Le matin où mon avocate m’annonça que tout était prêt pour la dernière signature, je me réveillai avant le réveil. Pendant quelques secondes, je restai allongée à écouter les tuyaux de l’appartement et les pas du voisin du dessus. Puis je me rappelai ce qui devait arriver ce jour-là. Il n’y eut ni panique ni soulagement spectaculaire. Seulement cette certitude calme : avant la fin de la journée, Julian et moi ne serions plus mariés.
Je pris une douche, préparai du café et choisis une blouse bleu foncé que je portais autrefois pour les réunions importantes. J’avais failli prendre du noir, puis je m’étais arrêtée. Ce n’était pas un deuxième enterrement. Evelyn était morte. Mon mariage, lui, n’était pas une personne. Il n’avait besoin ni de fleurs ni d’une couleur particulière pour être quitté avec respect.
Dans le miroir de la salle de bains, mon annulaire gardait encore une légère différence de teinte là où mon alliance avait passé presque vingt ans. La marque était devenue moins visible, mais je savais où regarder. Je touchai la peau du bout du pouce. Je ne regrettais pas d’avoir retiré la bague. Je regrettais seulement que la femme qui l’avait portée si longtemps n’ait pas su plus tôt ce qu’elle méritait de connaître.
Le rendez-vous eut lieu dans une salle neutre, avec une table trop brillante, des chaises identiques et une carafe d’eau que personne ne toucha. Julian arriva après son avocat. Il portait la montre de son père. Depuis le jour du coffre bancaire, je l’avais rarement vu sans elle. Le bracelet avait été ajusté ; elle ne glissait plus sur son poignet.
Nos regards se croisèrent.
« Bonjour, Clarissa. »
« Bonjour. »
Aucun de nous ne se leva pour embrasser l’autre. Aucun de nous ne détourna non plus les yeux comme si nous étions devenus des ennemis. Cette politesse simple me parut étrangement adaptée. Nous avions été mari et femme. Aujourd’hui, nous étions deux personnes venues officialiser le fait que ce rôle ne nous appartenait plus.
Les avocats reprirent les points déjà négociés. La maison commune avait été vendue. Les comptes avaient été divisés. Les retraites, assurances et biens personnels étaient réglés. Julian conservait la maison d’Evelyn conformément aux dispositions finalement retenues. Je conservais ce qu’elle m’avait laissé, ainsi que la boîte en bois, ses lettres et quelques objets que Julian n’avait jamais contestés.
Je l’observai lorsqu’on mentionna Evelyn.
Son regard descendit immédiatement vers ses mains.
Il ne protesta pas.
Autrefois, il aurait peut-être expliqué que certaines choses appartenaient à sa famille, que sa mère avait été malade, que la situation demandait davantage de réflexion. Aujourd’hui, il se contenta d’écouter. J’ignorais si la thérapie changeait réellement quelque chose en lui ou s’il était seulement trop fatigué pour lutter. Pour une fois, je n’avais pas besoin de le savoir.
On me présenta les pages.
Je signai.
Mon nom sembla très petit au bas du document.
Clarissa.
Pendant tant d’années, j’avais associé ce prénom au sien presque instinctivement. Clarissa et Julian. Même les cartes de Noël commençaient ainsi. Aujourd’hui, une simple signature suffisait à retirer le « et ».
Julian reçut ensuite son exemplaire.
Avant d’écrire, il resta quelques secondes le stylo suspendu au-dessus de la ligne. Je vis sa gorge bouger lorsqu’il avala.
Puis il signa également.
Personne ne dit : « Voilà, c’est fini. »
Il n’y eut aucun bruit particulier.
Aucune musique.
Aucune sensation de porte claquée.
L’avocate rangea simplement les documents et expliqua ce qui se passerait ensuite administrativement. Pourtant, je savais qu’un seuil venait d’être franchi. Les mois précédents, nous avions été séparés, éloignés, presque déjà étrangers. À partir de ce moment, même la loi cessait de maintenir entre nous le mot qui avait longtemps défini notre relation.
En sortant, Julian marcha à quelques mètres derrière moi. Le couloir menait vers un ascenseur aux portes métalliques. J’appuyai sur le bouton et attendis.
« Clarissa ? »
Je me retournai.
Il avait les mains dans les poches.
« Oui ? »
« Je ne vais pas te demander de changer d’avis. »
Cette phrase me surprit davantage qu’une supplication ne l’aurait fait.
« D’accord. »
Il eut un petit mouvement de tête.
« Je voulais que tu le saches. Je crois que pendant longtemps j’ai continué à penser que si je trouvais la bonne manière de tout expliquer, tu comprendrais et… »
Il s’arrêta.
« Et je resterais », terminai-je.
Il ne nia pas.
« Oui. »
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, mais aucun de nous n’entra immédiatement.
Julian regarda le sol.
« C’est exactement ce que maman avait compris avant moi. »
Je ressentis cette vieille douleur familière lorsque quelqu’un prononçait Evelyn au présent de nos souvenirs.
« Elle avait compris beaucoup de choses. »
« Pas tout. »
« Personne ne comprend tout. »
Il releva les yeux.
« Mais elle avait compris ça. »
Je ne cherchai pas à l’adoucir.
« Oui. »
Nous entrâmes dans l’ascenseur.
Il n’y avait que nous.
Quelques mois auparavant, être enfermée avec Julian dans un espace aussi réduit aurait déclenché en moi des dizaines de questions. Que pensait-il ? Allait-il s’excuser ? Allait-il reparler de Laura ? Allait-il m’accuser ? Maintenant, je regardais simplement les chiffres descendre.
Au rez-de-chaussée, il me suivit jusqu’à l’extérieur.
L’air était frais.
Je me dirigeai vers ma voiture lorsqu’il dit : « J’ai pris une décision pour maman. »
Je me retournai.
Il m’expliqua qu’il ne voulait plus garder l’urne éternellement sur une cheminée. Evelyn et son mari avaient acheté autrefois deux emplacements dans un petit cimetière familial. Après la mort du père de Julian, Evelyn avait conservé l’autre pour elle mais avait ensuite parlé de crémation. Julian avait décidé de faire déposer ses cendres auprès de son mari, conformément aux indications qu’il avait retrouvées dans ses papiers.
« Je ne savais même pas qu’elle avait gardé cet emplacement », dit-il.
« Moi non plus. »
« Je voudrais que tu sois là. »
Je restai silencieuse.
Julian ajouta rapidement : « Ce n’est pas pour nous. Je ne cherche pas une excuse pour te voir. Elle aurait voulu que tu sois là. Je le sais. »
Je crus cette phrase.
« Quand ? »
Il me donna la date.
J’acceptai.
La cérémonie eut lieu une semaine plus tard, un matin clair et froid. Nous étions peu nombreux. Deux cousines d’Evelyn, une amie de longue date, Julian et moi. Il n’y avait pas de nouveau discours funèbre. Nous avions déjà dit publiquement ce qu’il fallait lors des obsèques. Cette fois, le moment semblait plus privé.
Julian tenait l’urne.
Je reconnus celle qui avait passé tant de jours sur notre cheminée, au milieu des cartes de condoléances et des photographies. Dans ses bras, elle semblait plus petite encore.
Au moment de la déposer, ses mains tremblèrent.
Il ferma les yeux.
Personne ne se précipita pour l’aider.
Je compris à cet instant quelque chose qu’Evelyn avait essayé de m’apprendre : parfois, laisser quelqu’un porter seul un poids n’est pas un manque d’amour. C’est simplement reconnaître que ce poids lui appartient.
Après la cérémonie, les autres partirent progressivement.
Je déposai une petite branche de lavande près de la pierre, en pensant à l’odeur de la maison d’Evelyn.
Julian resta à côté de moi.
« Je viens ici depuis quelques semaines », dit-il.
Je tournai la tête.
« Déjà ? »
« Oui. Avant aujourd’hui, je m’asseyais près de l’emplacement. »
Il désigna un banc à quelques mètres.
« Je ne sais pas pourquoi. Elle n’était même pas encore là. »
Je compris très bien pourquoi.
« Tu venais pour toi. »
« Probablement. »
Il fixa la pierre portant le nom de son père, désormais complétée par celui d’Evelyn.
« Je lui parle parfois. »
Je ne souris pas.
« Et qu’est-ce que tu lui dis ? »
Il prit le temps de répondre.
« Beaucoup de choses qu’elle m’a déjà entendues dire trop tard. »
Le vent fit bouger légèrement la manche de mon manteau.
« Et beaucoup de choses qu’elle m’avait dites quand elle était vivante et que je n’écoutais pas. »
Cette phrase aurait autrefois réveillé en moi le besoin de l’absoudre. J’aurais peut-être dit qu’Evelyn savait qu’il l’aimait, qu’elle aurait compris, qu’il devait se pardonner.
Je ne dis rien de tout cela.
Il devrait trouver lui-même la manière de vivre avec ce qu’il avait raté.
Avant de partir, Julian me regarda.
« Je suis désolé pour les trente appels. »
Ce fut la première fois qu’il nomma directement leur nombre dans une excuse.
« Je sais. »
« Non, je veux dire… »
Il s’interrompit.
Puis il eut un petit sourire triste.
« Voilà. Je recommence. J’essaie d’expliquer l’excuse. »
Je le regardai.
« Oui. »
Il inspira.
« Alors simplement : je suis désolé. »
« Merci. »
C’était tout ce que je pouvais lui donner.
Nous retournâmes séparément à nos voitures.
Avant d’ouvrir ma portière, je regardai une dernière fois vers le cimetière. Julian était déjà assis sur le banc qu’il m’avait montré.
La montre de son père brillait faiblement au soleil.
Devant lui, entre les deux noms gravés, se trouvait désormais celui d’Evelyn.
Je partis sans lui faire signe.
Pour la première fois, le regret de Julian ne me suivit pas jusque chez moi.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Le dernier message de Julian arrive lorsque je n’attends plus ses appels et m’apprend que comprendre trop tard reste une conséquence entière
J’ai appelé mon mari 30 fois pour lui dire que sa mère…
Part 13 of 15
