place que tout à l’heure, avec sa boîte LU entre nous.
« Alors ? Après ton papier ? »
Il a gratté la cicatrice sur le dos de sa main.
« Après, j’ai bu. Huit mois. À Lens, dans le bar en face de l’usine, où on te sert à crédit si tu dis que tu cherches du boulot. » Il a gratté sa cicatrice. « En mai, j’ai pris ma moto et je suis monté à Lille. Je me suis garé en face de la maternité, devant l’abribus. Je suis resté deux heures. Je suis jamais entré. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’avais signé. Je me disais que j’avais pas le droit. » Il a eu un petit geste de la main, comme pour chasser une mouche. « Et puis en février 2008, j’ai arrêté de boire. D’un coup. Un matin, je me suis réveillé, j’ai regardé le plafond, et j’ai pensé : il va avoir un an en mai. »
Il a posé les mains à plat sur ses genoux.
« J’ai trouvé un CDI chez un fournisseur de palettes. Pas grand-chose. Mais un contrat, un vrai, avec une fiche de paie. J’ai pris le papier de ta grand-mère, j’ai pris sa boîte, avec les trois mille euros dedans. J’avais pas touché un billet. Pas un. »
« Tu as pas dépensé l’argent ? »
« Même pas un café. J’avais pas la tête à ça. »
J’ai regardé la boîte LU. Le couvercle rouge, avec ses bords rouillés. Je me suis demandé combien de fois il l’avait ouverte pour compter les billets, et les refermer.
« Je suis monté à Roubaix un samedi de mars. Je connaissais l’immeuble : j’avais déposé ta mère en bas plusieurs fois sur ma moto, avant. Rue des Lilas. Le quatrième, sans ascenseur. »
« On y habite toujours. »
« Je sais. J’ai passé les marches une par une. Je me suis arrêté deux fois sur le palier. »
Il a pris le couvercle entre ses doigts, un petit moment, sans l’ouvrir.
« J’avais préparé trois phrases. Je voulais lui rendre la boîte, lui dire que j’étais prêt à faire ce qu’il faudrait. Voir le petit, rien qu’une minute. Si elle voulait pas, je repartais, promis. »
« Et ? »
« Je suis arrivé devant la porte. Il y avait une paire de chaussures de bébé sur le paillasson. Des petits chaussons bleus, avec un trou au bout. »
J’ai fermé les yeux une seconde. Je me suis demandé si c’était les miens.
« Ludovic. »
« J’ai sonné. »
« Et ma mère a ouvert ? »
« Ta mère, elle travaillait de nuit à cette époque. Elle dormait. » Il a secoué la tête. « Ce n’est pas elle qui a ouvert. »
« Mamie ? »
« Non. »
« Alors qui ? »
Il m’a regardé, et je n’ai jamais vu quelqu’un hésiter aussi longtemps. Il avait la bouche ouverte, comme tout à l’heure. Mais cette fois, il a parlé.
« Celui qui m’a ouvert, c’était Sébastien. »
J’ai senti la page de mon carnet de santé glisser entre mes doigts. Je l’ai rattrapée avant qu’elle tombe.
« Papa. »
« Ton père, oui. »
« Je croyais que le père, c’était toi. »
Il a levé les yeux vers le plafond, puis les a baissés vers moi, et son visage s’est défait, tout doucement.
« Non, Ethan. Moi, j’étais le type à la boîte. »
PARTIE 3
« Il prendra ce qu’on lui donne, et TU TE TAIS », a lâché ma grand-mère à ma mère, la veille de ma greffe.
Part 2 of 5
