Quatre ans après le divorce, Elon me demanda un café.
Sophie était à l’école maternelle.
Il n’y avait aucune urgence.
— Pourquoi ?
— Je veux te montrer quelque chose.
Je faillis refuser.
Puis acceptai.
Il apporta un vieux carnet.
Pas le dossier Brightwell.
Ses propres notes.
— Je les ai retrouvées en déménageant.
Je ne le touchai pas.
— Pourquoi tu me montres ça ?
— Parce que j’ai failli les jeter.
— Et ensuite j’ai pensé que tu devrais savoir une chose.
Il ouvrit une page.
Date : deux mois avant la naissance de Sophie.
Je suis terrifié. J’ai l’impression que tout le monde attend de moi que je sois heureux. Je regarde Maddie parler au bébé et je me sens comme un intrus. Sierra me fait sentir comme l’homme que j’étais avant la grossesse.
Je lus en silence.
Page suivante :
Maddie n’a rien fait de mauvais aujourd’hui et j’ai quand même envie de partir. C’est pire que si elle faisait quelque chose.
Je relevai les yeux.
Elon avait honte.
— Pourquoi tu ne m’as pas dit ça ?
— Parce que je ne voulais pas être cet homme.
— Quel homme ?
— Le mari qui panique parce qu’il va devenir père.
Puis :
— Sierra était facile.
— Avec elle, je n’étais pas celui qui devait apprendre les biberons, l’argent, la fatigue.
— J’étais drôle.
— Désirable.
— Libre.
Je refermai le carnet.
— Et moi j’étais le rappel que tu avais une responsabilité.
— Oui.
Il ne se défendit pas.
— J’ai parfois pensé que si tu n’avais pas eu Sierra, on aurait pu survivre.
— Peut-être.
— Mais je ne pense plus que c’était seulement Sierra.
Il hocha la tête.
— Non.
Puis il me regarda.
— Tu sais ce que je regrette le plus ?
— Quoi ?
— Ne pas t’avoir dit que j’avais peur.
Je restai silencieuse.
— Tu aurais peut-être ri.
— Non.
— Tu aurais probablement été soulagée de savoir que je ressentais quelque chose.
Il sourit tristement.
— Voilà.
Nous avons bu notre café.
Il reprit le carnet.
— Je vais le détruire.
— Pourquoi me montrer seulement cette page ?
— Parce que je ne veux pas que tu gardes toute ta vie cette phrase où je disais que je te détestais comme si c’était la vérité la plus profonde.
Je réfléchis.
— Elle était vraie au moment où tu l’as dite.
Il pâlit légèrement.
— Mais ce n’était pas toute la vérité.
— Les deux peuvent coexister.
Je n’allais pas le laisser réécrire l’appel en simple malentendu.
Mais je pouvais désormais voir ce qu’il y avait dessous.
Peur.
Culpabilité.
Évitement.
Égoïsme.
Besoin de fabriquer un ennemi.
Une explication n’est pas une excuse.
Mais parfois, l’explication est ce qui permet enfin à la blessure de cesser d’être mystérieuse.
PARTIE 15 — LE TÉLÉPHONE RESTÉ OUVERT
MON MARI A OUBLIÉ DE RACCROCHER ET J’AI ENTENDU « JE LA DÉTESTE »
Part 14 of 15
