Le carnet tenait facilement dans ma main. Sa couverture noire était éraflée aux coins, le dos légèrement plié par l’usage. Il n’avait rien d’impressionnant. J’aurais pu le voir sur un bureau et penser qu’il contenait une liste de courses, des numéros de téléphone ou des notes sans importance. Pourtant, Oliver le regardait comme si nous venions de poser entre nous un objet dangereux.
« C’est à Frank ? »
« Je pense. Je l’ai trouvé derrière plusieurs dossiers dans un tiroir de son bureau. »
« Tu l’as pris ? »
« Oui. »
J’ai relevé les yeux. « Il sait que tu l’as ? »
Oliver a hésité. « Je ne crois pas qu’il le savait quand je suis parti. Maintenant, je n’en suis plus sûr. »
J’ai ouvert la couverture. La première page était vierge. Sur la suivante, une date avait été écrite à la main. Elle remontait à quatre ans. Plus bas, une autre date apparaissait, puis une troisième. Plusieurs noms figuraient dans la marge. Susan. Frank. Matt. Lindsay. Aucun contexte. Aucun titre. Seulement des noms accompagnés de chiffres, d’initiales et d’annotations courtes.
« Tu comprends ce que tout cela veut dire ? »
« Pas complètement. »
J’ai tourné une page. Des montants étaient inscrits en colonnes. Dix-huit mille. Quarante-deux mille. Soixante-sept mille cinq cents. D’autres chiffres beaucoup plus importants apparaissaient plus loin. À côté, je reconnaissais des adresses de propriétés, des dates de transfert et des abréviations qui ressemblaient à celles utilisées dans les dossiers immobiliers. Je n’étais pas spécialiste, mais j’en comprenais suffisamment pour savoir qu’il ne s’agissait pas de simples comptes domestiques.
« Depuis combien de temps as-tu ça ? »
« Un peu plus de trois semaines. »
« Tu es parti le jour où tu l’as trouvé ? »
« Le lendemain. »
« Pourquoi ? »
Oliver s’est assis face à moi. « Parce que j’ai parcouru les premières pages cette nuit-là. Au début, je pensais que grand-père suivait ses investissements. Puis j’ai trouvé ton nom. »
Mon index s’est arrêté sur une ligne.
A. M.
Mes initiales.
Je les ai reconnues avant même qu’Oliver me les montre. Elles apparaissaient à côté d’une adresse qui m’était familière. Pas celle de la maison de plage. Un ancien appartement que Matt et moi avions vendu plusieurs années plus tôt.
« Pourquoi mes initiales sont-elles là ? »
Oliver a secoué la tête. « Je ne sais pas. »
Une autre page contenait les mêmes initiales. Puis une autre. Parfois elles étaient accompagnées d’un montant. Parfois d’une date. À une occasion, une flèche reliait mes initiales au nom de Frank. Sur une autre ligne, elles étaient associées à celui de Matt. Plus je tournais les pages, moins le carnet ressemblait à un registre personnel et plus il ressemblait à la trace volontaire d’opérations que quelqu’un avait voulu pouvoir reconstituer.
« Est-ce que tu as demandé à ton père ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que son nom est partout. »
Je me suis arrêtée sur une page. « Être mentionné ne signifie pas qu’il sait tout ce qui se trouve ici. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi ne pas lui avoir demandé ? »
Oliver m’a regardée en silence.
La réponse était évidente. Il n’avait pas eu confiance.
J’ai continué à feuilleter le carnet. Une photographie était fixée à l’intérieur avec un morceau de ruban adhésif transparent jauni. Je l’ai d’abord regardée sans comprendre ce qui m’avait arrêtée. Puis j’ai reconnu mon propre manteau.
« C’est moi. »
Oliver a hoché lentement la tête.
La photographie avait été prise plusieurs années auparavant. Je me tenais devant les marches d’un tribunal, de profil, un dossier sous le bras. J’ai immédiatement reconnu la journée. Matt et moi étions encore mariés. Nous avions réglé une question administrative liée à une ancienne affaire concernant l’entreprise de mon père. Rien, dans mon souvenir, n’avait justifié que quelqu’un me photographie à distance.
« Où était cette photo ? »
« Dans le carnet, exactement comme ça. »
Je l’ai approchée de la fenêtre. Ce n’était pas une photographie officielle. L’angle était mauvais, légèrement incliné, comme si la personne qui l’avait prise s’était tenue de l’autre côté de la rue.
« Qui a pris ça ? »
« Je ne sais pas. »
« Frank était avec nous ce jour-là ? »
« Je n’en sais rien, maman. J’avais quatorze ans. »
Bien sûr. Je me suis frotté le front. Une partie de moi continuait à chercher une explication ordinaire parce que l’alternative était trop vaste. Frank aurait pu conserver la photographie pour une raison quelconque. Les initiales pouvaient correspondre à autre chose. Les montants n’étaient peut-être pas reliés à moi. Mais chaque fois que j’essayais de séparer les éléments, une nouvelle page les rapprochait.
Oliver s’est penché vers moi. « Il y a quelque chose plus loin. »
Il a pris le carnet et a tourné plusieurs pages jusqu’à une inscription qu’il avait marquée avec un petit morceau de papier. Une adresse se trouvait au milieu de la page.
Je l’ai reconnue immédiatement.
La maison de plage.
Sous l’adresse figurait une somme proche de ce que j’avais payé pour la propriété. Plus bas, une note avait été écrite d’une main sombre et ferme. Je l’ai lue une première fois sans vraiment en saisir la portée.
« Transfert effectué. La propriété doit rester en dehors du trust familial. »
J’ai relevé la tête. « Quel trust familial ? »
« Exactement. »
« Matt ne m’a jamais parlé d’un trust. »
« Moi non plus. »
« Susan ? Frank ? »
« Jamais. »
Je suis revenue au carnet. L’achat de la maison avait été simple, du moins je l’avais cru. Une agence immobilière. Une offre. Des vérifications. Une signature chez un avocat. L’acte était à mon nom parce que j’avais payé la propriété, avec l’intention qu’Oliver l’utilise pendant ses études. Rien ne m’avait paru inhabituel.
« Tu as dit tout à l’heure que cette maison n’était pas vraiment pour toi. »
Oliver a pris une respiration. « Je pense qu’ils t’ont amenée à l’acheter pour une autre raison. »
« Qui, “ils” ? »
Il a regardé les noms inscrits sur la page. « Je ne sais pas exactement qui a commencé. Mais tante Lindsay m’a parlé de cette maison avant même que tu décides de chercher quelque chose près de l’université. Tu te souviens ? »
Je me souvenais. Lindsay m’avait envoyé trois annonces après m’avoir entendu me plaindre du prix des résidences étudiantes. À l’époque, j’avais trouvé son initiative attentionnée. Elle connaissait mieux la région que moi. La maison que j’avais finalement achetée n’était pas dans ses trois premières suggestions, mais elle m’avait encouragée lorsque j’avais hésité devant le prix.
« Ce n’est pas une preuve », ai-je dit.
« Je sais. »
« Elle pouvait simplement vouloir aider. »
« Je sais aussi. Mais pourquoi grand-père conserverait-il une note disant que la propriété devait rester hors d’un trust dont tu ignores l’existence ? »
Je n’avais aucune réponse.
J’ai commencé à revenir en arrière dans le carnet, plus lentement. Certaines dates correspondaient vaguement à des événements que je reconnaissais : la vente de notre appartement, le décès de mon père, mon divorce avec Matt, l’achat de la maison. Les relations n’étaient pas encore claires, mais il y avait une continuité. Quelqu’un avait suivi une série d’actifs pendant des années.
« Oliver, qu’est-ce que tu crois qu’ils faisaient ? »
Il s’est frotté la nuque. « Au début, j’ai pensé que grand-père cachait de l’argent au fisc. Puis j’ai pensé qu’il faisait quelque chose avec les propriétés de la famille. Mais certains montants ne correspondent pas à leurs biens. Et ton nom revient trop souvent. »
« Donc ? »
« Donc je pense que l’argent n’est peut-être pas le leur. »
J’ai senti un frisson malgré la chaleur. « À qui serait-il ? »
Oliver m’a regardée.
Je n’ai pas aimé cette réponse silencieuse. « Non. »
« Maman… »
« Je n’ai pas d’argent caché quelque part. Je sais ce que je possède. »
« Peut-être que tu sais ce qu’on t’a laissé voir. »
Je me suis levée si brusquement que la chaise a frotté contre le sol. « Ton grand-père n’a aucun contrôle sur mes comptes. »
« Je ne parle pas de tes comptes actuels. »
« Alors de quoi parles-tu ? »
« De ce qui s’est passé après la mort de ton père. »
J’ai cessé de bouger.
Mon père avait possédé une petite entreprise pendant des années. À sa mort, les affaires avaient été compliquées : plusieurs créanciers, des contrats mal classés, des équipements à vendre, une longue suite de documents que j’avais laissé Matt et notre avocat m’aider à gérer parce que je traversais un deuil que j’avais à peine la force de nommer. Frank avait également proposé son aide. Il connaissait les finances. À l’époque, j’avais été reconnaissante.
« Qu’est-ce que cela a à voir avec la maison ? »
« Je ne sais pas encore. Mais grand-père avait des dossiers sur l’entreprise de ton père dans son bureau. Des vieux dossiers. Pourquoi les garderait-il ? »
« Parce qu’il m’avait aidée après le décès. »
« Six ans plus tard ? »
Je me suis rassise.
L’appartement semblait soudain manquer d’air.
« Tu penses que Matt me cache de l’argent ? »
Oliver a baissé les yeux vers ses mains. « Je pense que papa sait qu’on t’a caché quelque chose. Ce n’est pas exactement la même chose. »
Cette distinction, loin de me rassurer, m’a davantage inquiétée. « Pourquoi tu dis ça ? »
« Parce qu’il est venu à la maison après mon départ. »
« Il t’a cherché ? »
« Il m’a appelé d’abord. Il voulait savoir si j’avais pris quelque chose dans le bureau de grand-père. »
« Il t’a demandé ça directement ? »
« Pas au début. Il m’a demandé pourquoi j’étais parti. Puis si j’avais “emporté des papiers qui ne m’appartenaient pas”. »
J’ai serré les lèvres. « Et tu as répondu quoi ? »
« Que je n’avais rien. »
« Il t’a cru ? »
Oliver a eu un petit rire sans joie. « Je ne crois pas. »
« Il sait où tu habites ? »
La question l’a figé.
« Oliver. »
« Je ne lui ai jamais donné cette adresse. »
« Pourtant, tu as dit qu’il savait que tu avais déménagé. »
« Il savait que j’étais parti. Il ne savait pas où. »
Un camion a freiné dans la rue. Oliver s’est tourné vers la fenêtre avant même que le bruit cesse. J’ai remarqué pour la deuxième fois cette vigilance excessive. Il ne s’était pas installé ici uniquement pour prendre ses distances avec sa famille. Il s’était caché.
« Est-ce que quelqu’un t’a cherché ici ? »
« Pas directement. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Deux jours après mon arrivée, j’ai vu une voiture que je connaissais au bout de la rue. Elle est repartie avant que je puisse voir le conducteur. La semaine suivante, quelqu’un a appelé mon propriétaire en prétendant être mon père. Il voulait confirmer mon adresse. »
« Matt ? »
« Mon propriétaire m’a décrit un homme plus âgé. »
Frank.
Je n’ai pas prononcé son nom.
Oliver a repris le carnet. « C’est pour ça que je voulais comprendre avant de t’appeler. Si je te donnais tout sans savoir ce que ça signifiait, tu aurais confronté quelqu’un. »
« Peut-être. »
« Pas peut-être. Tu serais allée voir grand-père directement. »
Il me connaissait trop bien.
Je suis revenue à la dernière page marquée. « Il doit y avoir autre chose. Tu n’aurais pas quitté cette maison avec seulement un carnet que tu ne comprends qu’à moitié. »
Oliver a gardé les yeux baissés.
« Qu’est-ce que tu as encore trouvé ? »
Il s’est levé. Cette fois, au lieu d’ouvrir la poche avant du sac à dos, il a défait la grande fermeture et fouillé sous quelques vêtements. Il en a sorti une enveloppe jaunie, plus vieille que le carnet.
Il ne me l’a pas donnée tout de suite.
« Quoi ? »
« Quand j’ai vu ça, j’ai compris que tu étais vraiment impliquée. »
Il a posé l’enveloppe sur la table.
Mon nom était inscrit sur le devant.
J’ai eu besoin de quelques secondes avant de comprendre ce qui me troublait. Ce n’était ni l’âge du papier ni le fait que mon nom y figure.
C’était l’écriture.
« Oliver… »
Il a acquiescé.
Je connaissais cette façon de former le A. Je connaissais la légère inclinaison des lettres, le trait plus appuyé sur la dernière syllabe.
C’était mon écriture.
Et pourtant, je savais avec une certitude absolue que je n’avais jamais vu cette enveloppe de ma vie.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : L’enveloppe portait mon écriture, pourtant je ne l’avais jamais vue, et quelqu’un venait déjà chercher ce qu’Oliver avait découvert
La maison que j’avais achetée pour mon fils était pleine de ma famille, mais Oliver avait disparu sans me prévenir
Part 3 of 15
