« SURVEILLE TON LANGAGE ! » Mon mari a claqué la main sur la table. Sa mère, juste derrière son épaule, souriait.

May be an image of one or more people

Le jeudi d’avant, j’épluchais des pommes de terre pour un gratin.

Ludovic est rentré de la concession à 19 h 40, la cravate de travers.

« Ma mère vient passer un week-end. Avec Manon. Samedi. »

« Un week-end ? Manon est enceinte de sept mois. »

« Justement. Elle a besoin de changer d’air. »

« Elles dorment où ? »

« Dans la chambre d’amis. C’est deux nuits, Céline. »

Il a dit « un week-end » trois fois en dix minutes. J’ai cru qu’il avait juste hâte de voir sa mère. Il a piqué une rondelle crue dans le saladier et il est parti se changer.

Je n’ai pas posé d’autre question. Le gratin était bon, d’ailleurs. Il en a repris deux fois.

Lundi, 8 h 03. Je n’avais pas bougé du frigo.

J’ai relu la date du formulaire. Un vendredi. Le lendemain du gratin, la veille du jour où Josiane avait posé ses deux valises dans mon entrée.

Le jeudi, Ludovic me disait « un week-end ». Le vendredi, il écrivait à mon notaire.

L’adresse mail, c’était la sienne. Pas celle de la concession. Celle qu’il ouvre le soir sur le canapé, en disant que c’est « que des pubs ».

« Céline, t’as vu l’heure ? »

Josiane, en manteau, son sac sous le bras. Ludovic derrière elle, les clés de la voiture à la main.

« On y va. On rentre tard. »

« À la banque, donc. »

« Pour un truc, je te dis. »

Il a regardé son téléphone, pas moi. Josiane a regardé le mien, face contre le frigo, puis elle m’a regardée.

« Ma cocotte, tu la laisses sur la plaque. J’en ai besoin à midi. »

« Ta cocotte ? »

« Bah oui. Pour le bouillon de Manon. »

C’était la cocotte de ma grand-mère. Je n’ai pas relevé. La porte d’entrée s’est refermée à 8 h 12, et par la fenêtre j’ai vu Josiane parler à Ludovic sur le trottoir, le doigt levé, comme on parle à un enfant. Il hochait la tête. Il n’a pas démarré tout de suite.

Je suis restée debout. Entre cinq et six heures du matin, j’avais glissé les trois papiers de la boîte dans mon sac d’ordinateur. La boîte LU, vide, était dans le coffre de ma voiture. Je ne sais pas pourquoi le coffre. Je savais seulement que je ne la laisserais plus en haut de l’armoire.

« T’as pas oublié que c’est à neuf heures ? » a dit Manon, la bouche pleine.

« Non. »

« Je prends mon sac. »

Elle s’est levée en deux temps, la main dans le dos. Elle avait mes pantoufles aux pieds, celles en feutrine grise, que j’avais achetées 12 € au Leclerc.

« Tu vas pas à la maternité en pantoufles. »

« Bah, j’ai les chevilles gonflées, tes pantoufles sont mieux que mes baskets. Tu m’en veux pas ? »

« Garde-les. »

On est parties à 8 h 41. Manon a ouvert un Kinder Bueno sur mon siège passager. Elle a mis les miettes dans sa paume, pour ne pas en mettre par terre.

Je conduisais comme un lundi. Les deux mains sur le volant, le clignotant à chaque rond-point. À l’intérieur de moi, quelqu’un comptait. Trois semaines. Un vendredi. Une adresse mail.

« Josiane m’a dit que ton bail était fini. »

« Ouais. »

« Fini quand ? »

Manon a froissé l’emballage du Kinder.

« Bah… Moi, j’ai rendu les clés y a presque un mois. »

« Un mois. »

« Trois semaines et demie, quatre semaines. Pourquoi ? »

Au feu de la rocade, j’ai compté sur mes doigts. Presque un mois, moins trois semaines chez moi, ça faisait une semaine à peu près. Une semaine où Manon n’avait plus d’appartement et où personne ne m’avait rien dit. J’ai eu peur. Pas de Manon. De ce que je n’avais pas vu pendant trois semaines, à ma propre table.

« Josiane est arrivée chez moi il y a trois semaines. »

« Oui, bah, j’allais pas dormir dans un studio vide, non plus. »

Elle a dit « vide » et elle a regardé par la vitre. J’ai fait comme si je n’avais pas entendu.

« Tu dormais où, entre les deux ? »

« Chez maman. Sur le clic-clac. Faut pas en faire une histoire, hein. Un bail, ça finit, c’est tout. »

Un bail qui finit, ça ne se rend pas une semaine plus tôt. Josiane avait dit « son bail est fini » dans ma cuisine, avec le ton de quelqu’un à qui ça tombe dessus. Manon n’avait rien attendu. Elle était partie de son plein gré, avant de venir.

Je n’ai pas dit ça. J’ai dit :

« Il fait froid, ce matin. »

« Ouais. Mets le chauffage, si tu veux. »

Il y avait déjà de la buée sur le pare-brise. Je me suis garée sur le parking de la maternité à 8 h 58, entre un camion de livraison et un arbre.

« Tu viens avec moi ? »

« Je finis un mail. Je te rejoins. »

« T’as toujours un mail, toi. »

Elle est descendue en s’appuyant sur la portière. Elle a claqué la porte du pied, avec mes pantoufles. Je l’ai regardée traverser le parking, son sac à l’épaule, jusqu’aux portes vitrées.

Elle avait laissé son téléphone sur le siège.

Je n’y ai pas touché. J’ai posé mes mains à plat sur mes cuisses et j’ai attendu que ma respiration redescende. Quelque chose a vibré contre le cuir.

L’écran s’est allumé tout seul. Un nom que je connaissais, un message que je n’étais pas censée lire.

« Lulu : Elle a dit quoi ? Maman veut qu’on tienne jusqu’à la signature. »

Le téléphone de Manon s’est rallumé deux fois pendant que je cherchais le numéro de l’étude. La deuxième fois, je l’ai retourné face contre le siège, comme j’avais retourné le mien contre le frigo.

« Étude, bonjour. »

« C’est Céline. J’ai besoin de mon notaire, c’est urgent. »

Quarante secondes de musique de piano. Puis il a décroché.

« Madame, j’allais vous appeler. Vous avez lu mon mail ? »

« J’ai lu. Je suis sur un parking, je n’ai pas longtemps. »

« Alors j’irai droit au but. Cette demande de copie de vos statuts, l’étude l’a refusée. Votre mari n’est pas associé, nous n’avons rien à lui communiquer. »

« Il l’a faite il y a trois semaines. »

« Oui. Et elle a été renouvelée lundi dernier. Cette fois au nom de Madame. »

« Au mien ? Je n’ai jamais rien demandé. »

« C’est ce qui m’a gêné. Elle est arrivée par mail, avec votre nom dessus, depuis une adresse que je n’ai pas dans votre dossier. Le clerc l’a classée sans me prévenir. Ça n’aurait pas dû. »

Devant mon pare-brise, une femme sortait de la maternité avec un nourrisson dans un siège-auto. L’homme derrière elle portait le sac à deux mains, comme un plat trop plein.

« Vous m’entendez, Madame ? »

« Je vous entends. Dites-moi pour la vente. »

« Je ne fais pas agence. Mais j’ai un couple de clients qui cherche une maison comme la vôtre, à Saint-Herblain, depuis le printemps. Sans prêt, 372 000 €. Si vous êtes décidée, on peut signer un compromis dans dix jours. »

« Dix jours. »

« Il faut que je prépare le dossier, les diagnostics, l’état des parts. Rien d’impossible. »

« Je suis décidée. »

« Alors je vais vous donner un conseil que je donne rarement. Ne dites rien. Ni à votre mari, ni à sa famille. Pas un mot, pas une question, pas un changement dans vos habitudes. »

« Je fais les courses le mardi. Je continue. »

« Voilà. Vous continuez. »

J’ai dit merci, je crois. Je ne sais plus si j’ai dit autre chose.

Après avoir raccroché, je suis descendue de la voiture et j’ai ouvert le coffre. La boîte LU était posée sur mon sac de sport, vide, le couvercle de travers. J’ai passé le pouce sur le bord. Ça sentait toujours le beurre.

Manon est sortie à 10 h 20, sans la main dans le dos cette fois.

« Tout va bien. La sage-femme est contente. Elle dit que le bébé est bas. Ça veut dire quoi, bas ? »

« Ça veut dire qu’il est prêt. »

« Ah. Cool. »

Elle a repris son téléphone sur le siège. Elle a lu l’écran sans changer de visage, puis elle a répondu avec ses deux pouces, vite, sans regarder ce qu’elle tapait.

« T’as fait quoi, pendant ce temps ? »

« J’ai appelé pour le travail. »

« Ah. Toujours. »

Mon téléphone a vibré dans le porte-gobelet pendant qu’on roulait. Un message de Ludovic, 11 h 05.

« Bien arrivés à la banque ! Tu me manques, ma puce. »

Ludovic n’écrit jamais « ma puce ». Il n’écrit jamais de points d’exclamation non plus. J’ai répondu « Moi aussi » avec un petit cœur. Mon pouce a mis deux secondes de trop à trouver le cœur.

« C’est Lulu ? » a demandé Manon, sans tourner la tête.

« Oui. Il voulait savoir si tout allait bien. »

« Ah. Gentil. »

Elle a souri à la fenêtre. Je n’ai pas su si c’était pour lui ou pour elle.

À midi dix, ma cuisine ne ressemblait plus à ma cuisine. Josiane avait vidé le placard du haut et rangé mes casseroles par taille, la plus grande à gauche. Mes verres étaient dans l’autre meuble. La cocotte de ma grand-mère chauffait sur la plaque, avec un os dedans.

« Tu m’as pas dit où tu rangeais la Javel. »

« Sous l’évier. »

« Bah elle y est plus. Je l’ai mise dans le garage, ça sent. »

« C’est chez moi, Josiane. »

« Chez toi. » Elle a répété ça doucement, en tournant la louche. « Un homme, ça a besoin de se sentir chez lui, Céline. Même quand c’est sa femme qui a les clés. »

« Ludovic est chez lui. »

« Si tu le dis. »

Elle a goûté son bouillon et elle a fait la moue, comme devant un plat que je n’aurais jamais su faire. J’ai mangé une tranche de pain debout, contre l’évier. Il y avait trop de gens dans ma cuisine pour que je m’assoie.

Je me suis enfermée dans le bureau à 13 h. À 15 h 20, j’étais en visio avec dix-sept collègues et je répondais « oui, bien sûr » à une question que je n’avais pas entendue. C’était ça, « continuer comme avant ».

Une ombre a bougé derrière mon écran. Josiane, dans l’embrasure de la porte. Elle ne regardait pas l’ordinateur. Elle regardait le haut de l’armoire, où il ne restait qu’un rectangle de poussière.

« Elle est où, ta boîte à gâteaux ? »

Ludovic n’est pas faible. Il n’a jamais été le petit garçon qui obéit à sa mère.

Je l’ai compris à 0 h 47, en chaussettes, devant la porte du garage. Mais avant ça, il y a eu la boîte.

J’ai coupé mon micro. Dix-sept collègues ont continué à parler sans moi.

« Quelle boîte ? »

« Celle des photos. Ludo m’a dit que tu la gardais là-haut. »

« Elle est dans ma voiture. J’ai une photo de ma grand-mère à faire encadrer. Je l’ai descendue cette nuit. »

« Cette nuit. »

« Je dormais pas. »

« Et tu la mets dans le coffre. Une boîte à gâteaux. » Elle a ri, un seul souffle par le nez. « Elle est mieux sur l’armoire. Tu la remettras ce soir. »

« Je la remettrai. »

Elle est restée une seconde de plus dans l’embrasure, les bras croisés. Puis elle est retournée dans la cuisine, et j’ai entendu ma cocotte racler sur la plaque.

Mes trois papiers étaient dans mon grand sac noir, sans l’ordinateur. À 15 h 40, j’ai fait semblant d’aller chercher un café et je suis passée par le garage. J’ai mis le sac dans le coffre, sous la couverture, à côté de la boîte vide. Mes clés de voiture sont restées dans la poche de mon gilet toute la journée.

Le soir, j’ai rempli la boîte. Sept photos, prises dans l’album de ma grand-mère, au fond du buffet. Sur la première, elle était sur le perron de sa maison, en 1987, en blouse à fleurs. Elle tenait une cocotte à deux mains, la même que celle de Josiane sur ma plaque, et elle souriait à celui qui prenait la photo.

Je suis restée assise par terre avec l’album sur les genoux jusqu’à ce que Manon crie depuis le salon qu’elle avait faim.

On a dîné à 20 h, quatre assiettes de pâtes. Ludovic a servi le vin.

« Ta journée ? »

« Longue. Des réunions. »

« Tu bosses trop. Faudrait lever le pied. »

« Tu dis ça tous les soirs. »

« Parce que c’est vrai. » Il m’a pris la main sur la table et il l’a tapotée, deux fois, comme on tapote un capot. Josiane a coupé son pain.

« Mardi, c’est moi qui fais les courses. Ta liste, elle est trop chère. »

« Je fais les courses le mardi, Josiane. »

« Plus maintenant. »

« Laisse-la, Céline, a dit Ludovic. Elle veut aider. »

J’ai dit « d’accord ». Il a dit « merci, ma puce ». C’était la deuxième fois de la journée qu’il m’appelait comme ça.

J’ai remonté la boîte sur l’armoire à 22 h. Josiane l’a regardée passer, depuis le canapé-lit, sans un mot. Ludovic a dit « bonne nuit, ma puce » avec le ton qu’il prend pour dire « bonne route » à un client.

À 0 h 31, je me suis réveillée. Son côté du lit était froid.

J’ai descendu l’escalier sans allumer. Dans le salon, le canapé-lit de Josiane était vide, les draps rabattus. Au bout du couloir, une ligne de lumière jaune passait sous la porte du garage.

Le carrelage était glacé. Ça sentait l’essence et le carton mouillé, même d’ici. J’ai posé la main à plat sur le bois, à dix centimètres de la poignée.

« Elle m’a regardée drôlement toute la journée. »

La voix de Josiane. Basse, pressée.

« Elle te regarde comme d’habitude, maman. Calme-toi. »

La voix de Ludovic. Je ne la connaissais pas. Elle était plate, sans un sourire dedans. Il parlait comme au téléphone avec un client qui hésite sur son financement.

« Et la boîte, alors ? »

« Des photos. Je te l’ai dit dix fois. »

« Et si elle a parlé à quelqu’un ? »

« Elle parle à personne. Des collègues, pas une amie. Elle travaille, elle rentre, elle fait le gratin. T’as qu’à voir. »

« Et si elle comprend ? »

« Elle comprendra pas. J’ai tout préparé. Elle signera la donation. Elle signe toujours sans lire. »

Un rire sec, celui de Josiane.

« Et si elle lit ? »

« Elle lira pas. Moi, je m’occupe de ça. Toi, tu t’occupes de Manon et tu parles moins, maman. Tu parles trop. »

« C’est pour toi que je le fais. »

« Je sais. Demain, tu lui reparles des courses. Fais-la tourner en rond. »

J’ai entendu un tiroir de l’établi. Un bruit de pas qui approchait de la porte.

Je n’ai pas bougé. Mes pieds ne répondaient plus, je les sentais à peine sur le carrelage. Les pas se sont arrêtés à deux mètres, quelqu’un a tiré un tabouret, et la conversation a repris plus bas.

Je me suis retournée pour remonter. Il y avait quelqu’un sur l’escalier.

Manon, en tee-shirt long, les cheveux en vrac. Une main sur la rampe, l’autre sous son ventre. Elle me regardait. Elle avait vu mon oreille contre la porte. Je ne sais pas depuis combien de temps elle était là.

Elle n’a pas dit un mot. Elle a mis un doigt sur ses lèvres.

Le lendemain du garage, un mardi, j’ai dormi deux heures et souri une douzaine de fois. Manon ne m’avait pas dit un mot sur la veille. Elle m’avait passé le sel au petit-déjeuner, c’est tout.

Josiane avait fait les courses à ma place. Elle est revenue du Leclerc à 11 h 30 avec huit paquets de pâtes et du jambon sous vide, et elle a posé le ticket devant moi.

« 41,80 €. Tu vois, quand c’est moi, ça coûte moins. »

« Je vois. »

« Le jour où je suis arrivée, t’as dépensé 63,40 € pour des trucs que personne mange. »

« Tu les as jetés. »

« Parce qu’ils étaient pas bons. »

Elle a empoché le ticket. Je n’ai rien répondu, comme me l’a conseillé mon notaire. Je l’ai regardée ranger les pâtes dans le placard qu’elle avait vidé lundi.

À 16 h 10, Manon a crié depuis le canapé.

« Céline ? Sois sympa. Ma carte Vitale est dans mon manteau. J’ai l’ordonnance à aller chercher à la pharmacie. »

« Tu peux pas te lever ? »

« J’ai les pieds comme des ballons. »

Son manteau pendait dans l’entrée, une grosse doudoune noire, usée aux manches. J’ai fouillé la poche de droite. Un paquet de mouchoirs, trois emballages de Kinder Bueno, la carte Vitale.

Dans la poche de gauche, il y avait un papier plié en quatre.

Un reçu. « Garde-meubles, Orvault. Règlement par carte : 2 400,00 €. » En dessous, la date, et les quatre derniers chiffres de la carte, 7702.

Je connaissais ces chiffres. C’était la carte de Ludovic. Je les voyais sur le relevé qu’il laisse sur le frigo, sous un aimant en forme de poisson.

J’ai compté la date sur le calendrier de la cuisine, deux fois, avec mon doigt. Dix-huit jours avant l’arrivée de Josiane.

Un garde-meuble, ça se paye quand on vide un logement. Dix-huit jours avant « un week-end ». Dix-huit jours avant « son bail est fini ». Manon n’avait pas été jetée dehors. Son studio était rangé en cartons depuis longtemps, avec l’argent de mon mari.

J’ai glissé le reçu dans la poche de mon gilet et j’ai apporté la carte à Manon.

« Merci, a-t-elle dit. T’es un amour. »

Elle ne m’a pas regardée.

On a dîné à 20 h. Ludovic a parlé d’un client qui hésitait entre deux modèles de la même couleur, pendant vingt minutes. J’ai dit « ah oui » aux bons endroits. En passant derrière ma chaise, il m’a massé la nuque. Ses doigts étaient chauds. Je n’ai pas bougé.

À minuit moins le quart, j’étais dans ma cuisine, la lumière de la hotte allumée, une tasse de tisane froide devant moi. Le reçu était à plat sur la toile cirée, sous le sucrier.

J’ai entendu le bruit avant de la voir. Des pantoufles sur le carrelage. Les miennes.

« Tu dors pas non plus », a dit Manon.

« Non. »

« Moi, c’est le bébé. Il me fait des abdos. »

Elle s’est assise en face, lentement, une main sous le ventre. Elle a vu le papier. Elle a arrêté de respirer une seconde.

« T’as fouillé mon manteau. »

« Tu m’as demandé d’y aller. »

« Ouais. »

« 2 400 €, Manon. Avec la carte de Ludovic. Dix-huit jours avant que vous veniez. »

Elle a tiré le reçu vers elle, l’a regardé comme si elle le voyait pour la première fois, puis elle l’a repoussé.

« Ils m’ont dit que c’était provisoire. Que tu étais d’accord pour tout. »

« D’accord pour quoi ? »

« Pour nous prendre. Pour le bébé. Maman a dit que c’était toi qui l’avais proposé à Ludo, que t’étais fière d’avoir une grande maison et que Manon pouvait rester le temps qu’il faut. »

« Je n’ai jamais dit ça. »

« Ben j’étais pas là pour vérifier. »

Elle a posé les deux mains à plat sur son ventre.

« J’ai vingt-neuf ans, Céline. Le père répond plus. Je savais pas où aller. Maman a dit qu’on s’en sortirait si je me taisais et que je disais rien de plus. J’ai dit oui. Voilà. »

« Tu m’as vue, hier soir. »

« Oui. »

« T’as rien dit. »

« J’ai rien dit. » Elle s’est levée, en s’aidant de la table. « Si tu veux comprendre, regarde sous ses chaussettes. Lulu planque ses papiers là depuis qu’il est gamin. Je dis ça, je dis rien. »

Elle est montée. Une marche, deux marches, ma pantoufle gauche qui traînait sur chaque pas.

Je suis restée un moment avec la tisane froide. Puis j’ai posé la tasse dans l’évier, sans bruit, et j’ai monté l’escalier en longeant le mur.

Ludovic dormait sur le côté droit du lit, la bouche ouverte. La commode était de mon côté, près de la fenêtre. Le tiroir du haut a coulissé de deux centimètres avant de grincer. Je me suis arrêtée, j’ai compté jusqu’à vingt. Il a ronflé une fois, puis plus.

Ses chaussettes étaient roulées en boules, bleu marine et gris. Je les ai écartées avec le dos de ma main.

Dessous, une chemise cartonnée, neuve, bleu pâle, avec un élastique. Sur l’étiquette blanche, mon nom était imprimé en lettres noires.

J’ai posé deux doigts sur le rabat, et je l’ai soulevé.

Je me suis assise sur la moquette, le dos contre le pied du lit, la chemise sur les genoux. J’ai tenu la lampe de mon téléphone dans le creux de la main, pour que la lumière ne sorte que par mes doigts.

Première page. L’en-tête d’une étude que je ne connaissais pas, avec une adresse que je n’avais jamais lue. Un notaire qui n’était pas le mien.

« PROJET D’ACTE DE DONATION. »

Donatrice : moi. Donataire : Ludovic. Objet : cinquante pour cent des parts de la SCI.

Onze pages. Je lis des contrats toute la journée, et je lis vite. À la page 7, la donation était irrévocable. À la page 9, il y avait une ligne pour ma signature et une pour la sienne, et aucune date.

Sur la dernière page, un papier jaune collé en biais. Une écriture que je connaissais par les mots qu’il laisse sur le frigo : les « a » ouverts, les « t » barrés trop haut.

« À lui faire signer après le repas, quand elle sera fatiguée. »

Je suis restée sur cette ligne le temps de compter dix respirations. Les siennes. Il a changé de côté, le matelas a craqué, j’ai couvert la lampe contre ma cuisse.

Après le repas. Il y en aurait un, forcément. Il y en avait toujours un, le dimanche, avec des cousins que je n’avais pas invités.

J’ai pensé à lui jeter la chemise à la figure. Je ne l’ai pas fait. J’ai coupé le flash et j’ai photographié chaque page, la couverture comprise. Douze photos. Le déclencheur faisait un petit clic que je couvrais avec ma paume à chaque fois.

Ensuite, j’ai tout remis. La chemise sous les chaussettes bleu marine, étiquette vers le haut, le coin gauche qui dépassait de deux doigts, comme je l’avais trouvée. Les chaussettes grises par-dessus, roulées en boule. Le tiroir a grincé en se fermant. Ludovic a dit « mmh » dans son sommeil.

Je suis restée accroupie quatre minutes, sans bouger. Quand j’ai senti mes genoux, j’ai rampé jusqu’au lit.

J’ai fixé le plafond jusqu’à 6 h 20. Je crois que j’ai dormi quarante minutes, mais je ne peux pas le jurer.

« Tu dors pas ? »

Il avait le visage froissé, les cheveux en bataille. Il s’est retourné vers moi et il a passé son bras sous ma nuque.

« Si. Un peu. »

« T’as les yeux cernés. Viens là. »

Il m’a embrassée sur l’épaule. Il sentait le sommeil et la lessive. C’était la même odeur qu’il y a trois ans, le premier matin où je l’avais reçu chez moi.

« Écoute, a-t-il dit. Pour ma mère. Je sais qu’elle est dure. T’as raison de t’énerver. Je lui parle ce soir. »

« Tu lui parleras. »

« Promis. T’es la seule qui compte ici, tu sais. La seule. »

Pendant trois secondes, j’ai eu envie de le croire. Je ne sais pas si c’était la fatigue ou trois ans d’habitude. Puis j’ai pensé à un papier jaune et à une voix de vendeur dans un garage, et j’ai retiré mon épaule de sous sa main, doucement, en disant que j’avais chaud.

C’était pire que le garage. Au garage, au moins, il ne me souriait pas.

« Merci, Ludo. »

« De rien, ma puce. Je descends faire le café. »

Il est descendu. Dès que la porte de la chambre s’est refermée, j’ai envoyé les douze photos sur ma messagerie du travail, celle dont Ludovic n’a pas le mot de passe, puis je les ai effacées de mon téléphone.

Je me suis demandé pourquoi Manon m’avait soufflé le tiroir. Pour m’aider ? Pour que je me fasse prendre ? Je n’avais pas la réponse, et je ne l’ai toujours pas à cet instant.

J’ai entendu le moulin à café, puis le pas de Manon dans l’escalier, plus lent que celui de Ludovic. Quand je suis arrivée dans la cuisine à 7 h 05, il avait sorti mon bol, le gros, celui que j’ai depuis la fac. Il avait fait chauffer le lait. Il avait même coupé le pain.

Manon était déjà assise en bout de table, une cuillère dans son yaourt. Elle ne levait pas les yeux. Josiane dormait encore sur son canapé-lit, j’entendais sa respiration depuis le salon.

« T’as bien dormi ? » a demandé Ludovic.

« Bof. »

« Faut te coucher plus tôt. Tiens. »

J’ai pris le bol. Il m’a servie, il s’est servi, il s’est assis à côté de moi. La plaquette de beurre était entre nous, avec le couteau planté dans le côté, comme il le fait toujours.

Manon a posé sa cuillère. Elle a dit qu’elle montait se changer, et elle n’est pas montée. Elle est restée debout dans le couloir, juste hors de ma vue.

Ludovic a mordu dans une tartine, tranquille. Il a regardé mon bol, puis mon visage.

« Dis donc. Manon dit que t’as marché cette nuit. Tu cherchais quelque chose ? »

Il m’a tendu le beurre.

PARTIE 2 : « SURVEILLE TON LANGAGE ! »

Story Parts

« SURVEILLE TON LANGAGE ! » Mon mari a claqué la main sur la table. Sa mère, juste derrière son épaule, souriait.

Part 1 of 3

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