Lorsque je revins dans l’unité, Lily tremblait sous une couverture chauffante. Sa peau était froide malgré la fièvre indiquée sur le moniteur. Bennett avait fait déplacer un chariot d’urgence près de la porte. Il m’expliqua rapidement que l’équipe cherchait d’abord à stabiliser sa tension avant de décider s’il fallait utiliser C-2.
Je m’assis près d’elle.
« Maman », murmura-t-elle.
« Je suis là. »
« J’ai froid. »
Je pris sa main entre les miennes. « Je sais. Ils s’occupent de toi. »
Elle ferma les yeux. « Papa sait quoi faire ? »
La question me coupa en deux.
« Le Dr Bennett sait quoi faire », répondis-je.
Je ne voulais plus que Daniel soit le centre de la sécurité de Lily. Même si ses données devenaient utiles, la décision ne lui appartenait plus.
Bennett passa près d’une heure à comparer les informations du carnet, les analyses de Lily et les documents Mercer. Reed l’aidait depuis une autre salle, sous surveillance. Vanessa avait remis l’intégralité de ses accès et n’était plus autorisée à circuler librement dans l’hôpital.
Finalement, Bennett revint vers moi.
« Nous allons utiliser un traitement déjà approuvé pour contrôler la réaction avant d’envisager C-2. »
Je sentis mes épaules se relâcher légèrement.
« Donc vous n’utiliserez pas son produit expérimental ? »
« Pas tant que nous avons une option mieux documentée. »
C’était exactement ce que Daniel n’avait jamais su faire : accepter que la prudence ne soit pas de la lâcheté.
Le traitement commença. Les chiffres sur le moniteur ne changèrent pas immédiatement. Je restai assise pendant des heures, observant chaque respiration. Daniel appelait parfois Rachel, jamais moi. Elle transmettait seulement les informations médicales nécessaires.
En fin d’après-midi, la tension de Lily se stabilisa.
Bennett ne sourit pas, mais sa voix perdit un peu de sa tension. « Elle répond. »
Je posai mon front contre la main de ma fille.
Pour la première fois depuis la maison, je pleurai.
Pas longtemps. Juste assez pour sentir tout ce que mon corps retenait depuis la nuit précédente.
Lorsque Lily se réveilla plus tard, elle demanda de l’eau, puis se plaignit que la télévision diffusait « le dessin animé le plus nul du monde ». Claire rit. J’aurais pu embrasser l’écran pour avoir entendu cette phrase.
Rachel revint vers dix-neuf heures. Elle avait avec elle une copie des premiers résultats de l’examen numérique du disque dur de Daniel.
« Je ne veux pas vous accabler aujourd’hui », dit-elle.
Je regardai Lily, qui s’était rendormie.
« Aujourd’hui n’est pas différent d’hier. Montrez-moi. »
Nous nous installâmes dans la petite salle vitrée au bout du couloir.
Le disque contenait huit années de dossiers classés par codes. Certains portaient des dates correspondant aux hospitalisations de Lily. D’autres contenaient des échanges avec Vanessa, des tableaux d’analyse et des notes personnelles de Daniel.
« Il enregistrait tout », dis-je.
Rachel acquiesça. « Beaucoup plus que Mercer. »
Elle ouvrit un document intitulé EMMA / LILY.
La première partie retraçait les dossiers médicaux de sa sœur. Des résultats numérisés, des lettres de médecins, des photographies. Puis apparaissaient les analyses de Lily, alignées côte à côte avec celles d’Emma.
Daniel avait passé des années à chercher des ressemblances.
Mais il avait aussi noté des différences.
À côté d’un résultat de Lily datant de ses deux ans, il avait écrit : PROFIL NE CORRESPOND PAS. REVOIR HYPOTHÈSE.
À quatre ans : TOUJOURS AUCUN MARQUEUR PRINCIPAL D’EMMA.
À cinq ans : PREMIÈRE ANOMALIE APRÈS ÉPISODE INFLAMMATOIRE.
Je relus ces lignes.
« Il savait que son profil ne ressemblait pas à celui de sa sœur. »
« Oui », dit Rachel.
« Alors pourquoi continuer à croire qu’elle avait besoin du programme ? »
Rachel fit défiler.
Une note plus récente apparaissait.
SI LE RISQUE HÉRÉDITAIRE N’ÉTAIT PAS LA CAUSE, ALORS NOUS AVONS CRÉÉ LE PROBLÈME.
Je restai immobile.
Daniel l’avait écrit lui-même.
Pas comme une certitude scientifique. Comme une peur.
Mais une peur assez forte pour expliquer les années de recherche secrète.
« Il pensait qu’ils avaient rendu Lily malade », murmurai-je.
Rachel ne répondit pas.
La note suivante était pire.
NE JAMAIS DIRE À EMILY AVANT D’AVOIR UNE SOLUTION.
Je fixai la phrase jusqu’à ce que les lettres deviennent floues.
Voilà toute notre vie résumée en une ligne. Daniel s’était donné le droit de retarder la vérité jusqu’au moment où il pourrait contrôler ses conséquences.
« Il n’attendait pas de savoir », dis-je. « Il attendait de pouvoir réparer avant que je découvre qu’il avait peut-être cassé quelque chose. »
Rachel referma temporairement le fichier.
« Il y a autre chose. »
Elle ouvrit un dossier financier.
Daniel n’avait pas simplement reçu des honoraires. À travers plusieurs sociétés intermédiaires, il possédait une participation économique dans Mercer. Pas assez pour contrôler l’entreprise, mais suffisamment pour gagner énormément si la thérapie était brevetée.
« Vanessa savait ? »
« Elle affirme qu’elle connaissait certaines participations, pas l’ensemble du montage. Nous vérifions. »
Un courriel datant de trois mois auparavant attira mon attention.
Daniel écrivait à Vanessa que Lily devait entrer dans une « phase de validation réelle » avant la prochaine réunion des investisseurs.
Je relus la phrase.
« Validation réelle. »
Rachel hocha la tête.
« C’est probablement lié à M-17. »
Mon estomac se noua.
Daniel m’avait affirmé à la maison qu’il avait utilisé M-17 uniquement parce que Lily se dégradait.
Mais ce courriel existait avant sa dernière hospitalisation.
« Donc il avait prévu de lui donner le produit avant qu’elle aille mal. »
« Il envisageait au moins une utilisation clinique. »
Je me levai.
« Il ment encore. »
Rachel ne chercha pas à le défendre.
Un autre échange montrait Vanessa refusant plusieurs fois.
NE PAS UTILISER SUR LILY SANS PROTOCOLE.
Daniel répondait :
SI NOUS ATTENDONS L’APPROBATION, ELLE RISQUE D’ÊTRE TROP ÂGÉE POUR LA FENÊTRE IMMUNITAIRE.
Vanessa :
CE N’EST PAS TON CHOIX.
Daniel :
C’EST MA FILLE.
Je fermai les yeux.
Il revenait toujours à la même justification.
Ma fille.
Comme si la paternité transformait toute limite en obstacle inutile.
« Continuez », dis-je.
Rachel ouvrit ensuite une vidéo.
L’image datait de huit ans. La qualité était mauvaise. Une petite salle de préparation. Reed apparaissait de profil. Vanessa, plus jeune, portait une blouse bleue. Daniel se tenait devant un comptoir sur lequel reposait une petite glacière médicale.
Je sentis mon cœur accélérer.
Le son était faible, mais compréhensible.
Vanessa disait : « Elle ne répond pas au seuil. »
Daniel : « Le facteur familial suffit. »
Reed : « Pas selon le protocole. »
Daniel : « Alors faites une exception. »
Vanessa secouait la tête.
« Sans consentement clair, je ne bouge pas. »
Daniel posa un document sur le comptoir.
« Vous l’avez. »
Je reconnus le formulaire portant ma fausse signature.
La vidéo continuait.
Reed prit la feuille. « Emily a signé ça ? »
Daniel répondit : « Oui. »
Je sentis l’air quitter mes poumons.
Il ne s’était pas contenté d’envoyer le formulaire. Il avait menti directement lorsqu’on lui avait demandé si j’avais signé.
Vanessa regarda la feuille plusieurs secondes. « Elle comprend la transfusion cellulaire ? »
Daniel répondit : « Oui. »
Chaque oui effaçait un peu plus l’homme que j’avais épousé.
Puis Reed prononça une phrase que je n’avais jamais entendue :
« Si ça tourne mal, nous arrêtons tout et elle sort du programme. »
Daniel répondit immédiatement :
« Si ça tourne mal, on trouve comment corriger. »
La vidéo s’arrêta.
Personne ne parla.
Je compris alors que son obsession de réparation n’était pas née lorsque Lily avait commencé à tomber malade.
Elle existait avant même qu’ils lui administrent quoi que ce soit.
Il avait envisagé l’échec.
Et il avait quand même continué.
Rachel me laissa quelques minutes seule.
Je retournai dans la chambre.
Lily dormait sur le côté, une joue écrasée contre l’oreiller. Ses constantes étaient meilleures. Je remis doucement une mèche de cheveux derrière son oreille.
Je pensais à Daniel dans cette vidéo.
Il n’était pas un père pris au dépourvu par une crise.
Il savait qu’une issue négative était possible.
Il avait simplement décidé qu’il serait capable de la réparer.
Mon téléphone vibra.
Un message de Rachel :
LE LABORATOIRE A COMMENCÉ L’ANALYSE DE B-4471. PREMIÈRES COMPARAISONS DEMAIN MATIN.
Je restai près de Lily jusqu’à minuit.
Puis Bennett vint s’asseoir à côté de moi.
« Vous devez dormir un peu. »
« Je dormirai quand ses résultats seront là. »
Il ne discuta pas.
Après quelques minutes, il dit : « J’ai reçu une information préliminaire du laboratoire. Pas encore assez pour une conclusion. »
Je me tournai vers lui.
« Quoi ? »
« L’échantillon pré-intervention ne semble pas présenter la signature immunitaire décrite dans le dossier d’inclusion. »
Je sentis ma poitrine se serrer.
« Celle qui justifiait le protocole ? »
« Oui. »
« Ça veut dire quoi ? »
Bennett choisit soigneusement ses mots.
« Pour l’instant, cela signifie que les données ayant servi à faire entrer Lily dans le programme ne correspondent peut-être pas à son véritable prélèvement d’origine. »
Je regardai ma fille.
Daniel n’avait peut-être pas seulement falsifié ma signature.
Il avait peut-être falsifié la raison médicale elle-même.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Le prélèvement conservé avant toute intervention prouva que Lily n’entrait pas dans le protocole, tandis qu’un dernier mensonge de Vanessa éclata
Je tenais la petite main de ma fille dans l’unité de soins intensifs
Part 11 of 15
