Il y avait un petit rond rouge sur mon téléphone depuis vingt et un jours. Un message vocal. Expéditeur : Guillaume.
Je l’avais vu apparaître un mardi, entre deux sachets de pâtes, et j’avais retourné l’appareil face contre le plan de travail. Ce vendredi-là, je l’ai retourné encore, en préparant mon sac de garde.
Le Tupperware. Les chaussettes de contention. Une barre de céréales pour trois heures du matin. Et ce rond rouge qui attendait, patient, comme un patient dans un couloir.
Je pouvais l’effacer. Je pouvais l’écouter. Je n’ai fait ni l’un ni l’autre.
Trois semaines plus tôt, déjà, j’avais pensé : une voix, c’est pire qu’un texto. Un texto, on le lit avec ses yeux. Une voix, ça entre par les oreilles, ça passe sous la peau, ça remet tout à zéro. Et j’avais mis six mois à recoller ce qu’il restait de moi.
Le bébé, lui, n’était pas un recollage. Le bébé était un chantier.
« Tu fais le malin, toi, là-dedans », ai-je dit à mon ventre en enfilant mes chaussures.
Il a donné un coup de pied dans mes côtes. Je l’ai pris pour une réponse.
À l’hôpital, la garde a commencé comme toutes les autres. Une dame de quatre-vingt-un ans qui avait confondu ses deux cachets du soir. Un type avec un clou dans la main, très fier. Un ado ivre qui m’a appelée « madame l’infirmière » trois fois de suite, et que j’ai laissé faire parce que j’avais trop mal aux chevilles pour corriger.
Théo, l’interne, est passé à 20 heures avec deux cafés.
« T’as pas le droit d’en boire, toi », a-t-il dit en me tendant le premier.
« C’est un déca. »
« Non. »
« Alors c’est un crime. »
Il a ri. Il avait vingt-six ans, des yeux rouges de fatigue, et ce don de me traiter comme une collègue, pas comme une femme enceinte. Je le lui ai jamais dit. J’aurais dû.
À 21 h 40, j’étais au comptoir, le gobelet de distributeur à 1,50 € refroidi à côté du clavier, quand j’ai senti le courant d’air.
Les portes automatiques ne s’ouvrent pas à la volée. D’habitude elles glissent, polies, avec leur petit chuintement. Là, elles ont claqué contre leurs butées.
« Aidez-nous ! Elle est tombée du toboggan ! »
Une voix d’homme, essoufflée, cassée. Elle a fait remonter quelque chose dans ma nuque, quelque chose que je n’ai pas su nommer.
« Papa, j’ai mal ! »
Une fillette. Cinq, six ans. Un bras tendu, pâle, le poignet qui faisait un angle que les poignets ne font pas. De l’autre côté, la petite main fermée sur un papier plié en quatre. Un coin dépassait. Du feutre bleu, du feutre rouge.
Elle s’accrochait à ce papier comme on s’accroche à une rampe.
« Là, ma puce, regarde-moi. On va s’occuper de toi. »
J’ai dit ça avec la voix que j’utilise pour les enfants. Plus basse. Plus lente. J’ai posé la main sur son front. Elle brûlait un peu, la sueur de la douleur, des mèches collées. Ses baskets s’illuminaient à chaque pas du père, des petits éclairs roses qui s’éteignaient et revenaient.
Je n’avais pas encore regardé l’homme.
C’est une règle des urgences : tu regardes l’enfant d’abord, le parent ensuite. Le parent, il parle trop, il ment un peu, il a toujours une raison pour tout. L’enfant, lui, te montre où ça fait mal.
« Elle est tombée de quelle hauteur ? »
« Je sais pas. Un mètre cinquante. Peut-être deux. Elle a… elle est tombée sur le bras. »
Cette voix.
Je l’avais entendue chaque soir pendant quatorze mois. Sur l’oreiller, dans la cuisine, au téléphone quand je rentrais de garde et qu’il faisait semblant de dormir. Elle disait « tu devrais manger quelque chose, Manon » et « je t’aime, mais je suis en retard ».
J’ai continué à regarder la petite. Le poignet. Le pouls radial, présent. Les doigts, chauds, un peu gonflés. Mes mains savaient quoi faire. Mes mains n’ont pas tremblé. Ça, je m’en souviens.
« Tu t’appelles comment, toi ? »
« Chloé. »
« Chloé. C’est un très joli nom. Tu peux me dire où tu as mal ? »
« Là. Et là. Et ma tête, un peu. Mais mon papier, j’ai pas le droit de le lâcher. »
« Qui t’a dit ça ? »
« Maman. »
Elle a dit ce mot comme on dit son âge. Sans y penser.
J’ai noté dans ma tête : mère présente, probablement. Père affolé. Chute de toboggan. Rien de remarquable. J’ai levé les yeux vers le père pour lui demander l’heure exacte de la chute, son nom, celui du médecin traitant.
Il a levé la tête.
Il y avait une trace sur sa tempe, là où une branche ou la peur l’avait griffé. Une chemise sortie du pantalon. Pas de veste. Dix-neuf degrés dehors et pas de veste, comme le soir où il avait posé ses clés sur le frigo, en manches de chemise, parce que sa veste était déjà sur son bras.
La même chemise, peut-être. Je n’ai pas vérifié.
Son visage s’est vidé de toute couleur. Pas d’un coup. Par le bas, comme un verre qui se vide.
« Manon… ? »
Ses yeux sont descendus sur mon ventre. Ils y sont restés.
« Serre pas si fort, ma puce. Je tiens, toi tu lâches. »
Dans la salle de radio, Chloé avait enfin accepté de poser le papier sur son ventre, mais sa main valide restait dessus, à plat, comme sur une Bible. J’ai calé son poignet gauche sur la plaque. Elle a grimacé. Pas un cri. Une enfant qui a déjà appris que crier ne change rien.
Ça m’a fait quelque chose, ça. Je l’ai rangé pour plus tard.
Théo a lancé le cliché depuis la console. L’écran a craché une image grise : deux os, une ligne claire, nette, à un centimètre de l’articulation.
« Fracture du radius distal, a-t-il murmuré. Sans déplacement. Elle a de la chance. »
« Elle a de la chance, a répété Chloé. C’est ce que dit papa quand je tombe. »
Guillaume était dans l’encadrement de la porte, plaqué contre le chambranle. Il n’avait pas dit un mot depuis le hall. Il n’avait pas dit mon prénom une seconde fois. Il regardait ses chaussures, ou le sol, ou l’espace entre nous deux. Il portait la même chemise bleue que je lui avais repassée en avril.
Je lui ai tourné le dos.
On est remontés en box. J’ai fait les gestes. L’attelle provisoire, l’antalgique, le petit sirop rose que les enfants avalent sans broncher quand on leur dit que c’est de la limonade. Chloé m’observait. Elle avait les yeux de son père, vert très pâle, cernés par la fatigue d’une journée qui n’en finissait pas.
« Dis, tu connais Inès ? »
« Non, ma puce. Je ne crois pas. »
« C’est ma copine de classe. Sa maman, elle a un bébé dedans. Elle l’a dit à la récré. Même qu’on a pas le droit de lui taper dans le ventre. »
« Tu as raison, on n’a pas le droit. »
« Et ma maman à moi, elle a une boule dedans, mais papa dit que c’est pas un bébé. »
J’ai arrêté mes mains une demi-seconde. Une boule, dans le ventre, chez une femme de trente-cinq ans. Mon cerveau de médecin a fait ce qu’il fait : il a ouvert un tiroir et l’a refermé tout de suite. Pas ce soir. Pas cette gamine. Pas moi.
« Chloé, laisse la docteure travailler », a dit Guillaume, d’une voix de papier.
Elle m’a regardée, très sérieuse.
« Dis, la jolie docteure, toi aussi t’as un bébé dedans ? »
J’ai souri. J’ai posé ma main sur mon ventre, sans y penser.
« Oui. Dans deux mois. »
« Trop bien ! J’ai toujours voulu une petite sœur ! »
Derrière moi, il y a eu un bruit. Pas un mot, pas un soupir. Le bruit d’un homme qui oublie de respirer et qui le fait si fort que l’air manque pour tout le monde.
J’ai posé le plâtre. Du blanc, parce qu’elle voulait du blanc, « pour que je dessine dessus ». Elle a eu droit à un feutre d’infirmière et elle a écrit sa première lettre sur le plâtre encore humide, un grand C. Puis elle s’est endormie, d’un coup, vaincue, le papier toujours serré dans sa main droite.
Il était vers 23 heures. Quelque chose comme ça.
J’ai quitté le box sur la pointe des pieds. J’ai fait trois pas dans le couloir, jusqu’au distributeur, parce que mes jambes ne savaient pas où aller. Il m’a rattrapée.
Pas un geste brusque. Il s’est arrêté à un mètre, comme on s’arrête devant un animal qui peut mordre.
« Manon, ce bébé… il est à moi ? »
Une porte s’est fermée quelque part. Un chariot a roulé. La vie, autour de nous, a continué d’être la vie.
J’ai posé la main sur mon ventre.
« Ta fille a besoin de toi. »
« Je savais pas… »
« TU AVAIS SIX MOIS POUR ME DEMANDER SI J’ALLAIS BIEN ! »
Je n’avais pas voulu crier. Le mot « six » m’est sorti comme un clou. Une infirmière, au bout du couloir, a tourné la tête et l’a aussitôt retournée vers son écran. On apprend ça aux urgences aussi : savoir ne pas voir.
Guillaume a baissé la tête.
« J’ai été lâche. »
« Oui. »
Il a levé la main, vers moi. Il l’a reposée.
« Je pouvais pas te dire pourquoi je suis parti. »
« Alors dis-le. »
« Pas ici. Pas comme ça. »
« Il n’y aura jamais de bon endroit, Guillaume. »
« Je sais. »
Il avait dit « je sais » comme un homme qui l’avait répété cent fois dans sa tête, devant un miroir, sans que ça serve à rien. Je l’ai regardé une seconde de trop. Il avait vieilli. Pas des rides, une autre chose. Du poids, dans les épaules. Un homme qui porte quelque chose depuis longtemps et qui n’a plus la force de le poser, ni de le montrer.
C’est là que son téléphone a vibré.
Il l’avait posé sur le siège en plastique, à côté de la porte du box, avec ses clés de voiture et un doudou de lapin que Chloé avait dû laisser tomber. L’écran s’est allumé. Pas de message. Une liste. Une pile de petites pastilles rouges, l’une sur l’autre, comme des cachets.
Je n’ai pas voulu regarder. J’ai regardé.
Geneviève. Appel manqué. Geneviève. Appel manqué. Geneviève. Sept fois, huit, neuf. Le dernier à 22 h 51.
Je n’avais jamais entendu ce prénom dans sa bouche. Pas une fois en quatorze mois. Il m’avait parlé de son travail, de sa mère à lui, de ses collègues, d’un chien qu’il avait eu enfant. Pas de Geneviève.
Il s’est jeté sur le téléphone, l’a retourné contre sa cuisse. Trop tard et trop vite : les gestes d’un homme pris la main dans quelque chose.
« C’est personne, a-t-il dit. C’est… ma belle-mère. »
Belle-mère.
Je me suis entendue répéter le mot, tout bas, comme on essaie une clé dans une serrure qui ne va pas.
« Ta belle-mère. »
Et le téléphone, contre sa cuisse, s’est remis à vibrer. Dixième appel. L’écran, entre ses doigts, brillait d’un blanc de couloir d’hôpital.
À 23 h 47, mon téléphone a vibré contre le banc du vestiaire.
Je n’avais pas touché au Tupperware. Les pâtes avaient pris cette couleur de carton mouillé qu’elles prennent à partir de minuit, et l’odeur de sauce tomate refroidie me soulevait le cœur, pas à cause du bébé. À cause de la journée.
Je me tenais là, la blouse ouverte, les mains à plat sur mes cuisses. Je regardais la porte de mon casier, celle où j’avais collé, le jour du test, un post-it jaune : « Tu gères. » Il avait perdu sa colle. Il pendait par un coin.
Le message de Guillaume. Puis ma réponse. Puis le deuxième, dix secondes après, dont j’ai relu chaque mot trois fois.
« Il faut que tu saches un truc sur Chloé. Et sur la femme qu’elle appelle encore maman. »
Il n’avait pas écrit « sa mère ». Il avait écrit « la femme qu’elle appelle ». Il y a des phrases qui sentent le dossier ouvert.
J’ai enfilé les pantoufles du service, ces chaussons bleus qu’on garde pour les nuits où les chevilles lâchent, et je suis montée en pédiatrie. Minuit dix. L’ascenseur sentait le désinfectant et la barre de chocolat oubliée.
Guillaume m’attendait devant la chambre. Debout, comme un type qui monte la garde. Il n’a rien dit. Il a ouvert la porte.
Dans la pénombre, j’ai vu ses mains. À l’annulaire gauche, une bande de peau plus claire, étroite, nette comme un trait de crayon. Une alliance qu’il avait ôtée dans le couloir, sans doute, et glissée dans sa poche avant que j’arrive. Pas la marque de six mois. La marque d’une chose portée toujours, retirée à l’instant.
Je n’ai rien dit non plus. Il y a des choses qu’on range pour plus tard, dans l’espoir qu’elles s’oublient.
Chloé ne dormait pas. Elle était assise dans le lit, adossée à deux oreillers, le plâtre blanc posé sur le drap comme un objet qu’on lui aurait prêté. Dans son autre main, le papier. Toujours.
« T’es venue ! »
« Cinq minutes, ma puce. Il est tard. »
« J’ai un truc pour toi. »
Elle a déplié le papier avec ses dents, tout doucement, par un coin, comme si c’était un animal endormi. Puis elle me l’a tendu à deux mains. Je l’ai pris.
Du feutre. Bleu, rouge, vert, noir. Un lit, et dans le lit une femme allongée, les cheveux très longs, tracés à gros traits comme un rideau. À côté, une fenêtre carrée, avec dessus un chiffre énorme que le feutre avait creusé jusqu’à déchirer presque le papier : un 4.
À côté du lit, une dame en blouse blanche, avec un ventre rond comme un ballon. Au-dessus d’elle, des lettres au crayon, appuyées, une par une : MANON. Le deuxième N était à l’envers.
Je l’ai regardé longtemps. Les couleurs ne se ressemblaient pas. Le lit, la femme, la fenêtre, c’était du feutre épais, du dessin de l’après-midi, fait à plat sur une table, avec patience. La dame au ventre rond, elle, tenait en quelques traits maigres, rapides, de ceux qu’on trace dans un lit d’hôpital avec un feutre prêté.
J’ai fait ce que je fais quand un patient me donne un chiffre qui ne colle pas. J’ai respiré par le nez, et j’ai compté jusqu’à cinq.
« Qui t’a dit mon prénom ? »
« C’est écrit sur ta blouse, docteure. Je l’ai copié pendant que tu me mettais le plâtre. J’avais pas de crayon, c’est la dame qui m’en a donné un. »
J’ai baissé les yeux sur ma blouse. Sur mon badge, en capitales : DR MANON LEROY. J’avais porté ce badge deux ans sans le lire.
« Et la dame dans le lit ? »
« C’est maman. Elle est au quatrième, à côté du distributeur de café. Elle dort tout le temps. »
« Et le dessin, tu l’as fait quand ? »
« Cet après-midi. Pour qu’elle le voie quand elle se réveille. Mais elle s’est pas réveillée. Alors j’ai rajouté toi. »
« Pourquoi moi ? »
Elle a baissé les yeux sur ses doigts.
« Parce que tu soignes les gens. Et maman, elle est malade. Alors j’ai pensé que si tu venais, tu pourrais la soigner. »
Je crois que c’est là que le dessin a cessé d’être un dessin. C’était une commande. Une enfant de six ans qui passe commande à la première femme en blouse qui lui a souri.
Je n’ai pas pleuré. J’ai rendu le papier à ses petits doigts et j’ai dit : « Je vais voir ce que je peux faire. » Un mensonge. Peut-être pas.
Elle a refermé les doigts sur ma manche.
« Tu reviens, hein ? Tu me promets ? »
« Je reviens. Dors. »
Je suis sortie. Guillaume était dans le couloir, le dos contre le mur, la nuque posée sur le plâtre peint de l’étage. Il n’a pas voulu me regarder.
« Tu m’avais dit que sa mère n’était plus là. »
« Je t’ai dit qu’elle n’était plus… »
Il s’est arrêté. Il a passé la main sur sa bouche. Cette main sans alliance, la peau plus claire, que je ne quittais plus des yeux.
« Viens. S’il te plaît. Je peux pas l’expliquer. Il faut que tu voies. »
Dans l’ascenseur, il a appuyé sur le 4 sans me regarder. Les chiffres se sont allumés un par un, lentement, comme dans un film dont on connaît déjà la fin. J’avais fait cet étage cent fois, pour des avis, pour un monsieur très âgé, pour une dame qui voulait voir un médecin parce que « les infirmières, elles sont gentilles, mais elles ont pas fait médecine ». Je n’avais jamais regardé les noms sur les portes.
Les portes se sont ouvertes sur le calme. Lumière tamisée, chariot de médicaments, odeur de savon et de tisane. Un tableau d’affichage avec des dessins d’enfants punaisés. J’ai pensé, très vite, que je n’avais jamais vu d’enfant à cet étage.
Derrière le comptoir, une infirmière de nuit a levé la tête. Quarante-cinq ans, un badge jaune, NATHALIE en lettres rondes. Elle a vu mon badge. Elle a vu mon ventre. Elle a reposé son stylo très doucement, comme on le fait pour ne pas réveiller quelqu’un.
« Docteure Manon ? »
« Oui. »
« Constance vous attend depuis trois semaines. »
J’ai tourné la tête vers Guillaume. Il n’a pas nié. Il n’a même pas essayé.
Nathalie nous a précédés dans le couloir, ses chaussures de service ne faisaient aucun bruit. Au bout, une porte, la dernière à droite. Sur la plaque, trois chiffres : 412.
Je me suis arrêtée. Ma main a trouvé la poignée avant moi.
PARTIE 2 : « Ce bébé que tu portes… il est À MOI ? »
« Ce bébé que tu portes… il est À MOI ? » m’a demandé mon ex, à minuit, devant la chambre de sa fille.
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