PARTIE 2 : « Ce bébé que tu portes… il est À MOI ? »

« Asseyez-vous avant de tomber, docteure. Ça fait trois semaines que je vous regarde manger debout. »

La voix venait du lit. Une voix mince, rabotée, mais posée, la voix de quelqu’un qui économise chaque syllabe et les place exactement où elle veut.

J’ai refermé la porte derrière moi. Guillaume était resté dans le couloir. Nathalie avait dit, très bas, « je vous laisse », et elle avait disparu comme les infirmières de nuit savent disparaître.

La chambre 412 sentait l’orange et la lessive. Sur la table de nuit, un sachet de clémentines, un verre à paille, une lampe en forme de champignon que quelqu’un avait recouverte d’un foulard pour tamiser la lumière. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de basilic qui n’avait pas dû recevoir un seul regard depuis une semaine.

Et le lit. Une femme y flottait plus qu’elle n’y reposait, un foulard de soie noué sur le crâne, des joues creuses, des yeux très grands. Trente-six ans, m’a dit plus tard son dossier. Elle en paraissait cinquante et dix-neuf à la fois, selon le côté d’où venait la lumière.

« Constance », a-t-elle dit, comme si je ne l’avais pas deviné. « Pardon de ne pas me lever. »

J’ai tiré la chaise en skaï. Mes chevilles m’ont remerciée à voix haute.

« Vous me regardez manger debout ? »

« Par la fenêtre. Là. »

Elle a tourné la tête d’un demi-centimètre. Par la vitre, derrière le basilic, on voyait un petit jardin éclairé par trois lampadaires, un banc, un toboggan jaune à l’écaillé fatiguée. Et, de l’autre côté de la pelouse, la porte vitrée par où le personnel des urgences sortait fumer ou souffler.

Quatre étages au-dessus. Je n’avais jamais levé la tête.

« Vous sortez à quatre heures du matin avec votre Tupperware. Vous mangez sur le banc, les pieds sur le sac. Vous téléphonez à votre mère de temps en temps, vous raccrochez toujours en premier. Je connais la cadence de votre garde mieux que celle de ma tension. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Nathalie m’a dit votre nom, il y a trois semaines. »

J’ai senti mon sang se retirer, par le bas, comme avait fait celui de Guillaume dans le hall.

« Elle m’a dit : “Il y a une docteure aux urgences, Manon, elle est enceinte de sept mois, elle fait encore ses gardes.” Et j’ai demandé à quoi elle ressemblait. Nathalie a décrit. Et moi, j’ai dit : “Ah.” Un seul “ah”. »

Elle a fermé les yeux une seconde. Les rouvrir lui a coûté quelque chose.

« Je connaissais ce prénom, docteure. Je l’avais lu sur l’écran de mon mari, un soir de l’année dernière, pendant qu’il dormait dans ce fauteuil. »

Je n’ai pas bougé. Les doigts de ma main droite se sont refermés sur le bord de la chaise.

« Il m’a tout dit en juin, a poursuivi Constance. Enfin, pas tout. Il m’a dit qu’il y avait quelqu’un. Qu’il avait des raisons de ne pas partir, des raisons de ne pas rester. Il m’a dit votre prénom à genoux, au pied de ce lit, en pleurant comme un enfant. Je lui ai dit de se relever. »

« Vous… vous lui avez dit de se relever. »

« Je n’avais pas la force d’en faire plus. Et puis, ce soir-là, j’ai pensé : c’est la première fois en quatre ans qu’il me dit la vérité sans qu’on la lui arrache. »

Elle a avalé de l’eau à la paille, lentement.

« Il m’a raconté la cuisine. Les clés sur le frigo. Il a dit : “Elle m’a même pas retenu.” Il disait ça en pleurant aussi. Comme si c’était un reproche. Comme si c’était la chose la plus précieuse qu’on lui ait jamais faite. »

« Je ne l’ai pas retenu. »

« Non. Vous avez fait ce qu’on fait quand on a de la dignité et pas de temps. »

Je ne savais plus qui de nous deux parlait. Elle avait la voix de ce que j’aurais voulu dire en avril. Elle me rendait mes propres phrases, polies, rangées, avec une étiquette dessus.

« Madame Beaumont… »

« Constance. »

« Constance. Je ne savais pas. Je vous le jure. »

« Je sais. Il vous a menti. Et il m’a menti à moi aussi, longtemps. Nous sommes deux à avoir cru un homme qui avait peur. »

Une pause. J’ai regardé le drap, pour ne pas regarder le reste. Un drap blanc, bordé, d’une netteté d’hôpital. À côté de sa main gauche, un papier punaisé à la tête de lit : le même dessin que celui de Chloé, mais en miniature, fait par une autre main. Le lit, la fenêtre, un 4.

« Elle vous en a donné un à vous aussi », ai-je dit.

« Elle en fait trois par jour. Celui-là est le premier. Vous, c’est le troisième. »

Elle a souri. Un sourire fatigué, très doux, de ceux qui se posent sur le visage comme un mouchoir sur un front.

« Vous ne vous souvenez pas de moi, n’est-ce pas ? »

J’ai cherché. Honnêtement. J’ai fouillé la cour des urgences, les noms, les visages. Trente mille passages par an. Des femmes âgées, des enfants, des hommes qui vomissent. Des yeux fatigués, un foulard, un fauteuil roulant.

« Non. Je suis désolée. »

« Ne le soyez pas. C’est très bien. »

Elle a dit ça avec une douceur étrange, comme si cette amnésie lui rendait service. Je n’ai pas osé demander pourquoi.

« J’ai une question à vous poser. Une seule. Et je voudrais que vous répondiez à moi, pas à lui. »

Je me suis redressée.

« Ce bébé que vous portez… »

Elle a posé la main sur sa propre poitrine, là où il n’y avait plus qu’un os sous un tissu léger.

« Est-ce que c’est celui de mon mari ? »

Dans le couloir, j’ai entendu un bruit de semelles. Pas de pas : un homme qui s’arrête. Le silence d’une porte entrouverte. Je n’ai pas regardé.

J’ai pensé : je peux dire « je ne sais pas ». Je peux dire « ça ne vous regarde pas ». Je peux dire « sortez, je vais appeler un médecin ». Toutes les phrases qu’un bon professionnel aurait trouvées.

« Oui », ai-je dit.

Un seul mot. Il a rempli la pièce.

Constance a fermé les yeux. Quand elle les a rouverts, ils brillaient. Pas de colère. D’une chose que je n’ai pas su reconnaître tout de suite, parce que je n’y étais pas préparée : de la joie.

Et dans l’encadrement de la porte, sans qu’aucune de nous l’ait entendu s’approcher, Guillaume se tenait debout. La main sur le chambranle. La bouche entrouverte. Il avait tout entendu.

Guillaume est resté trois minutes sans respirer, puis il s’est assis par terre.

Pas sur la chaise. Pas sur le fauteuil. Par terre, contre le chambranle de la 412, les genoux remontés, les mains pendantes entre eux. Un homme de trente-huit ans, dans une chemise bleue, assis sur le lino d’une unité de soins palliatifs comme un gosse puni.

Constance l’a regardé. Je n’ai jamais vu une femme regarder son mari comme ça. Ni haine, ni tendresse. De la patience de soignante.

« Tu as entendu, a-t-elle dit.

– J’ai entendu.

– Alors il te reste quoi à dire à Manon ? »

Il m’a regardée enfin. Il avait les yeux rouges, mais pas de larmes. Les larmes, il les avait déjà dépensées devant ce lit, en juin.

« Je ne savais pas pour le bébé, a-t-il dit. Je te le jure sur Chloé. Je l’ai su dans le hall, quand je t’ai vue. Avant ça, je ne savais pas. »

« Tu ne savais pas parce que tu ne m’as pas appelée. »

« Je n’avais pas le droit de t’appeler. »

J’ai ri. Un rire sec, désagréable, que j’ai eu honte d’entendre dans cette chambre.

« Pas le droit. »

« Il y a eu une lettre, Manon. En avril. Un recommandé, que j’ai ouvert dans la voiture, en bas de chez toi. »

Il a sorti de sa poche arrière un papier plié en huit, ramolli par les mois. Pas besoin de me le tendre. Il l’a déplié sur son genou et il a lu, d’une voix plate, les yeux sur le papier, comme un type qui lit sa propre condamnation :

« “Maître Lambert-Duval, avocat au barreau de Versailles, agissant pour le compte de Madame Geneviève de Saint-Pierre, vous informe qu’elle envisage de saisir le juge aux affaires familiales d’une demande de modification de la résidence habituelle de l’enfant Chloé Beaumont, au motif d’une vie double incompatible avec l’intérêt de l’enfant et de la santé de sa mère.” »

Il a levé les yeux.

« Il y avait des photos. Toi devant ton immeuble. Moi qui sortais de chez toi, un matin, avec le sac de sport. Toi, au Leclerc, avec ta mère. Ils t’avaient fait suivre, Manon. »

« Ma mère ? »

« Ils avaient trouvé où elle travaillait. »

Je me suis levée. Je ne sais pas pourquoi. Pour ne pas rester assise devant ce qui arrivait. La chambre était trop petite, il n’y avait nulle part où aller. J’ai fait un pas vers la fenêtre, j’ai posé la main sur le rebord, près du basilic.

« Chloé vivait déjà chez Geneviève depuis la rechute de Constance, a repris Guillaume. Je la voyais le week-end, le mercredi. Elle ne t’a jamais vue parce que Geneviève ne voulait pas. Parce que je ne voulais pas non plus, je te le dis, je suis lâche, je te le dis. »

« Continue. »

« L’avocat avait ajouté un paragraphe. Un seul. “Madame de Saint-Pierre s’engage à ne pas déposer sa requête si Monsieur Beaumont met fin à sa relation avec Mademoiselle Leroy et s’abstient de tout contact pendant un délai de six mois.” »

Six mois.

Je l’ai entendu dans ma tête, le mot que j’avais crié dans le couloir. Six mois. Pas une durée. Un compte à rebours. Un type qui compte les jours avec l’avocat de sa belle-mère pendant que la femme qu’il aime fait un test dans les toilettes d’un vestiaire.

« Tu comptais, ai-je dit. »

« Chaque matin. Cent quatre-vingt-trois jours. Le délai finit mardi prochain. Je me disais : mardi, je t’appelle, mardi, je t’explique tout, mardi je te demande pardon à genoux. »

« Et tu as fait le message vocal. »

Il a eu l’air de ne pas comprendre.

« Quel message ? »

J’ai senti Constance bouger dans le lit, un froissement de drap, un souffle. Je n’ai pas regardé. Je n’ai pas relevé.

« Laisse. »

« Manon, je… »

« Laisse, Guillaume. »

Il a baissé le papier. Il a regardé ses mains. Il a dit, très bas :

« Je t’ai quittée dans la cuisine pour qu’ils laissent Chloé tranquille. Je l’ai fait pour elle. Mais je l’ai fait mal. Je t’ai dit “je peux pas t’offrir une famille”, et c’était vrai. Je pouvais pas. Pas tant que Constance… pas tant qu’elle… »

« Tu pouvais me dire la vérité. »

« Et tu serais restée ? »

Je n’ai pas répondu. C’était la question que je n’avais pas envie de poser à l’avocat de ma propre conscience.

« Tu serais restée, a-t-il répété. Tu serais restée, et ils t’auraient détruite aussi. Ils auraient appelé ton chef de service. Ta mère. Tes voisins. Ils l’auraient fait, Manon. Tu ne connais pas Geneviève. »

Constance avait fermé les yeux. Ses lèvres bougeaient, à peine, comme quand on compte des moutons. Ou des années.

« Ce soir, a dit Guillaume, j’ai pris Chloé chez sa grand-mère à quatre heures. C’est mon vendredi, j’ai le droit. Je devais la ramener à neuf heures. Il est onze heures et demie. Geneviève m’a appelé dix fois. »

« Pourquoi tu l’as pas ramenée ? »

Il n’a pas répondu. Il a fixé le lino, entre ses pieds, un long moment. C’est un tic qu’il avait, quand il ne voulait pas dire un truc. J’avais cru que c’était de la pudeur.

« Guillaume. »

« Ta mère m’a dit que si je… »

Il s’est arrêté net. Il a tourné la tête vers le lit. Vers elle.

Constance n’avait pas ouvert les yeux. Mais sa main, sur le drap, s’était refermée.

« Dis-lui le reste, a-t-elle dit.

– Constance…

– Dis-lui le reste, Guillaume. »

Le soir où il m’a quittée, Guillaume est resté quarante minutes dans sa voiture, en bas de l’immeuble.

Je les avais comptées par la fenêtre de la cuisine, un torchon dans les mains, sans savoir pourquoi je comptais. Le moteur coupé. La lumière du plafonnier allumée, puis éteinte. Un homme qui lit quelque chose, puis qui ne lit plus. Quand il est enfin monté, il avait déjà sa veste sur le bras.

Je me suis dit : il hésite. Je me suis dit : il va peut-être rester.

Il était déjà parti, en fait. Il était parti dans la voiture.

Dans la 412, la lampe-champignon éclairait le foulard noir de Constance par en dessous, et sa voix a monté d’un cran, ce qui chez elle voulait dire qu’elle haussait le ton.

« Guillaume. Tu lui dis. »

« Elle a dit que si je te revoyais avant le délai… » Il a mâché ses mots. « Elle a dit qu’elle empêcherait Chloé de venir ici. Elle l’a déjà fait. Trois semaines, Manon. Trois semaines que Chloé n’a pas vu sa mère. Ce soir, c’est la première fois. Je suis passé la chercher à quatre heures, je lui ai dit “on va voir maman”, et Geneviève n’était même pas là pour me dire non. »

« Pourquoi trois semaines ? »

« Parce que Constance a demandé à te voir. »

Je me suis retournée vers le lit. Constance avait ouvert les yeux, très calmes, très grands.

« Nathalie m’avait dit votre nom, a-t-elle expliqué. J’ai demandé qu’on vous transmette un mot, par un collègue. J’ai tout de suite compris que c’était maladroit. J’ai dit à ma mère que je voulais vous rencontrer. »

« Vous avez dit ça à votre mère. »

« Je lui dis tout. C’est ma mère. J’ai trente-six ans et je n’ai jamais appris à faire autrement. »

Elle a avalé une gorgée de trop, a toussé, très doucement. Je me suis levée pour l’aider à se redresser, d’un geste mécanique : un bras derrière les omoplates, deux oreillers. Les omoplates, sous mes doigts, étaient des ailes de moineau.

Elle m’a laissée faire. Elle a murmuré : « Merci. Vous avez de bonnes mains. »

Puis, comme si elle m’offrait une cigarette pour atténuer le goût de ce qui allait venir :

« C’est moi qui lui ai dit votre existence, docteure. En mars. »

J’ai retiré mes mains.

« Je ne comprends pas. »

« Ma mère était venue un dimanche. Elle me lavait les cheveux, enfin ce qu’il en restait, dans la bassine. Elle parlait de la maison du Vésinet, de ses roses, de Chloé et d’une école privée qu’elle avait repérée. Elle ne parlait jamais de moi. Elle ne parle jamais de moi. »

La voix de Constance n’a pas changé. Le ton est resté le même, celui de quelqu’un qui récite une chose apprise.

« Alors j’ai dit : “Maman, Guillaume a quelqu’un. Une femme bien. Une docteure.” J’ai dit : “Ne l’en empêche pas.” Je voulais lui donner la permission. Je me suis dit : si ma mère le sait, si elle l’accepte, alors ce sera moins brutal quand je ne serai plus là. »

« Vous avez voulu arranger les choses. »

« J’ai voulu tout arranger avant de partir. C’est la seule chose qu’on peut encore faire, quand on est assez malade pour mourir et pas assez pour ne plus penser. »

Je me suis rassise, lentement. Mes jambes avaient décidé pour moi.

« Et elle a pris votre phrase. »

« Elle a pris “docteure”. Elle a pris “femme bien”. Elle a retenu trois mots, et elle en a fait des photos. Trois semaines après, elle avait un avocat. »

Le silence qui a suivi n’avait rien de solennel. Il sentait l’orange.

« Vous m’avez livrée à votre mère », ai-je dit.

Je n’ai pas crié. J’avais déjà crié une fois ce soir. Ça se voit aux urgences, les gens qui ont épuisé leur stock.

« Oui. »

Elle n’a pas détourné les yeux. Elle n’a pas cherché une phrase douce.

« Je vous ai donné ma permission, docteure. Je l’ai donnée à la mauvaise personne. J’ai appris, trop tard, que ma mère ne reçoit pas les permissions. Elle les convertit en arguments. »

Guillaume, sur le sol, a émis un bruit.

« Elle m’a surtout dit, en avril, a-t-il ajouté d’une voix cassée, que Constance ne s’en était pas rendu compte. Qu’elle était trop faible. Que c’était à elle de protéger Chloé de tout ça. »

« Elle protège Chloé de moi, ai-je dit.

– De toi, oui, a dit Constance. Et de moi aussi, depuis trois semaines. Elle ne vient plus. Elle n’est jamais venue, d’ailleurs. Pas une fois, depuis que je suis montée au quatrième. »

Je me suis tournée vers elle.

« Votre mère n’est jamais venue ? »

« Pas une fois en quatre mois. »

Je ne l’ai pas dit à voix haute, mais j’ai pensé : une mère qui n’entre pas dans la chambre de sa fille qui meurt, mais qui engage un avocat. Je n’avais pas encore la clé de cette phrase. Je l’ai mise de côté, dans le tiroir où je range les choses qui ne tiennent pas.

Constance s’est enfoncée dans son oreiller. Elle respirait un peu plus court.

« Je voudrais vous demander pardon, a-t-elle dit.

– Non.

– Si.

– Je n’ai pas de pardon à donner à quelqu’un qui est en train de s’éteindre. »

« Vous en avez un, au contraire. C’est la seule chose qui me manque. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir l’obtenir. Alors je vais d’abord vous demander autre chose. »

Elle a tourné les yeux vers Guillaume. Il a baissé la tête, comme au couloir. Il savait. Il savait ce qui allait venir.

« J’ai une dernière chose à vous demander, docteure. Vous n’allez pas aimer. »

PARTIE 3 : « Ce bébé que tu portes… il est À MOI ? »

Story Parts

« Ce bébé que tu portes… il est À MOI ? » m’a demandé mon ex, à minuit, devant la chambre de sa fille.

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