PARTIE 13 – Lily posa la question que personne ne pouvait fuir, pendant qu’une dernière analyse distinguait enfin la maladie du mal qu’on lui avait fait

La question de Lily resta entre nous.

« Maman… est-ce que papa m’a rendue malade ? »

Je regardai sa main dans la mienne. Ses doigts étaient encore marqués par les petits points violets des prélèvements. À huit ans, elle savait déjà reconnaître les visages que les adultes faisaient lorsqu’ils choisissaient leurs mots. Je refusai de lui offrir ce visage-là.

« On ne sait pas encore exactement pourquoi tu es malade », dis-je. « Les médecins savent que papa a fait certaines choses qu’il n’aurait jamais dû faire sans permission. Ils cherchent maintenant à comprendre ce que ces choses ont changé dans ton corps. »

Elle baissa les yeux vers son dessin.

« Alors peut-être que oui. »

Ce n’était pas une question cette fois.

Je ne mentis pas.

« Peut-être. »

Ses lèvres tremblèrent légèrement, mais elle ne pleura pas. « Il savait que ça pouvait faire mal ? »

Je pensai à la vidéo vieille de huit ans. Reed disant : si ça tourne mal, nous arrêtons. Daniel répondant qu’ils trouveraient comment corriger.

« Il savait qu’il y avait un risque. »

Lily fixa le chien énorme qu’elle avait dessiné devant notre maison. « Pourquoi il l’a fait alors ? »

J’aurais pu lui dire qu’il avait peur. Qu’il avait perdu sa sœur. Qu’il voulait empêcher l’histoire de se répéter. Tout cela était vrai. Mais transformer ces vérités en justification aurait été une autre forme de mensonge.

« Parce qu’il s’est convaincu qu’il savait ce qui était mieux pour toi. »

Elle réfléchit.

« Même mieux que toi ? »

« Oui. »

« Et mieux que les docteurs ? »

« Oui. »

Elle fronça les sourcils. « C’est pas très intelligent. »

Un rire m’échappa avant que je puisse l’empêcher.

Lily me regarda avec surprise, puis sourit elle aussi.

Ce rire dura à peine quelques secondes, mais il ramena quelque chose d’humain dans une chambre devenue trop pleine de mots comme protocole, marqueur, exposition et consentement.

Quelques minutes plus tard, Bennett entra avec la Dre Marin. Leur expression me fit comprendre que nous allions encore parler d’analyses.

Je demandai à Lily si elle voulait que nous sortions.

« Non. Je veux savoir ce qui parle de moi. »

Bennett tira une chaise.

« D’accord. Mais si quelque chose devient trop compliqué, tu peux nous arrêter. »

« Vous dites toujours ça et après vous utilisez quand même des mots compliqués. »

Marin sourit. « Alors on va essayer autrement. »

Elle expliqua qu’ils avaient comparé le premier échantillon de Lily, prélevé avant toute intervention, avec ceux pris pendant son enfance et avec ses résultats actuels. Certaines anomalies existaient aujourd’hui mais n’étaient pas présentes avant sa naissance.

« Ça veut dire que papa les a mises dedans ? » demanda Lily.

Marin répondit avec beaucoup de soin. « Ça veut dire qu’elles sont apparues plus tard. On ne peut pas encore dire exactement pourquoi. »

Puis elle se tourna vers moi.

« Nous avons néanmoins trouvé quelque chose d’important. »

Elle posa trois feuilles côte à côte. La première concernait l’échantillon B-4471. La seconde venait d’un prélèvement réalisé lorsque Lily avait quatre ans. La troisième datait de la semaine précédente.

« Le marqueur associé à la maladie d’Emma n’est présent dans aucun des trois prélèvements. »

Je restai silencieuse.

« Donc Lily n’a pas la maladie de sa tante ? »

« Pas selon les données que nous avons. »

J’expirai lentement.

Pendant huit ans, toute l’histoire avait été construite autour de la peur de Daniel. Sa sœur. Son héritage. La possibilité que Lily porte le même danger.

Et le danger qu’il redoutait n’était pas là.

Marin poursuivit. « En revanche, Lily présente une réponse immunitaire particulière contre certains composants liés à l’ancienne intervention cellulaire. Cette réponse augmente nettement après l’exposition récente à M-17. »

Bennett traduisit avant même que je demande.

« Son corps semble réagir à quelque chose issu de ce protocole et de ses dérivés. »

« Ça prouve que le premier traitement l’a rendue malade ? »

« Pas complètement. Mais cela renforce nettement la possibilité qu’une partie de ses problèmes actuels soit liée aux interventions qui ont suivi sa naissance plutôt qu’à la maladie familiale que Daniel craignait. »

Je regardai Lily.

Elle dessinait maintenant de petites étoiles dans le ciel de sa maison.

Je me sentis nauséeuse.

Daniel avait voulu empêcher une maladie que notre fille ne semblait jamais avoir portée.

Et, en essayant de la protéger contre ce danger imaginaire, il avait peut-être contribué à créer le danger réel.

Bennett ajouta quelque chose d’essentiel. « Ces résultats nous donnent aussi une direction thérapeutique. Nous savons mieux ce qu’il faut éviter désormais. Nous pouvons adapter son traitement sans utiliser M-17 ni les dérivés de Mercer. »

« Ça veut dire que je vais guérir ? » demanda Lily.

Il prit son temps.

« Ça veut dire qu’on comprend mieux comment t’aider. Je ne vais pas te promettre quelque chose que je ne peux pas garantir. »

Elle hocha la tête.

« C’est mieux que papa. »

Personne ne répondit.

Vers midi, Rachel vint m’informer que Daniel avait accepté de se présenter pour un interrogatoire officiel accompagné d’un avocat. Les autorités avaient saisi les documents de notre maison, ses appareils et les stocks conservés au sous-sol. Mercer faisait également l’objet d’une inspection indépendante.

« Il demande à voir Lily », dit-elle.

Mon corps se tendit immédiatement.

« Non. »

Rachel acquiesça. « C’est aussi la position actuelle de l’équipe clinique. Mais je préfère que vous sachiez qu’il a formulé la demande. »

Je regardai à travers la vitre.

« Est-ce qu’il peut lui écrire ? »

« Il peut remettre une lettre qui sera examinée avant transmission. Rien ne vous oblige à la lui donner. »

Je pensais que je refuserais.

Puis Lily demanda, avant même que je lui en parle : « Papa sait que je vais mieux ? »

« Oui. »

« Il a demandé pour moi ? »

« Oui. »

Elle resta silencieuse.

« Je peux pas le voir, hein ? »

Je m’assis près d’elle.

« Pas maintenant. »

« Parce qu’il pourrait encore me donner quelque chose ? »

Je sentis une douleur aiguë me traverser.

« Parce que les médecins et moi voulons être sûrs que tu es en sécurité. »

Elle hocha la tête comme si cette réponse suffisait.

Puis elle murmura : « Je veux quand même qu’il sache que je suis fâchée. »

« Tu as le droit. »

« Très fâchée. »

« D’accord. »

« Mais je veux pas qu’il pense que je le déteste. »

Je ne trouvai pas de réponse immédiate.

Les sentiments de Lily étaient plus justes que toutes les catégories simples auxquelles j’avais voulu réduire Daniel depuis deux jours. Elle pouvait avoir peur de lui, lui en vouloir et continuer à aimer son père.

Aucune de ces choses n’annulait les autres.

Dans l’après-midi, Rachel revint avec une information concernant les données financières de Mercer. L’entreprise avait prévu une réunion avec des investisseurs trois jours plus tard. La présentation principale reposait presque entièrement sur un ensemble de résultats correspondant au profil de Lily.

« Sans ses données, leur démonstration s’effondre », dit Rachel.

« Alors retirez-les. »

« C’est ce que nous allons demander. Mais il faut établir précisément quelles informations ont été obtenues sans consentement valide et quelles données ont ensuite été dérivées de ces premières informations. »

« Toutes. »

Rachel ne me contredit pas.

Elle m’expliqua que Vanessa coopérait désormais à l’identification des fichiers et des partenaires extérieurs. Elle avait également remis des courriels montrant que Daniel avait exercé une pression croissante lorsqu’elle avait voulu ralentir le projet.

« Ça ne la blanchit pas », dis-je.

« Non. »

J’appréciai que Rachel ne me demande jamais de simplifier les responsabilités.

Reed avait commis ses propres fautes.

Vanessa aussi.

Daniel aussi.

Le fait que l’un ait davantage menti n’effaçait pas les choix des autres.

En fin de journée, Bennett m’annonça que Lily pourrait quitter les soins intensifs si ses constantes restaient stables pendant la nuit.

Je ressentis un soulagement si fort que mes jambes tremblèrent.

« Une chambre normale ? »

« Oui. Toujours sous surveillance, mais plus ici. »

Je me tournai vers elle.

« Tu as entendu ? »

Lily leva les deux pouces.

« Est-ce que dans la chambre normale la télé est moins nulle ? »

Claire éclata de rire.

Cette nuit-là, je m’allongeai sur la banquette près de son lit.

Je pensais dormir enfin.

À vingt-trois heures dix-sept, mon téléphone vibra.

Rachel.

Je sortis dans le couloir avant de répondre.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Nous avons récupéré une vidéo supprimée du téléphone de Daniel. Elle date d’il y a neuf jours, le soir où M-17 a été administré. »

Je fermai les yeux.

« Qu’est-ce qu’on voit ? »

Rachel resta silencieuse une seconde.

« Daniel dans une salle de préparation avec le flacon. Et quelqu’un d’autre. »

« Vanessa ? »

« Non. »

« Reed ? »

« Non. »

Je sentis mon cœur accélérer.

« Alors qui ? »

« Le directeur scientifique actuel de Mercer. Le Dr Jonathan Vale. »

Ce nom ne signifiait rien pour moi.

Rachel poursuivit.

« Et il y a un détail plus important. Sur la vidéo, Vale demande à Daniel s’il est certain de vouloir utiliser Lily avant l’accord des investisseurs. Daniel répond : “Si ça marche sur elle, ils n’auront plus le choix.” »

Je restai immobile.

Toute la défense de Daniel venait de se fissurer encore.

Il n’avait pas seulement administré M-17 parce qu’il croyait Lily en danger.

Une partie de lui voulait aussi une preuve.

Une preuve vivante.

Une preuve assez forte pour forcer des investisseurs à soutenir le programme.

« Rachel… »

« Oui ? »

« Gardez cette vidéo. »

« Elle est déjà sécurisée. »

Je regardai Lily à travers la vitre.

Elle dormait profondément.

Je compris alors que la peur de Daniel avait peut-être commencé l’histoire.

Mais à force de vouloir avoir raison, sauver Lily et sauver son propre travail étaient devenus, dans son esprit, la même chose.

Et c’était précisément ce qui le rendait encore dangereux.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : La vidéo de Mercer détruisit la dernière justification de Daniel, tandis que Lily choisissait elle-même ce qu’elle voulait entendre de son père

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Je tenais la petite main de ma fille dans l’unité de soins intensifs

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