La vidéo tremblait légèrement entre les mains de Samuel. À travers la vitre de la forge, on distinguait Brian avançant vers la voiture noire avec cette assurance particulière qu’il adoptait lorsqu’il pensait avoir affaire à quelqu’un de moins important que lui.
« Vous ne pouvez pas rester là », lança-t-il au chauffeur.
La portière arrière s’ouvrit complètement.
George Harrison descendit sans se presser. À soixante-dix ans passés, il gardait la carrure droite d’un homme qui avait passé la moitié de sa vie dans des cuisines où personne ne pouvait se permettre d’être lent. Il ajusta simplement le revers de sa veste avant de regarder Brian.
« Cette voiture est avec moi. »
Brian montra l’entrée de la forge.
« Alors faites-la déplacer. J’ai une affaire familiale à régler. »
Harrison jeta un coup d’œil au bâtiment.
« Avec Thomas Reyes ? »
« Malheureusement. »
Je portai une main à mon front.
Dans l’ascenseur privé du Grand Plaza, une musique douce jouait au-dessus de ma tête. À quelques dizaines de kilomètres de là, mon ex-mari était en train de parler avec l’un des chefs qu’il citait régulièrement en exemple devant ses employés.
Brian poursuivit :
« Je dois parler à mon ex-beau-père. Sa fille semble avoir oublié certaines responsabilités depuis notre divorce. »
Beatrice s’avança dans le champ de la caméra.
« Samantha adore compliquer les choses. Ce matin, elle refuse même de préparer le dîner d’anniversaire de mon mari. »
Harrison tourna lentement le visage vers elle.
« Vous êtes l’ancienne belle-mère de Samantha Reyes ? »
Beatrice eut l’air surprise qu’il connaisse mon nom.
« Oui. Pourquoi ? »
Avant qu’il ne réponde, Brian lâcha un petit rire.
« Elle cuisinait, nettoyait, organisait les événements. C’était là qu’elle était vraiment utile. Depuis qu’elle est partie, elle essaie de convaincre tout le monde qu’elle est une femme d’affaires. »
Je coupai le son une seconde.
L’ascenseur monta encore deux étages.
J’aurais pu fermer la vidéo. J’aurais peut-être dû. Mais quelque chose me retenait. Pendant des années, ces remarques avaient été prononcées dans des cuisines, des chambres, des couloirs où personne d’extérieur ne les entendait. Cette fois, Brian les disait devant des témoins qu’il n’avait pas choisis.
Je remis le son.
Mon père venait d’apparaître à la porte de la forge.
Thomas Reyes n’était pas un homme impressionnant par la taille. Ses cheveux étaient presque entièrement gris et ses mains portaient des cicatrices anciennes dues au métal chaud, aux machines et aux outils. Pourtant, lorsque son visage se fermait, même moi je savais qu’il valait mieux l’écouter.
« Brian. Quitte ma propriété. »
Brian se retourna.
« Enfin. »
« Tu as entendu ce que j’ai dit. »
Beatrice intervint.
« Thomas, ta fille est en train de provoquer une situation absurde. Tout ce que nous demandons, c’est qu’elle honore ses engagements. »
Mon père la regarda longuement.
« Quels engagements ? »
« Elle fait partie de cette famille depuis dix ans. »
« Plus maintenant. »
Le visage de Beatrice se durcit.
« Cela ne supprime pas tout ce que nous avons fait pour elle. »
Mon père essuya lentement ses mains sur un chiffon posé à sa ceinture.
« Et qu’avez-vous fait pour elle, exactement ? »
Brian leva les yeux au ciel.
« Voilà pourquoi Samantha est devenue comme ça. Toute cette famille se raconte des histoires. »
Puis il désigna la forge d’un geste ample.
« Elle prétend maintenant que son père est une sorte d’artisan prestigieux. Sans The Hearth, personne de sérieux n’aurait entendu parler de cet endroit. »
Harrison ne bougea pas.
Samuel non plus.
Même à travers l’écran, le silence qui suivit me donna froid.
Mon père répondit seulement :
« Pars. »
Brian fit un pas vers lui.
« Sinon quoi ? »
Il y avait, près de la porte, plusieurs caisses en bois préparées pour les expéditions. Je les connaissais. Mon père fabriquait lui-même les boîtes destinées aux pièces les plus coûteuses. Une étiquette blanche était fixée sur l’une d’elles.
Harrison.
Je la vis avant Brian.
Lui ne regardait pas l’étiquette.
Il donna un coup de pied dans la caisse.
Pas assez fort pour la projeter contre le mur, mais suffisamment pour faire sauter un couvercle qui n’avait pas encore été vissé.
Trois couteaux glissèrent de leur support.
Samuel poussa une exclamation derrière la caméra.
Deux lames tombèrent sur du carton.
La troisième heurta le bord de la dalle de pierre.
Même à travers le téléphone, j’entendis le choc.
Mon père se figea.
Harrison fit un pas en avant.
Brian regarda la lame au sol comme s’il venait de renverser une fourchette.
« Voilà. Rien de dramatique. »
Mon père se baissa lentement pour la ramasser. Il passa son pouce près du talon sans toucher le tranchant.
Je connaissais suffisamment son travail pour voir ce qu’il venait de découvrir.
Une marque.
Des semaines, probablement des mois de finition, abîmés en une seconde.
Harrison s’approcha.
« Thomas ? »
Mon père releva les yeux vers lui.
« Je pourrai la réparer. Pas sans laisser une trace. »
La façon dont Harrison serra la mâchoire me fit comprendre que la lame lui était destinée.
Brian, lui, n’avait toujours pas compris.
« Écoutez, je rembourserai votre morceau de métal si ça peut mettre fin à cette comédie. »
Harrison tourna enfin la tête.
« Un morceau de métal ? »
Brian haussa les épaules.
« Les couteaux de Thomas sont largement surévalués. On utilise ses modèles au restaurant. Ils font le travail, mais franchement, les gens paient surtout pour l’histoire qu’il raconte autour. »
Je cessai de respirer pendant une seconde.
The Hearth avait obtenu ces couteaux gratuitement.
Brian le savait.
Il avait pourtant réussi à parler comme s’il avait été un client déçu.
À ce moment précis, une autre voiture entra dans le cadre de Samuel. Une berline sombre se rangea quelques mètres plus loin. Le conducteur descendit, ouvrit la portière arrière, et un homme en costume bleu marine apparut.
Je reconnus Arthur Pendelton immédiatement.
Brian aussi.
Son visage changea.
Quelques semaines avant notre séparation, je l’avais entendu parler de Pendelton pendant près d’une heure. Son groupe gérait les contrats de restauration de plusieurs entreprises, clubs privés et espaces événementiels. Deux de ces contrats représentaient une part significative du chiffre d’affaires de The Hearth.
Brian redressa instinctivement sa veste.
« Monsieur Pendelton. »
Arthur Pendelton ne lui répondit pas tout de suite.
Il regardait le couteau dans la main de mon père.
Puis la caisse ouverte.
Puis Brian.
« Qu’est-ce qui vient de se passer ? »
Brian fit un petit geste de la main.
« Rien. Un accident stupide. »
Harrison répondit avant mon père.
« Monsieur Miller a donné un coup de pied dans une caisse contenant plusieurs pièces de Thomas. »
Pendelton fixa Brian.
« Vous avez endommagé une lame Reyes ? »
Le ton n’était pas élevé.
C’était pire.
Brian essaya de sourire.
« Honnêtement, on dramatise beaucoup. Ce sont des outils de cuisine. Je paierai ce qu’il faut. »
Pendelton tourna vers mon père un regard presque incrédule.
« Thomas, c’était la commande de George ? »
Mon père hocha la tête.
Brian regarda enfin Harrison avec une attention nouvelle.
« George ? »
Harrison ne l’aida pas.
Pendelton poursuivit :
« Le chef Harrison attend cette pièce depuis combien de temps ? »
« Vingt-deux mois », répondit mon père.
Je vis la couleur quitter légèrement le visage de Brian.
Il regarda de nouveau George Harrison.
Cette fois, il reconnut l’homme.
« Chef Harrison ? »
Harrison inclina à peine la tête.
« Vous semblez mieux connaître mon nom que mon visage. »
Brian ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Beatrice intervint, incapable de supporter longtemps une situation qu’elle ne contrôlait pas.
« Tout cela est inutile. Samantha est responsable de cette scène. Si elle était venue préparer le dîner comme prévu, nous n’aurions jamais dû nous déplacer. »
Pendelton fronça les sourcils.
« Samantha Reyes ? »
« Mon ex-femme », dit Brian rapidement.
Puis, comme s’il fallait encore sauver quelque chose :
« Elle traverse une période un peu instable depuis le divorce. »
Je sentis mon ventre se nouer.
Samuel avait suffisamment rapproché la caméra pour que je voie mon père relever brusquement la tête.
Mais ce fut Pendelton qui répondit.
« Curieux. Je l’ai trouvée particulièrement stable pendant les réunions du Grand Plaza. »
Brian resta silencieux.
Une seconde.
Deux secondes.
« Quelles réunions ? »
Pendelton le regarda avec une surprise réelle.
« Vous ne savez pas ? »
Les portes de mon ascenseur s’ouvrirent au même instant.
Je sortis dans le couloir privé du dernier étage du Grand Plaza. Deux membres du personnel m’attendaient. Plus loin, les portes de la grande salle de réception étaient ouvertes.
Mon téléphone vibra.
Samuel venait d’arrêter la vidéo.
Son message s’afficha :
« Brian vient de comprendre que Pendelton te connaît. Il demande pourquoi. »
J’entendis des applaudissements derrière les portes.
Un responsable s’approcha de moi.
« Mme Reyes, nous sommes prêts. »
Je glissai mon téléphone dans mon sac.
À quelques kilomètres de là, Brian cherchait probablement encore une explication qui lui permettrait de croire que je n’étais personne.
Puis j’entrai dans la salle.
Plus d’une centaine de personnes se tournèrent dans ma direction.
Au fond, derrière la scène, un écran immense occupait presque tout le mur.
Mon nom y était inscrit en lettres suffisamment grandes pour être lu depuis l’autre bout de la pièce.
SAMANTHA REYES
DIRECTRICE CULINAIRE — ASSOCIÉE DU PROJET
Pendant dix ans, Brian avait réussi à me rendre presque invisible dans sa vie publique.
Ce matin-là, il n’aurait bientôt plus aucun moyen de prétendre que je l’avais toujours été.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Quand mon nom apparut au Grand Plaza, Brian comprit enfin que ce qu’il méprisait soutenait depuis longtemps son propre succès
Un mois après mon divorce, mon ex-belle-mère m’a appelée à…
Part 3 of 15
