
À Roissy, avant l’enregistrement, Constance m’a pris le téléphone des mains pour le glisser dans son sac.
Elle l’a fait en souriant, comme on retire un couteau à un enfant.
« Pas de mails la veille d’une signature. Tu me remercieras. »
Elle me l’a rendu à l’embarquement, écran éteint. Je ne l’ai pas rallumé avant Montréal. Sur le moment, j’ai trouvé ça attentionné.
Cette nuit-là, assis par terre dans la chambre 612, le dos contre le lit, je n’arrivais plus à rien trouver d’attentionné.
Mickaël était toujours en ligne. Je l’entendais respirer, à six mille kilomètres de moi. Sur l’écran, le virement. Quarante mille euros. Un tampon de la banque, une date, une signature que je reconnaîtrais entre mille : les boucles du C, le trait qui file vers le haut.
« Regarde le libellé, » a dit Mickaël.
Je l’ai lu à voix haute. « Audit sécurité, prestation deux sur deux. Bénéficiaire : Vasseur Conseil. »
« On n’a jamais fait d’audit de sécurité cette année-là. »
« Tu en es sûr ? »
« Guillaume, c’est moi qui les fais, les audits. Je suis arrivé en mars, avant même que tu aies une salle de réunion. Personne n’a touché à la sécurité pendant deux ans. »
Je me suis frotté les yeux. Dans le couloir, quelqu’un a fait rouler une valise. Le radiateur sifflait sous la fenêtre, et derrière la vitre il y avait un parking couvert de neige sale et un néon vert qui clignotait.
« Qui est Vasseur ? » j’ai demandé.
« Je cherche. Pas dans la société, en tout cas. Pas dans le fichier fournisseurs. »
« Alors c’est quoi, ce dossier ? »
« Un dossier d’archives que Constance a fait copier sur un disque externe il y a sept ans, juste avant de quitter l’ancien bureau. Quand on a déménagé, on a tout sauvegardé sans regarder. Elle pensait sûrement que personne n’y retournerait. »
Il a toussé, un peu mal à l’aise.
« Je regarde aussi la règle de suppression. Je t’ai dit que c’était elle qui l’avait créée. Mais ça ne supprimait pas qu’un seul mail. »
« Combien ? »
« Tout ce qui venait de l’adresse de Céline, de décembre à mars, plus quelques-uns avant. J’en compte vingt-trois. »
Vingt-trois.
J’ai fermé les yeux. Je me suis revu à mon bureau, cet hiver-là, attendant un message qui ne venait pas. Je me suis revu me dire qu’elle n’avait même pas le courage de s’excuser.
« Lis-moi les objets, » j’ai dit. « Juste les objets. Pas le texte. »
Il s’est raclé la gorge.
« Je dois te dire quelque chose, c’est important. Ça, c’est celui que tu connais. Ensuite : S’il te plaît, réponds-moi. Puis : Je ne te demande rien. »
« Continue. »
« Elle a bougé aujourd’hui. »
Je n’ai rien dit.
« Rendez-vous médical jeudi, tu peux venir si tu veux. Deux semaines après : Je t’ai écrit quatre fois. Tu ne veux vraiment plus rien savoir ? »
J’avais la bouche sèche. Je me suis levé, j’ai pris le verre de la salle de bains, je l’ai rempli d’eau et je l’ai posé sans boire.
« Il y en a un dernier, » a dit Mickaël. « Daté du 10 avril. »
« Lis-le. »
« Elle s’appelle Léa. Trois kilos cent quarante. »
Je me suis rassis sur le bord du lit. La moquette sentait la poussière chaude. Je regardais mes chaussures, les mêmes que dans l’avion, et je comptais les lacets, trois fois, pour avoir quelque chose à faire de mes yeux.
Trois kilos cent quarante. Le poids d’un petit sac de farine, un peu plus qu’une baguette et demie.
« Guillaume ? Tu es là ? »
« Je suis là. »
« Je ne sais pas ce que tu cherches. Mais je suis ton directeur informatique depuis neuf ans, et je te dois de te dire que quelqu’un a fait en sorte que tu ne lises rien. Pas une fois. Pendant quatre mois. »
« Je sais. »
« Et il y a un truc que je ne comprends pas, » il a repris plus bas. « Ce virement est rangé dans le même dossier que ces mails. Même arborescence. Même date de création. Comme si elle les avait classés ensemble. »
« Ensemble, » j’ai répété.
« Avec un nom de sous-dossier que je n’aime pas. »
« Lequel ? »
J’ai entendu un clic.
« Moreau. Photos, lot deux. »
Le mot m’a pris à l’estomac. Moreau, c’était le nom de Céline avant moi.
« Lot deux, » j’ai dit. « Il y avait un lot un ? »
« Je ne sais pas. Mais toi, tu as reçu une enveloppe de photos, non ? »
J’ai pensé à l’enveloppe kraft posée sur mon bureau un jeudi de novembre. Six photos, glacées, légèrement floues. Céline qui sortait d’une porte avec un homme. Céline qui serrait cet homme dans ses bras sur un trottoir. Un message imprimé pour tout commentaire : « Vous devriez savoir. »
Je n’avais pas demandé qui me l’envoyait. Je n’avais pas demandé non plus pourquoi on avait photographié ma femme.
« Combien de fichiers dans ce sous-dossier ? » j’ai demandé.
« Trente et un. »
Trente et un. Six dans l’enveloppe.
J’ai attrapé l’ordinateur portable sur le bureau et je me suis rassis par terre, parce que c’était l’endroit où mes jambes me tenaient encore.
« Envoie-les. Tous. Maintenant. »
« Ça fait trois cents mégas, ça va prendre une minute. »
Je suis resté là, les yeux sur la barre de téléchargement qui avançait par à-coups. Quarante pour cent. Soixante. Quatre-vingts. Dans la chambre voisine, une porte s’est refermée doucement.
La barre a atteint cent.
Le dossier s’est ouvert sur une longue colonne de miniatures grises, une par une, comme des fenêtres allumées dans un immeuble la nuit.
J’ai posé mon doigt sur la première.
La quatorzième photo montrait une plaque en cuivre vissée dans un mur de pierre.
Je l’ai agrandie avec deux doigts. Les lettres étaient petites, un peu ternies, mais on les lisait : Cabinet de gynécologie-obstétrique. Au-dessous, des horaires. Mardi, jeudi, de 9 h à 17 h.
Je suis resté une minute sans respirer.
Dans mon enveloppe de novembre, il y avait cette même scène. Céline qui sortait d’une porte avec un homme, le col relevé, la tête baissée. La photo était coupée juste au-dessus de la poignée. Jamais je n’avais vu la plaque.
« Ils ont recadré, » j’ai dit, tout seul, à voix haute, dans la chambre vide.
J’ai ouvert les cinq autres, côte à côte. Le trottoir, le manteau gris de Céline, l’homme qui la serrait contre lui. Dans chaque version que je connaissais, un détail manquait. Un panneau, une porte, une vitrine. Sur les trente et une, il y avait le mur entier, le matin entier, le quartier entier. Un jeudi, 9 h 12 d’après l’horodatage.
Le type, sur la photo dix-sept, a enlevé son bonnet. Il avait une cicatrice sur le sourcil gauche, comme un petit hameçon blanc.
Je l’ai reconnu avant d’avoir fini de le regarder.
Yann.
Yann Moreau, le frère de Céline. Électricien à Nantes. Il avait été son témoin à la mairie, il m’avait offert un tournevis multi-embouts pour mes trente-cinq ans en disant « parce que t’as pas une tête à savoir en acheter ». Je l’avais vu deux fois par an, pas plus. Je ne l’avais pas reconnu sur mes six photos parce qu’on ne me laissait voir ni son visage ni la plaque.
Mon beau-frère. Pas un amant. Un frère qui avait pris un jeudi pour accompagner sa sœur chez le médecin, parce que son mari était toujours en réunion.
J’ai posé la main à plat sur le tapis, comme pour retenir quelque chose.
Mon téléphone a vibré. Mickaël.
« Tu es là ? »
« Je suis là. »
« Je t’ai envoyé le reste. Il y a un PDF. Vingt-deux pages, un rapport. En-tête : Vasseur Conseil, Lorient. J’ai fait une recherche rapide. Rémi Vasseur, ancien policier, détective privé agréé jusqu’il y a trois ans. Radié pour des écoutes pas très nettes. »
« Lorient, » j’ai répété.
« Ça te dit quelque chose ? »
« Non. Je veux dire oui. C’est à une heure de Saint-Nazaire. »
Il n’a rien répondu. Je l’ai entendu taper.
J’ai ouvert le PDF sur l’ordinateur. Du papier à en-tête, un logo en forme de loupe, le genre de document qu’on fait imprimer dans un copy-shop. Rapport de filature, numéro 3. Cliente : C. de La Roche.
Cliente.
Constance n’avait pas été victime d’un détective. Elle avait été sa cliente. Elle avait signé la commande.
Je me suis forcé à lire page après page. Les heures de sortie, les itinéraires, les noms des rues. « Le sujet quitte le domicile à 8 h 40 avec un sac en tissu. Le sujet attend le bus 62. » Un homme avait suivi ma femme pendant sept semaines pour deux mille cinq cents euros la semaine, et il avait noté jusqu’à la couleur de son écharpe.
Page 9. Un paragraphe en gras.
« Point n° 4 : état de santé du sujet. Le sujet a consulté un gynécologue le 14 novembre, accompagné de son frère. D’après une conversation entendue à la sortie : grossesse confirmée, environ dix-sept semaines. Le sujet semble n’en avoir été informé que récemment. Le mari n’est pas au courant. »
En marge, au stylo bleu, une écriture en pente, nerveuse :
Ne pas transmettre. C.
J’ai regardé ces trois mots jusqu’à ce que les lettres se brouillent.
Je connaissais le C. Je l’avais vu en bas de contrats, de notes de service, de cartes de vœux. Je l’avais vu sur le mot qu’elle avait glissé dans ma valise, à Roissy : Bonne chance, on va tout gagner.
Je me suis levé. J’ai marché jusqu’à la salle de bains et j’ai fait couler l’eau froide. Dans le miroir, il y avait un homme de quarante-deux ans avec des cernes, une chemise froissée, et ce pli entre les sourcils, le même que celui d’une petite fille de six ans qui tenait son lapin comme on tient la rampe d’un escalier.
« Elle est enceinte, » j’ai dit à mon reflet. « Elle me l’a écrit. Et j’ai dit… »
J’ai dit quoi, au juste ? Je n’arrivais même pas à retrouver mes propres phrases. Il me restait seulement un bruit de porte, un soir de novembre, et une enveloppe sur la table de la cuisine.
J’ai fermé le robinet.
Mon téléphone a vibré encore. Un message, cette fois, pas Mickaël.
Constance : « Tu dors pas ? Je vois de la lumière sous ta porte. »
Je suis resté planté devant l’écran. Cinq heures cinquante-deux. Elle avait la chambre d’à côté, la 614. Elle disait qu’avant une signature elle avait besoin de dormir seule.
Elle ne dormait pas.
J’ai répondu : « Je finis des mails. »
Trois petits points ont clignoté, puis disparu, puis sont revenus.
« Arrête de travailler. Je t’apporte un café. »
« Non, pas la peine, je… »
Je n’ai pas fini mon message. J’ai couru jusqu’au lit, j’ai refermé l’ordinateur d’un geste sec, j’ai poussé le téléphone sous l’oreiller. J’ai essuyé mes joues. J’ai défroissé le couvre-lit avec la paume de la main.
Dans le couloir, une porte s’est ouverte. Des pas feutrés, deux, trois, puis plus rien.
Deux coups à la porte, légers, réguliers, ceux de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il va trouver.
« Guillaume ? C’est moi. J’ai deux cafés. »
Ma fiancée savait que j’avais une fille depuis six ans, et elle venait de m’apporter mon café.
Je l’ai su avant qu’elle franchisse la porte. Pas par intuition, par arithmétique : un rapport daté, un mot en marge, une écriture que je connaissais mieux que la mienne.
J’ai ouvert.
Constance était en peignoir blanc, les cheveux relevés, deux gobelets en carton dans les mains. Elle a souri. Le même sourire que dans l’avion, après le verre brisé.
« Café noir, deux sucres. Comme tu aimes. »
« Merci. »
« Tu as une tête épouvantable. »
« Je n’arrivais pas à dormir. »
Elle s’est assise sur le fauteuil près de la fenêtre, jambes croisées, avec la tranquillité de quelqu’un qui est chez lui. Moi, je suis resté debout à côté du lit, le gobelet brûlant dans la main, l’ordinateur fermé dans mon dos.
« C’est à cause d’elle, hein ? » a-t-elle dit.
J’ai senti mes épaules se raidir.
« De qui ? »
« De ton hôtesse. Ne fais pas l’innocent, Guillaume. Tu as passé le repas à la regarder. Tu as failli tout gâcher pour un verre d’eau. »
« Elle a été humiliée devant cent personnes. »
« Elle a été remise à sa place. Ce n’est pas pareil. »
Elle a bu une gorgée, a fait une petite grimace, a posé son gobelet sur la table de nuit.
« Rassure-toi. Tout est réglé. J’ai écrit à la compagnie cette nuit, depuis le hall. Agression verbale d’un membre d’équipage sur une passagère. Il y avait des témoins, et toi, bien sûr. » Elle a levé les yeux vers moi. « Tu vas confirmer, n’est-ce pas ? Si on te le demande. »
« Constance… »
« Elle n’a pas le droit de parler comme ça aux clients. Tu l’as entendue. Elle volera encore, mais pas sur nos lignes. »
Elle l’a dit d’une voix douce, presque tendre. Comme on parle d’un meuble à jeter.
J’ai pensé à Céline à genoux dans l’allée, ramassant les éclats de verre sans lever les yeux.
« Et la petite ? » j’ai demandé.
« Quelle petite ? »
« Léa. »
Je m’en suis voulu tout de suite d’avoir dit son prénom. Constance n’a pas bougé. Elle a seulement laissé s’écouler une seconde de trop avant de répondre.
« Tu sais comment elle s’appelle. »
« Elle l’a dit dans l’avion. »
« Ah oui, bien sûr. » Elle a lissé son peignoir sur son genou. « Je ne retiens pas les prénoms des gens qui me crient dessus par personne interposée. »
« Personne ne t’a crié dessus, Constance. »
« Je me suis sentie agressée. C’est tout ce qui compte. »
Elle s’est levée, elle m’a embrassé sur la joue. Elle sentait la lavande et le café. Elle m’a pris le menton entre deux doigts.
« Prends une douche. Étienne nous attend à 7 h 30 en bas, il veut qu’on parle de l’équipe de direction avant la signature. Et Guillaume, sois gentil, laisse ton téléphone dans la chambre. On a tout le temps de lire des mails après. »
Elle est sortie. J’ai écouté ses pas, la porte de la 614 qui se refermait. J’ai attendu que le verrou claque.
Alors seulement j’ai rouvert l’ordinateur.
Mickaël m’avait écrit trois fois. Le dernier message était un seul mot : « Appelle. »
« Qu’est-ce qui se passe ? » j’ai chuchoté.
« J’ai quelque chose de pire. Dans le disque, il y a un deuxième PDF. Il date du 11 avril. »
« Six ans. »
« Six ans, oui. Je te l’envoie. Mais Guillaume, avant que tu l’ouvres. »
« Quoi ? »
« Il y a aussi un fichier texte, une sorte de tableau. Soixante lignes. Une par mois. 1 200 € chaque fois, avec un libellé : veille. Du mois de mai de cette année-là jusqu’à il y a deux ans. »
Soixante multiplié par douze cents. Je l’ai fait de tête, parce que je ne pouvais pas faire autrement. Soixante-douze mille euros.
« Elle l’a payé pour surveiller quelqu’un, » j’ai dit.
« Cinq ans de suite. Et là, je te mets le rapport du 11 avril. »
J’ai ouvert la pièce jointe. Une seule page, en-tête de Vasseur Conseil, une phrase soulignée en haut :
Objet : naissance.
« Naissance d’une enfant de sexe féminin, née le 9 avril à la maternité de Saint-Nazaire, 3 kg 140. Prénom : Léa. Mère : Céline Moreau, résidant chez sa sœur, Sandrine Moreau. Père non déclaré. Père biologique, au regard de la chronologie et des déclarations de la mère à son entourage : M. Guillaume Lambert. »
Au-dessous, de la même encre bleue que l’autre fois, la même écriture penchée :
Il n’a pas besoin de le savoir. Continuer la veille.
Je n’ai pas bougé. Je ne crois pas avoir cligné des yeux. Le gobelet de café, posé sur le bureau, avait cessé de fumer.
Elle savait. Elle avait choisi la salle, la date et les fleurs de notre fête de fiançailles, six mois plus tôt, et elle savait. Elle avait mis sa bague à son doigt en connaissant le prénom de ma fille.
« Guillaume ? »
« Oui. »
« Je ne veux pas t’alarmer. Mais je viens de voir un truc bizarre dans les journaux de connexion. »
« Quoi ? »
« Le compte de Constance. Il est connecté. Là, maintenant. Il y a deux minutes, depuis l’hôtel. Elle accède au disque d’archives. »
J’ai senti ma gorge se serrer.
« Elle fait quoi ? »
J’ai entendu des touches, un souffle, puis la voix de Mickaël, plus basse, presque neutre.
« Elle efface, Guillaume. Elle supprime le dossier. Là, tout de suite. Il me reste peut-être trois minutes pour tout copier. »
PARTIE 2 : Ma fiancée a exigé qu’on sorte une fillette…
Ma fiancée a exigé qu’on sorte une fillette de six ans de la classe affaires. L’hôtesse qui lui a tenu tête était mon ex-femme.
Part 1 of 5
