PARTIE 10 – Avant que Caleb puisse prendre Nora dans ses bras, je lui imposai des règles que ni l’amour ni l’argent ne pourraient contourner

À quatorze heures cinquante-deux le lendemain, Walter vérifia pour la quatrième fois l’horloge de sa cuisine. Il prétendait chercher l’heure pour savoir quand sortir le café. Je savais qu’il surveillait surtout si Caleb serait en avance, en retard ou exactement à l’heure.

« Arrête », lui dis-je.

« J’arrête quoi ? »

« De juger un homme selon la minute où sa voiture entre dans l’allée. »

Walter ouvrit le placard.

« Je juge tout le monde selon la minute où leur voiture entre dans mon allée. C’est universel. »

Nora dormait dans mes bras.

J’étais arrivée une heure plus tôt afin de ne pas avoir l’impression que Caleb et moi organisions une rencontre chez mon grand-père comme un couple séparé essayant de trouver un terrain neutre.

C’était pourtant exactement ce que nous faisions.

« Je veux que tu me promettes quelque chose », dis-je.

Walter se retourna.

« Quoi ? »

« Tu ne l’attaques pas. »

Sa bouche se durcit.

« Je n’allais pas l’attaquer. »

« Verbalement non plus. »

« Emily. »

« Je suis sérieuse. »

Il essuya une tasse avec un torchon qui n’en avait absolument pas besoin.

« Il t’a abandonnée enceinte. »

« Et je lui ai déjà dit ce que j’en pensais. »

« Ça ne veut pas dire que moi— »

« Ce n’est pas ta relation. »

La phrase le coupa.

Je m’approchai.

« Tu peux protéger Nora si quelque chose la met en danger. Tu peux me dire ton opinion quand je te la demande. Mais je ne veux plus que quelqu’un d’autre décide pour moi comment je dois traiter Caleb. »

Walter baissa les yeux vers la tasse.

« Compris. »

À quatorze heures cinquante-neuf, une voiture se gara dehors.

Walter regarda l’horloge.

Je levai un sourcil.

« Pas un mot. »

Il leva les mains.

Caleb frappa à la porte exactement à quinze heures.

Il portait un jean propre, une chemise bleu sombre et une expression plus nerveuse que le jour où nous avions passé notre première soirée ensemble. Dans une main, il tenait un petit sac en papier.

Walter ouvrit.

Les deux hommes se regardèrent.

Le silence dura trois secondes de trop.

Caleb parla le premier.

« Monsieur Hayes. »

Walter répondit d’un ton sec : « Walter suffit. »

Ce n’était pas chaleureux.

Mais ce n’était pas une guerre.

Je considérai cela comme une victoire.

Caleb entra et s’arrêta immédiatement lorsqu’il me vit avec Nora.

« Bonjour. »

« Bonjour. »

Son regard descendit vers le bébé avant de revenir sur moi.

« Je peux poser ça quelque part ? »

Il leva le sac en papier.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Rien d’important. Des couches. »

Je fronçai les sourcils.

« Elle en a. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi— »

Caleb eut l’air presque embarrassé.

« Parce que je ne savais pas quoi apporter et que des fleurs auraient été stupides. »

Walter toussa pour cacher un rire.

Je lui lançai un regard.

Caleb posa les couches près du mur.

« Je peux rester ici », dit-il. « Tu n’as pas besoin de me la donner. »

Il avait retenu ce que je lui avais dit.

Je m’assis sur le canapé.

« Lave-toi les mains. »

Il partit immédiatement vers l’évier.

Walter me regarda.

Je chuchotai : « Pas un mot. »

« Je n’ai rien dit. »

« Ton visage parle. »

Lorsque Caleb revint, je plaçai Nora dans ses bras.

Il se figea.

Ses mains semblaient soudain trop grandes.

« Soutiens sa tête », dis-je.

« Je sais. »

Je le regardai.

« Désolé. Montre-moi. »

Je repositionnai son bras.

Il suivit chaque mouvement avec une concentration presque comique.

Nora ouvrit un œil.

Puis l’autre.

Caleb la contempla comme si quelqu’un venait de lui remettre quelque chose de sacré qu’il avait peur de casser en respirant trop fort.

« Salut », murmura-t-il.

Walter détourna la tête vers la fenêtre.

Je connaissais ce geste.

Il ne voulait pas qu’on voie ses yeux.

Caleb effleura du pouce le bord de la couverture.

« Je suis Caleb. »

Je sentis ma gorge se serrer.

« Elle connaît déjà ta voix », dis-je malgré moi.

Il leva la tête.

« Comment ? »

Je regrettai presque d’avoir parlé.

« Quand j’étais enceinte… au début… tu lui parlais parfois. »

Une douleur lente traversa son visage.

« Je faisais ça ? »

« Tu posais ta tête contre mon ventre et tu racontais n’importe quoi. »

« Je me souviens. »

« Alors pourquoi tu demandes ? »

« Parce que j’essaie de comprendre ce qu’elle a pu garder de moi. »

Je regardai Nora.

« Probablement rien. »

La phrase était dure, mais vraie.

Caleb acquiesça.

« Alors je recommencerai de zéro. »

Pendant vingt minutes, rien de dramatique ne se passa.

C’était peut-être la chose la plus étrange.

Caleb tenait Nora. Walter préparait du café. Je corrigeais la façon dont Caleb plaçait la couverture. Nora bâillait, fronçait les sourcils, puis se rendormait.

Après tout ce que nous avions traversé, la première rencontre véritable entre un père et sa fille consistait surtout à vérifier qu’un nourrisson ne glissait pas d’un bras.

Puis Nora se mit à pleurer.

Caleb me regarda immédiatement.

« Qu’est-ce que je fais ? »

« D’abord, tu ne me regardes pas comme si une alarme incendie venait de se déclencher. »

Walter étouffa un autre rire.

Caleb baissa les yeux vers Nora.

« D’accord. »

« Elle a mangé il y a une heure. Vérifie sa couche. »

Il devint pâle.

« Maintenant ? »

« Les bébés choisissent rarement une date qui arrange leur père. »

Cinq minutes plus tard, Caleb était penché au-dessus du tapis à langer installé sur la table basse, une couche propre dans une main et une expression d’homme remettant en question tous ses choix de vie.

« Elle bouge beaucoup. »

« C’est autorisé. »

« Elle fait ça exprès. »

« Elle a deux semaines, Caleb. »

Walter se retourna pour que personne ne voie son sourire.

La couche fut posée de travers.

Je lui fis recommencer.

La deuxième fois, elle tint.

Lorsque Nora se calma contre son torse, Caleb souffla comme s’il venait de terminer une opération à cœur ouvert.

« Je crois qu’elle me déteste. »

« Elle déteste aussi les chaussettes. Ne te sens pas spécial. »

Nos regards se croisèrent.

Pendant une seconde, l’ancienne facilité fut là.

Cette façon que nous avions de nous répondre avant que le monde devienne compliqué.

Je détournai immédiatement les yeux.

Caleb le remarqua.

Il ne tenta pas de prolonger le moment.

Après une heure, je lui demandai de me rendre Nora.

Il le fit aussitôt.

« Quand est-ce que je peux revenir ? »

Je m’attendais à ressentir de l’agacement.

À la place, je ressentis de la prudence.

« Elle a un contrôle médical vendredi matin. »

Son expression changea.

« Je peux venir ? »

« C’est à huit heures trente. »

« Je serai là. »

« Je n’ai pas encore dit oui. »

Il baissa la tête.

« Désolé. »

Je pris une seconde.

« Oui. Tu peux venir. »

Walter posa les tasses dans l’évier.

Caleb se leva.

Avant de partir, il s’arrêta près de mon grand-père.

« Walter. »

Le dos de celui-ci se raidit.

« Quoi ? »

Caleb inspira.

« Je sais que vous me détestez. »

« Je ne te connais pas assez pour ça. »

« Vous me détestiez avant de me connaître. »

La cuisine devint silencieuse.

Walter se tourna lentement.

Je m’apprêtai à intervenir.

Caleb leva légèrement une main.

« Je ne dis pas ça pour vous provoquer. »

Walter le fixa.

« Alors pourquoi tu le dis ? »

« Parce que j’ai passé une grande partie de ma vie à croire que Sarah m’avait quitté parce que j’étais le fils de mon père. Puis j’ai cru qu’Emily ferait pareil si elle savait qui j’étais. »

Je serrai Nora contre moi.

Caleb poursuivit : « Ça n’excuse pas ce que j’ai fait. Mais j’aimerais savoir une chose. Quand Sarah est partie… est-ce qu’elle m’en voulait ? »

Walter ne répondit pas immédiatement.

Quelque chose dans son visage se ramollit.

« Non. »

Caleb cligna des yeux.

Walter reprit : « Ta mère était morte. Sarah savait que tu étais un enfant. Elle t’aimait beaucoup. »

Caleb avala difficilement.

« Alors pourquoi elle n’est jamais revenue ? »

Walter regarda le sol.

Je connaissais assez mon grand-père pour comprendre que sa réponse allait lui coûter.

« Parce qu’elle avait peur de William. »

Caleb attendit.

« Et parce que moi, je lui ai conseillé de couper les liens complètement. »

La tête de Caleb se releva.

« Vous ? »

Walter acquiesça.

« Je lui ai dit que tant que tu vivrais sous le toit de ton père, il pourrait utiliser n’importe quel contact avec toi pour la retrouver, la menacer ou lui faire du mal à nouveau. »

Caleb ne bougea plus.

Walter ajouta : « À l’époque, je croyais protéger ma fille. »

Je sentis cette phrase résonner en moi.

À l’époque, je croyais protéger ma fille.

Combien d’erreurs avaient commencé ainsi ?

Caleb regarda Walter.

« Vous aviez probablement raison d’avoir peur de lui. »

Walter serra les lèvres.

« Peut-être. Mais j’ai fini par confondre la peur de ton père avec la peur de toi. »

Personne ne parla.

Puis Caleb hocha lentement la tête.

« Merci de me le dire. »

Il partit sans demander davantage.

Le vendredi matin, il arriva au cabinet médical quinze minutes avant moi.

Il n’essaya pas de prendre Nora lorsque je descendis de voiture.

Il porta seulement son sac.

Dans la salle d’attente, une infirmière appela : « Les parents de Nora Hayes ? »

Je me levai.

Caleb aussi.

Le mot « parents » resta suspendu entre nous.

Pour la première fois, il ne ressemblait ni à une promesse ni à un souvenir.

Seulement à une responsabilité.

La consultation se passa bien. Nora prenait du poids. Ses poumons étaient clairs. Le médecin souhaitait néanmoins continuer à la surveiller attentivement après son séjour en néonatalogie.

Caleb posa des questions précises.

Pas pour impressionner le médecin.

Pour noter les réponses sur son téléphone.

À la sortie, il me montra l’écran.

« J’ai écrit les horaires, le prochain rendez-vous et ce qu’il faut surveiller. Tu veux que je t’envoie ça ? »

Je le regardai.

« J’ai entendu le médecin moi aussi. »

« Je sais. »

Il allait ranger son téléphone.

Je soupirai.

« Envoie-le. »

Son visage resta neutre, mais quelque chose s’apaisa dans ses épaules.

Deux jours plus tard, Walter m’appela.

« J’ai trouvé quelque chose. »

Je regardai Nora dormir dans son berceau.

« Quoi ? »

Il resta silencieux un moment.

« Des lettres de ta mère. Pas celles de Caleb. Des lettres qu’elle m’avait écrites à moi. »

Je sentis ma main se resserrer autour du téléphone.

« Pourquoi tu ne me les as jamais données ? »

« Parce que je pensais connaître ce qu’elles disaient. »

« Et maintenant ? »

Walter inspira.

« Maintenant, je crois que j’ai passé dix-sept ans à me souvenir seulement des phrases qui me donnaient raison. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Les lettres que Walter avait gardées révélèrent comment William avait séparé deux enfants et pourquoi ma mère refusait pourtant de condamner Caleb

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Après treize jours à craindre de perdre ma fille, je croyais enfin rentrer chez moi loin des secrets et des disparitions

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