Partie 4: Ma sœur traversait ma cuisine en serviette devant…

Vendredi, 14 h 05. J’avais deux cafés froids devant moi, et en face de moi un homme qui comptait sur ses doigts.

On était au Balto, place de la Gare, dans le fond, près de la machine à jeux que personne n’allume. Sébastien avait pris sa journée. Il était à ma droite, les coudes sur la table, le dossier de captures ouvert sur son téléphone. Mickaël, lui, avait posé ses deux mains devant lui et il les regardait comme s’il les voyait pour la première fois.

« Le 13 », il a dit. « Onze semaines et deux jours. C’est ce qui est écrit ? »

« C’est ce qui est écrit. »

« Onze semaines et deux jours, ça fait… », il a murmuré en repliant l’index. « Si on recule. Si on recule de deux mois à peu près. Mi-août. »

« Mi-août », j’ai répété.

« Le 3 août, j’ai pris la camionnette pour Chambéry », il a dit lentement. « Un chantier. Une résidence de quarante logements, des chaudières à poser. Je suis rentré le lundi 24. Trois semaines. Pas un week-end. Pas un. »

« Tu es sûr de ça ? »

« J’ai les factures de l’hôtel », a répondu Mickaël. « Et j’ai les photos du chantier. »

Il a sorti son vieux Samsung. Il a fait défiler une série de clichés, des murs nus, des tuyaux en cuivre, un coucher de soleil sur des montagnes qu’il avait pris sans y penser. Des petites dates sous chaque image. 7 août. 14 août. 19 août.

Il a posé le téléphone. Il a relevé la tête.

« Ce n’est pas le mien », il a dit.

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’avais préparé cette phrase en roulant, toute la nuit, toute la matinée, depuis le parking des urgences. Je m’étais dit qu’il allait crier, ou blêmir, ou renverser son café. Il n’a rien fait. Il a juste rangé sa main gauche dans la droite, comme quelqu’un qui retient une chose qu’on lui a donnée par erreur.

« Elle t’a dit que c’était à moi ? », il a demandé.

« À maman. Pas à moi. »

« Et ta mère l’a crue. »

Il avait la voix d’un homme qui n’est pas en colère, parce que la colère demande de l’énergie qu’il n’a plus.

« Pendant trois semaines, c’est Ludo qui a eu mes clés », a-t-il continué. « Pour le chat. Pour le courrier. Pour passer voir si la chaudière marchait, parce qu’elle faisait un bruit. Il m’a dit : t’inquiète, je m’occupe de tout. »

Il a ri. Un son sec, vite avalé.

« Il s’est occupé de tout. »

Sébastien a poussé le deuxième café vers lui, sans un mot. Mickaël l’a pris et ne l’a pas bu.

« Quand j’ai vu les messages, j’ai pensé à elle », il a dit. « J’ai pensé : elle a trente-trois ans, elle descend sur le parking avec ses deux valises, et je lui ai même pas demandé où elle allait. Et je suis rentré, j’ai mangé une pizza surgelée devant la télé, et j’ai pas dormi. »

Il a regardé la fenêtre. Dehors, un bus s’est arrêté, a vomi trois personnes, est reparti.

« Si j’avais su qu’elle était enceinte, j’aurais… »

Il n’a pas fini. Je me suis demandé s’il aurait fait pareil, ou autre chose. Personne ne le sait jamais. On se raconte ce qu’on aurait fait, après.

« Est-ce qu’elle va bien ? », il a demandé.

« Le cœur bat », j’ai dit. « Elle doit se reposer. »

Il a hoché la tête, lentement, trois fois.

« Elle a une chance », il a murmuré. « Quelqu’un à qui s’accrocher. Même si c’est pas moi. »

J’ai senti Sébastien bouger à côté de moi. Il a posé son téléphone sur la table, l’écran vers le haut, et il a tourné la tête vers moi.

« Céline. Il faut que je te montre une chose. »

« Quoi ? »

« Ce que je t’ai pas dit. Tout à l’heure, dans la voiture, j’ai pas osé. »

Mickaël a levé la tête. Sébastien a ouvert, non pas le dossier « Manon », mais l’application des mémos vocaux. Une seule ligne dans la liste, un fichier de quatre minutes douze.

« Nuit du 12 au 13 octobre », il a dit. « Neuf jours après son arrivée. Je dormais pas. J’ai entendu du bruit sur le palier à 1 h 30. J’ai pris mon téléphone, je suis sorti de la chambre sans te réveiller. Elle était là, devant la porte de la salle de bains, avec la serviette. »

Il a pris une inspiration.

« J’ai lancé l’enregistrement dans ma poche en refermant la porte. Elle l’a pas vu. »

« Pourquoi tu me l’as pas fait entendre dimanche ? »

« Parce que tu pouvais pas l’entendre dimanche. Pas avec ce qu’elle dit dedans. »

Mickaël s’est penché sur la table.

« C’est quoi, ce qu’elle dit ? »

« Écoutez », a dit Sébastien. « Tous les deux. »

Il a mis le haut-parleur. Il a baissé le volume au minimum, puis il l’a remonté un peu. Autour de nous, au bar, un gars en bleu de travail commandait un demi à la pression. Quelqu’un a éclaté de rire au flipper.

Sur l’écran, le petit curseur a démarré. Un grésillement, un frottement de tissu contre un micro. Puis, très proche, un souffle, et la voix de ma sœur, basse, enrouée, une voix que je connaissais depuis trente-trois ans et que je n’avais jamais entendue comme ça :

« Sébastien. Écoute-moi bien. J’ai besoin que tu sois un homme, là. »

Derrière la voix de ma sœur, sur l’enregistrement, il y avait un autre bruit, régulier, un peu enroué. Il m’a fallu dix secondes pour comprendre que c’était moi.

Ma respiration. Celle d’une femme qui dort à deux mètres de la porte entrouverte, sans savoir que sa sœur, dans le couloir, est en train de lui vendre son mari.

« Sébastien. Écoute-moi bien. J’ai besoin que tu sois un homme, là. »

Un froissement. La voix de Manon revenait, plus basse, plus proche du micro. Dans le Balto, le gars en bleu de travail avait fini son demi.

« Je suis enceinte. De presque trois mois. Mickaël veut plus de moi, l’autre non plus, je peux pas rester seule avec ça. »

« Retourne te coucher, Manon. »

« Écoute. Maman dit que t’es un homme bien. Maman dit qu’un petit a besoin d’un père, qu’on peut s’arranger entre nous, en famille. »

Mickaël a fermé les yeux. J’ai vu sa mâchoire bouger.

« Tu dis que c’est le tien, c’est tout. T’as pas besoin de rien faire, tu dis juste que c’est le tien. Céline s’en remettra. Elle se remet toujours. »

Il y a eu un temps. Sur l’enregistrement, j’ai entendu Sébastien déglutir.

« Elle aurait le bébé à la maison. Elle l’aurait enfin, ce qu’elle a jamais pu avoir. Tout le monde y gagne, Sébastien. Même elle. »

Puis, plus bas encore, presque tendre :

« T’as jusqu’à dimanche prochain. Après, je ferai autrement. »

Le fichier s’est arrêté sur le bruit d’une porte qu’on referme. Sébastien a appuyé sur le bouton. L’écran est redevenu noir.

Personne n’a parlé. Au flipper, quelqu’un a gagné, une petite musique est montée, a redescendu.

Je regardais mon café froid. Je ne sais pas combien de temps. Je me rappelle seulement que la tasse avait un éclat sur le rebord, tout petit, et que j’ai passé mon pouce dessus plusieurs fois, jusqu’à ce que ça pique.

« Dimanche prochain », j’ai dit. « C’était dimanche dernier. »

« Oui. »

« Le jour où elle est descendue à 8 h 10. »

« Oui. »

Sébastien a posé sa main sur la mienne, l’éclat entre nous.

« Je savais qu’elle avait un délai », il a dit. « Je savais pas ce qu’il y avait derrière. Dimanche, quand j’ai lu son message de 7 h 58, j’ai compris que c’était le jour. Il fallait que je sois dans la cuisine avant elle. »

« Ce n’est pas un “test” », a dit Mickaël. « C’est un plan. »

Il a dit ça sans élever la voix. Il avait pâli d’un coup, comme quelqu’un qui reçoit une facture. Il s’est levé en laissant sur la table un billet de cinq euros pour les cafés qu’on n’avait pas bus.

« Où tu vas ? », j’ai demandé.

« Voir Ludo. »

Il a enfilé sa veste de travail.

« Je vais lui parler. Pas comme le 3, quand je l’ai écouté sans rien dire. »

« Mickaël, attends… »

« Je le frapperai pas, Céline. Je veux juste voir sa tête. »

Il est sorti. La porte du Balto a fait tinter sa clochette, et on a entendu la camionnette blanche démarrer à l’angle de la rue.

On est restés tous les deux devant la table, Sébastien et moi. Il a rangé son téléphone dans sa poche, doucement, comme on range un objet fragile.

« Tu aurais pu me le faire entendre le 12 », j’ai dit. « Le 13, le 14. Dès la première fois. »

« J’aurais pu. »

Il a baissé les yeux.

« Mais j’ai pensé que tu l’écouterais d’une oreille, et que tu m’en voudrais de l’avoir enregistrée. Ou pire. Que tu l’excuses. Que tu te dises : elle avait peur, elle dormait pas, elle disait n’importe quoi. Je voulais pas te donner cette occasion-là. »

Il s’est arrêté.

« Quand tu lui as dit “reste chez nous”, Céline, j’ai dit oui avant la fin de ta phrase. Tu te rappelles ? »

« Oui. »

« J’ai dit oui pour toi. Pas pour elle. J’ai dit oui parce que je savais que tu ne dormirais plus si tu la laissais dehors. Et depuis, j’essaie de te protéger de quelqu’un que tu protèges. »

Je me suis levée, moi aussi. Mes jambes ne m’ont pas lâchée, ce qui m’a surprise.

On a roulé jusqu’à la maison sans allumer la radio, la main de Sébastien posée sur la mienne, sur le levier de vitesse du Berlingo. Dans la cuisine, j’ai ouvert le tiroir sous la toile cirée et j’ai sorti le carnet de comptes. J’ai pris un stylo.

À la page des « M », j’ai ajouté une ligne, tout en bas, à la suite des autres. Je l’ai écrite lentement, avec l’écriture bien ronde que j’avais à vingt ans.

« Manon. Total : 4 850 euros. Remboursé : 0. »

« Qu’est-ce que tu fais ? », a demandé Sébastien, derrière mon épaule.

« La note. »

« Tu veux la lui réclamer ? »

« Non. »

J’ai refermé le carnet. Il a claqué contre le bois.

« Je veux la lui rendre. Dimanche, devant tout le monde. Je veux qu’elle la voie. Pas qu’elle la paie. »

J’avais à peine fini ma phrase quand mon téléphone a vibré sur la toile cirée. Le numéro de Manon, un nouveau message, 15 h 04.

« Dimanche, viens seule. On règle ça entre sœurs. »

Je l’ai lu. Mon pouce a flotté au-dessus du clavier, une seconde, deux, trois.

Je n’avais aucune idée de ce que j’allais répondre.

Je tenais encore la louche au-dessus de la marmite quand on a sonné à la porte.

Samedi, 11 h 05. Un pot-au-feu, parce qu’on avait besoin de manger quelque chose de long. Sébastien repeignait l’étagère du couloir, un pinceau à la main, une odeur de white-spirit plein le rez-de-chaussée.

« J’y vais », il a dit.

« Non. Laisse. »

J’ai essuyé mes mains sur mon tablier. Par le judas, j’ai vu un homme grand, large d’épaules, une doudoune sans manches, un bonnet noir qu’il a retiré en voyant la porte bouger. Les mêmes traits que Mickaël, en plus pleins, en plus sûrs de lui.

« Céline ? Je suis Ludovic. Le frère de Mickaël. On s’est vus au mariage de… »

« Je sais qui vous êtes. »

Il a tenu son bonnet à deux mains, comme un chapeau devant une dame.

« Je peux entrer ? Deux minutes. Je veux pas qu’on parle sur le palier. »

Je l’ai laissé passer. Pas par politesse. Parce qu’à ce moment-là, derrière lui, dans l’ombre de l’escalier, il y avait Sébastien qui montait lentement les marches, son téléphone dans la main, le pouce déjà sur le bouton rouge.

Dans la cuisine, Ludovic n’a pas voulu s’asseoir non plus. C’est une manie dans cette famille. Il est resté debout devant la marmite, il a regardé la vapeur et il a dit, très bas :

« Mickaël est venu chez moi hier soir. Il a rien cassé. Il a juste posé un papier sur ma table, avec des dates dessus. Et il est parti sans parler. »

« Qu’est-ce qu’il y avait comme dates ? »

« Du 3 au 24 août. »

Il avait la voix d’un type qui récite. Il a ouvert sa doudoune, sorti de la poche intérieure une enveloppe kraft, et il l’a posée sur le plan de travail, à côté de l’égouttoir.

« C’est pour toi. »

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Deux mille euros. En billets de cinquante. Quarante. »

Je n’ai pas touché l’enveloppe. J’ai regardé le papier kraft, un peu froissé, avec le nom d’une banque imprimé en coin. Crédit Agricole. Il avait dû passer au distributeur de la rue Jean-Jaurès.

« Pour quoi faire ? »

« Pour que ça s’arrête. »

Il s’est frotté la nuque.

« Je vais être clair, Céline. Manon est enceinte. Elle dit que c’est de moi. C’est possible. C’est pas sûr. Elle voyait d’autres gens, avant. J’ai ma compagne, Aurélie. On a un appartement, un prêt. Mickaël me parle plus. Je veux plus d’histoires. »

Il a pris une respiration, comme avant un saut.

« Tu la gardes. Tu la loges, tu lui trouves un médecin. Et tu fais en sorte qu’elle dise que c’est celui de Mickaël, ou qu’elle dise rien. Avec ça, tu as de quoi tenir deux mois. »

J’ai regardé l’enveloppe. Je me suis demandé si c’était possible, vraiment, qu’on arrive chez quelqu’un avec quarante billets de cinquante pour acheter une naissance.

« “C’est possible, c’est pas sûr” », j’ai répété. « Le 23 septembre, Manon t’a écrit qu’elle était enceinte. Tu as répondu quoi ? »

Il a pâli.

« Comment tu sais ça ? »

« Réponds. »

« J’ai répondu : “Débrouille-toi.” »

Il l’a dit tout de suite, comme si sa bouche s’était ouverte sans lui. Puis il a vu que je ne bougeais pas, et que derrière moi, dans le couloir, une ombre s’était arrêtée.

« Débrouille-toi », il a répété, plus bas. « J’avais peur. Mickaël, c’est mon frère. Aurélie… J’ai fait une connerie, je la paye. Mais j’ai pas voulu que ça arrive à elle non plus. »

« À Aurélie ? »

« À Manon. »

Il a levé les yeux, et pour la première fois, il m’a vraiment regardée.

« Je suis pas un salaud, Céline. J’ai juste… j’ai pas su comment on fait. »

« Mickaël m’a montré les messages. Ceux que tu avais gardés pour toi. »

« Oui. J’ai effacé les miens. Tous. Avant de lui montrer les siens. J’ai dit qu’elle me harcelait. Je suis pas fier. »

C’était la première chose juste qu’il disait depuis son arrivée. Elle n’avait pas l’air de lui coûter grand-chose, ce qui m’a fait comprendre qu’il en avait d’autres, plus lourdes, derrière.

« Et l’enveloppe ? Ça vient de toi ? »

« Oui. »

« L’idée de l’enveloppe. Elle vient de toi ? »

Il a hésité, la bouche entrouverte. Je l’ai vu faire le calcul. Mentir, ou pas.

« Non », il a dit enfin.

« De qui, alors ? »

« De ta mère. »

Je ne me suis pas retournée. J’ai entendu Sébastien retenir son souffle dans le couloir.

« Ta mère m’a appelé le 24 septembre au soir », a dit Ludovic. « Le lendemain du jour où Manon m’a écrit. Je sais pas comment elle avait mon numéro. Elle m’a dit : “Manon est enceinte, vous le savez. Moi, je veux que ça reste dans la famille.” Elle m’a demandé de reconnaître l’enfant. J’ai dit non. Alors elle m’a dit : “Alors vous l’aiderez autrement. Deux mille euros, ça serait un début.” »

Le 24 septembre. Dix jours avant que Manon ne m’appelle en pleurant. Maman avait déjà tout organisé, la chambre, la voiture, l’homme bien. Elle avait même fixé le prix.

« Si tu savais ce que j’ai fait pour que… », avait-elle dit, jeudi, dans sa cuisine. Je savais, maintenant.

« Ludovic », j’ai dit.

« Oui. »

« Je garde l’enveloppe. »

Il a ouvert la bouche. Je l’ai fait taire d’un geste.

« Pas pour l’argent. Pour la preuve. Tu m’as apporté deux mille euros pour acheter le silence de ma sœur, de ma mère et de moi. Ça se range bien. »

Il a regardé le couloir. Sébastien s’est avancé, le téléphone à la main, l’écran allumé, le petit cercle rouge qui tournait.

« Je t’enregistre depuis trois minutes », a dit Sébastien d’une voix très calme. « Tu as dit “débrouille-toi”. Tu as dit “j’ai effacé les miens”. Tu as dit que c’est ma belle-mère qui a eu l’idée. Tout y est. »

Ludovic a fermé les yeux. Il a eu l’air de rapetisser, un petit peu, comme un ballon qui perd son air.

« Demain », j’ai dit. « Dimanche. Midi trente. Chez Chantal Petit, au 14 avenue de la République, deuxième étage. Tu viens avec ton frère. Vous entrez ensemble. Pas avant que je vous le dise. »

« Et si je viens pas ? »

Je n’ai pas répondu. J’ai juste montré l’enveloppe du menton, puis le téléphone de Sébastien. Sur l’écran, le curseur avançait, seconde après seconde.

Il a remis son bonnet. Il est sorti sans un mot. La porte s’est refermée sur la fin de l’odeur de white-spirit.

Il était 11 h 41. Le repas chez maman était dans vingt-quatre heures et quarante-neuf minutes.

Partie 5: Ma sœur traversait ma cuisine en serviette devant…

Story Parts

Ma sœur traversait ma cuisine en serviette devant mon mari et appelait ça un « test ». Un dimanche, il a décidé de lui répondre.

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