Le serveur m’a installée au bout de la table, à côté d’une fenêtre qui donnait sur la rue Vendôme, sur une chaise un peu plus basse que les autres. J’ai posé le cabas à mes pieds, l’anse enroulée autour de ma cheville. Une vieille habitude du métro.
La salle des Fondateurs était plus belle que dans mon souvenir. Des nappes blanches, des cartes en calligraphie, des photos encadrées de la première équipe de Bellavita. Dans un coin, derrière un cadre, j’ai reconnu Philippe, vingt ans de moins, une serviette sur l’épaule, trinquant avec un cuisinier. Je ne l’avais jamais vue, cette photo.
Dix couverts. Hubert en bout opposé, Geneviève à sa droite, Charlotte et Guillaume en face, les six cousins entre eux. À ma droite, une chaise vide.
Elle s’est remplie au bout de trois minutes.
« Vous permettez ? »
Un homme d’une quarantaine d’années, grand, les tempes grisonnantes, une cravate de travers. Il s’est assis sans attendre ma réponse et a déplié sa serviette avec soin, comme quelqu’un qui cherche à gagner du temps.
« Aymeric, a-t-il dit en me tendant la main. Je suis le cousin de Charlotte. Un des six. »
« Marie-Christine. »
« Je sais. »
Il a regardé autour de lui, sans me quitter vraiment des yeux. Puis il a baissé la voix, et ses lèvres bougeaient à peine.
« Madame, pardon pour la question. Vous êtes… comment vous allez ? »
Il a hésité sur le dernier mot. Ce n’est pas le genre de question qu’on pose à une inconnue qui a payé trente-huit mille euros pour vous nourrir.
« Très bien. Un peu fatiguée de la route. »
Il a cligné des yeux. Il avait l’air d’un homme à qui on a dit que la rivière était gelée, et qui la voit couler.
« On nous avait dit… commença-t-il. Hubert nous avait dit que vous ne sortiez plus. Que vous ne reconnaissiez plus Guillaume, certains jours. Que vous aviez failli mettre le feu à l’appartement, avec une casserole. »
Je me suis tournée vers lui.
« Une casserole ? »
« En février. Charlotte nous a raconté. Elle a même raconté à ma mère que vous aviez appelé les pompiers pour une fuite de gaz qui n’existait pas, à trois heures du matin. Ma mère a pleuré. »
Je n’ai pas appelé les pompiers. Je n’ai jamais fait brûler de casserole. En février, j’avais eu une grippe, quinze jours au lit avec du Doliprane et des tisanes, et Josiane m’avait monté des soupes.
« Je n’ai jamais appelé les pompiers, Aymeric. »
« Je me doutais, a-t-il murmuré. Depuis que vous êtes entrée. Vous avez la tête de quelqu’un qui lit les étiquettes. »
Il a regardé son assiette.
« Il y a plus. Charlotte racontait ça partout. À la mère de Guillaume, qui oublie tout, qui s’égare, qui laisse le gaz ouvert. Elle le disait au repas de Pâques. Elle le disait à tonton Hubert, qui hochait la tête. Elle disait que Guillaume prenait sur lui pour ne pas vous mettre dans une maison. Elle pleurait un peu, à la fin. On avait pitié. »
Un serveur a posé devant nous deux flûtes de champagne. J’ai pris la mienne. Je n’ai pas bu.
« Pourquoi vous me dites ça maintenant ? »
« Parce que ce soir, a dit Aymeric, Hubert a besoin que vous soyez perdue. Il a besoin que nous, les six, nous repartions en pensant que la famille de Guillaume est dans l’embarras à cause de vous. Et que quelqu’un d’autre, très dévoué, s’occupe de tout. »
Il a jeté un coup d’œil rapide vers le bout de la table.
« Il y a même un certificat, a-t-il ajouté. Hubert l’a montré à ma mère la semaine dernière, dans une pochette plastique. Daté du 12 mai. Il y est écrit que vous ne reconnaissez plus votre fils. Signé d’un docteur Garnier. »
Je n’ai pas bronché. J’ai pensé à ma mère, qui disait : quand on te lance une pierre, ne regarde pas la pierre, regarde la main.
« J’ai investi quatre-vingt mille euros dans les Tilleuls. C’est ma mère qui m’a poussé. J’ai deux enfants. Je ne dors plus depuis Noël. »
Je lui ai pris le poignet, brièvement, par-dessus la nappe. Il a sursauté, puis il m’a laissée faire.
« Aymeric, quand je vous dirai de lever la main, ou de ne pas la lever, vous m’écouterez ? »
« Je crois que oui. »
« Vous croyez ? »
« J’écouterai. »
À cet instant, Charlotte s’est levée. Elle est venue vers nous avec un verre d’eau et un petit flacon blanc qu’elle a posé à côté de mon assiette.
« Marie-Christine, tes gouttes. Tu les as oubliées à la maison, hier. J’ai pensé à t’en apporter. »
Je n’avais jamais eu de gouttes. Je n’ai jamais pris de gouttes de ma vie.
« Merci, Charlotte, ai-je dit. »
« C’est normal. Faut bien que quelqu’un pense à toi. »
Elle m’a effleuré l’épaule, deux doigts, comme on tapote un chien. Puis elle est repartie s’asseoir. Aymeric avait détourné la tête. Je ne l’ai pas touché, le flacon. Je l’ai poussé d’un centimètre, vers la fenêtre.
« Lequel est le docteur Garnier ? » ai-je demandé tout bas.
À la gauche de Geneviève, un homme d’une soixantaine d’années, cheveux blancs, lunettes à monture fine, un cardigan sous sa veste. Il n’avait pas fait partie des dix, dans l’entrée. Il était arrivé après, par la porte du fond, et il ne s’était pas assis tout de suite. Il m’observait. Quand je l’ai regardé, il m’a adressé un petit salut très doux.
« Lui, a dit Aymeric. Du golf, avec Hubert. »
J’ai senti quelque chose se déplacer dans ma poitrine, le long du poumon, comme une pièce qui change de place dans un porte-monnaie.
Je n’avais jamais vu cet homme de ma vie.
Et il avait signé, le 12 mai, trois jours après mon coup de téléphone, que je ne reconnaissais plus mon fils.
À 21 h 14, les plats étaient arrivés, et personne ne parlait de ce qu’il y avait dedans. Des linguine aux palourdes, du veau, une salade de fenouil. J’ai mangé la moitié de mon assiette pour avoir quelque chose à faire de mes mains.
Hubert s’est levé avec son verre. Il avait une façon de se lever qui ressemblait à celle des gens qui présentent un bilan, un genou légèrement fléchi, l’autre main dans la poche.
« Mes amis. Ma famille. Je voudrais d’abord lever mon verre à une absente. »
Geneviève a baissé les yeux.
« À Philippe. Philippe Lambert-Duval, que nous avons tous connu. Un homme généreux, discret, qui avait compris que la famille, c’est ce qu’on fait pour les autres quand on peut. Il nous a beaucoup aidés, Geneviève et moi. Je pense qu’il serait heureux de voir ce soir sa femme avec nous. »
Il m’a regardée. J’ai touché la broche en perles de la main gauche, sans y penser. Les perles étaient chaudes à cause de ma peau.
« À Philippe », ont dit les cousins en chœur.
Je n’ai pas levé mon verre. Personne n’a relevé.
Le docteur Garnier s’est tourné vers moi, avec des manières d’oncle, tout en douceur.
« Madame Lambert-Duval, j’espère que vous me pardonnerez de me présenter si tard. Je suis un ami de la famille. Charlotte m’a beaucoup parlé de vous. Vous permettez que je vous pose une ou deux questions ? Une simple conversation. »
Charlotte, de l’autre côté de la table, a sorti son téléphone. Elle l’a posé contre un verre, l’écran tourné vers moi. Un petit point rouge clignotait.
« Allez-y, ai-je dit. »
« Quel jour sommes-nous ? »
« Dimanche 30 mai. Fête des Mères. »
« Très bien. Et où sommes-nous ? »
« Chez Bellavita, dans le 6e arrondissement de Lyon. Dans la salle des Fondateurs. »
« Parfait. Le nom de votre mari ? »
« Philippe. Géomètre-expert. Mort le 14 mars il y a deux ans, d’un infarctus, devant la télévision, pendant une rediffusion de Columbo. »
Quelques cousins ont ri, sans trop savoir pourquoi. Le docteur a souri aussi, gêné.
« Et votre fils ? »
Je l’ai regardé. Guillaume avait les yeux sur sa fourchette.
« Guillaume Lambert-Duval. Trente-huit ans. Né à la clinique Saint-Charles un 11 avril, sous la neige. Il avait deux kilos neuf cents, il a crié pendant deux jours. »
Plus personne ne riait. Le docteur a toussé.
« C’est… très net, Madame. Très précis. Mais vous savez, il arrive que la mémoire ancienne reste intacte, et que la mémoire immédiate… »
Il a cherché ses mots. Charlotte a repris la main, avec une petite voix tendue de gentillesse :
« Marie-Christine, on te demande juste de dire ce que tu as mangé en entrée. »
« Des palourdes. Je n’en ai pas pris. »
« Tu vois, a dit Charlotte à la table, elle ne sait plus ce qu’elle a mangé. »
Un silence. J’ai attendu que quelqu’un dise quelque chose. Geneviève a rouvert son sac, l’a refermé. Hubert a reposé son verre.
« Mes chers cousins, a-t-il dit sur le ton de celui qui annonce une mauvaise nouvelle qu’il a déjà annoncée cent fois, il y a une chose dont nous voulions vous parler ce soir. Avant même le projet. Avant les Tilleuls. C’est un sujet de famille. »
Il m’a regardée avec une infinie tendresse.
« Marie-Christine est une femme admirable. Elle nous aime. Elle a besoin d’être protégée. Nous avons, Charlotte, Guillaume et moi, déposé il y a quinze jours une requête devant le tribunal judiciaire pour une mesure de protection. L’audience est le jeudi 10 juin, à 14 heures. Le docteur Garnier a établi un certificat. Guillaume sera désigné pour veiller sur ses intérêts. Je voulais que vous le sachiez par nous, plutôt que par un huissier. »
Quinze jours. Pendant quinze jours, j’avais acheté mon pain, payé ma facture EDF et regardé mon feuilleton, sans savoir qu’on me demandait déjà un juge.
Je me suis tournée vers mon fils.
« Tu le savais ? »
Il n’a pas répondu. Il a posé sa serviette sur la table, très lentement, comme on pose un enfant endormi.
« Guillaume. Tu le savais ? »
Il a fait oui, du menton. Un oui minuscule.
« Tu as signé la requête ? »
« Maman, on voulait juste que… »
Je n’ai pas eu à finir sa phrase. Je l’ai lue sur ses lèvres, la phrase qu’on lui avait écrite. Pour ton bien.
Charlotte filmait toujours. Elle avait le regard fixé sur l’écran, comme elle l’aurait fait pour un enregistrement de mariage.
« Mes chers cousins, a repris Hubert, maintenant que nous avons mis ça sur la table, passons au sujet qui nous réunit. Les Tilleuls. J’ai une excellente nouvelle. Le permis est débloqué. Les travaux démarrent dans six semaines. La banque nous demande simplement un effort de fonds propres, cent cinquante mille euros, que chacun peut répartir selon ses moyens. Les documents sont là. »
Il a sorti une chemise cartonnée de sa serviette. Dedans, six exemplaires du même contrat, six stylos. Quelqu’un avait même pris la peine de poser un post-it jaune sur chaque dernière page : signer ici.
« Je vous demande un vote simple, a-t-il dit. Qui est pour ? »
Les cousins se sont regardés. Une femme en robe bleue a levé la main la première, puis son mari, puis un jeune homme qui cherchait du regard l’approbation de sa mère. Quatre mains. Cinq. Les cinq mains montaient comme on lève des bras dans une assemblée de copropriétaires, par politesse, par pitié, pour que la soirée finisse.
La sixième main restait sur la nappe.
Aymeric ne regardait pas Hubert. Il me regardait, moi. Il avait compris quelque chose que je n’avais pas encore dit. Et pendant que tous attendaient, il a ouvert la bouche, comme un homme qui va parler.
Quand j’ai rouvert le cabas sur le trottoir de la rue Vendôme, la lettre de Philippe n’y était plus.
Les six feuilles de Sofia non plus. Il me restait le ticket de caisse, mon mouchoir, mon portefeuille, mes clés. Et dans la poche de mon tailleur, mon téléphone, avec deux photos prises dans un couloir. Je me suis assise sur la borne de pierre devant le restaurant. J’ai pensé : voilà ce que ça donne, de se croire plus maligne que les autres.
Je dois revenir en arrière de dix minutes.
Aymeric avait parlé. Après le vote, juste après les cinq mains, il avait dit d’une voix claire, qui m’avait surprise moi-même :
« Je ne signerai rien ce soir. J’ai besoin de lire. »
Hubert avait souri.
« Mon cher Aymeric, il n’y a rien à lire, c’est le même contrat que… »
« Alors ça ne te dérangera pas que je le lise demain. »
Il y a eu un flottement autour de la table. La femme en robe bleue a baissé le bras. Son mari a regardé le sien comme s’il appartenait à un autre. Le jeune homme a hésité entre sa mère et Aymeric, puis il a reposé son stylo.
« Très bien, a dit Hubert, sans se départir de sa bonhomie. Nous ferons une assemblée en bonne et due forme. Mercredi, 18 heures, au siège de la société. Ceux qui voudront signer, signeront. »
Mercredi. Dans trois jours. Une date, enfin, quelque chose à quoi me raccrocher.
Je m’étais levée pour aller trouver Sofia, régler la note comme convenu. Mes jambes m’ont lâchée à moitié, et je me suis rattrapée à la table. Le cabas s’était enroulé autour de ma cheville. En tirant dessus, j’ai fait tomber la chaise.
Tout est allé très vite. Geneviève passait derrière moi avec son sac. Elle a heurté le cabas du talon, sans doute sans le vouloir. Le cabas s’est renversé. Mon mouchoir, le ticket, deux ou trois papiers ont glissé sur le parquet.
« Oh, Marie-Christine ! »
Charlotte était déjà à genoux. Elle a ramassé, à toute vitesse, avec des gestes très doux. Elle a remis les choses dans le sac une à une, en répétant « ne bouge pas, ne bouge pas, tu vas te faire mal ». Elle a refermé l’anse. Elle me l’a tendu avec un sourire de bonne belle-fille.
« Voilà. Tout y est. »
Je n’ai pas vérifié. Pourquoi l’aurais-je fait ? Sa main avait l’air si naturelle, si sûre.
Hubert a toussé. Il a dit quelque chose à Guillaume, à voix basse. Guillaume s’est levé et m’a pris le bras.
« Maman, tu es pâle. Je te raccompagne. »
« Non. »
« Maman. »
J’ai retiré mon bras. J’avais soixante-sept ans, un tailleur bleu marine et les yeux de mon mari qui me regardaient depuis un cadre accroché au mur. J’ai salué la table d’un signe de tête, et je suis sortie.
Voilà. Voilà comment la lettre avait disparu. Je le savais avant de rouvrir le sac. Je l’ai su dans la salle, quand Charlotte m’a rendu l’anse, avec ce sourire de caissière qui rend la monnaie en sachant qu’elle manque.
Une Peugeot grise s’est arrêtée au bord du trottoir. Maître Aubry en est sorti, en cardigan sous son manteau, un sac de sport à la main, comme s’il revenait d’un match de ses petits-enfants.
« Marie-Christine. Où est la lettre ? »
« On me l’a prise. »
« Qui ? »
« Charlotte. Dans la salle. Elle a ramassé mon sac. »
Il a fermé les yeux une seconde. Il a respiré.
« J’ai les photos. Je les ai relues dans la voiture, à chaque feu rouge. Mais un notaire sans l’original, c’est un conducteur sans permis. Il peut conduire, il ne peut pas prouver. »
Il s’est assis à côté de moi sur la borne. Il a sorti de la poche de son manteau un carnet à spirale. Il écrivait comme quelqu’un qui compte des ordonnances.
« Écoutez-moi bien. Je viens de parler au téléphone avec un confrère, qui connaît la juge des contentieux de la protection. Garnier a envoyé une déclaration au procureur il y a quinze jours. Une sauvegarde de justice, provisoire, en attendant l’audience. Vous gardez tous vos droits, mais la banque, si on la prévient, bloque tout par précaution. Et on va la prévenir. »
« Qui ? »
« Hubert. Lundi matin, à l’ouverture. Avec le certificat du docteur Garnier, la requête, le numéro de dossier. C’est ce qu’il a préparé depuis le début. Pas besoin de juge pour qu’une banque ferme un compte. Il suffit qu’on lui dise que vous n’êtes plus en état de le gérer. »
J’ai regardé mes pieds. Mes chaussures neuves. Soixante-huit euros chez André, en solde, et une ampoule au talon gauche.
« Le Livret A, l’assurance-vie de Philippe… »
« Gelés. Dès demain. Le compte du Cercle Fondateur, Sofia peut le protéger quelques jours, pas davantage. Il vous reste ce que vous avez sur vous. Et le carnet bleu. »
« Le carnet de Philippe ? »
« Si votre mari y a noté les prêts, les dates, les noms, c’est la preuve qui rend la dette de quatre-vingt-dix mille euros inattaquable. Allons le chercher. Maintenant. Avant que Charlotte n’ait l’idée de passer chez vous. »
Je me suis levée. Il m’a ouvert la portière. Dans le rétroviseur, j’ai vu Sofia sur le seuil du restaurant. Elle avait remis son tablier, elle me regardait partir, immobile, et derrière elle les lumières de la salle des Fondateurs dessinaient des fenêtres jaunes.
Le trajet jusqu’au cours Gambetta a duré onze minutes. Aubry n’a rien dit. Moi non plus.
Dans l’escalier, il a monté derrière moi les quatre étages, sans ascenseur, en reprenant son souffle à chaque palier. La porte était fermée à clé. Je l’ai ouverte. Rien ne bougeait. Dans la cuisine, la toile cirée, la bouilloire, les pantoufles de Philippe que je n’avais jamais jetées. Et sur la plaque, la cocotte Le Creuset, orange, celle de ma mère, que je n’avais pas ouverte depuis l’hiver.
J’ai posé la main sur le couvercle. La poignée regardait vers la fenêtre. Je la range toujours vers le mur.
Mon fils a dit à la gérante : « Mettez tout sur le compte de MA MÈRE. » J’étais à deux mètres derrière lui.
Part 2 of 5
