PART 4 TITLE: Une amélioration fragile derrière les vitres, une promesse faite à Brooklyn et cette nuit où nous avons enfin cru pouvoir dormir
Il me fallut plusieurs minutes pour retrouver une respiration calme contre la poitrine de Kevin. Lorsqu’il m’écarta doucement de lui, ses mains restèrent posées sur mes épaules. Il observa mon visage sans poser de nouvelles questions. « Tu veux retourner t’allonger ? » Je regardai le couloir qui conduisait à l’unité néonatale. « Non. Je veux voir Rosalie. » Il aurait pu insister, me rappeler les recommandations du médecin ou la douleur qui me faisait encore courber le dos. Il se contenta de me proposer son bras. Nous reprîmes lentement le chemin des portes vitrées.
Dix minutes plus tard, Elena travaillait derrière le comptoir central, un stylo rouge à la main. Des dossiers imprimés étaient ouverts devant elle. Lorsqu’elle leva les yeux, elle remarqua immédiatement mes paupières gonflées et ma façon de marcher. « Madame Bennett, vous devriez être couchée. » Je m’arrêtai devant les portes sans chercher à protester. « Je sais. » Elle attendit. Les mots sortirent alors dans un désordre que je ne parvins pas à maîtriser. « Je me demande si nous devrions partir. Peut-être que si je rentrais avec Brooklyn, ma mère arrêterait de venir ici et de déranger votre personnel. »
Elena posa son stylo. Son expression changea, devenant plus ferme que je ne l’avais jamais vue. Elle contourna le bureau et s’approcha de la vitre qui nous séparait. « Claire, regardez-moi. » Je relevai la tête. « Votre fille est dans le quatrième incubateur. Elle pèse maintenant trois livres et neuf onces, à peine plus d’un kilo et demi. » Elle marqua une pause pour s’assurer que je l’écoutais. « Elle ne sait rien de la fête de votre sœur. Elle ne sait rien des desserts au citron. Et les contrariétés de votre mère n’ont aucune importance pour elle. »
Je baissai les yeux vers mes mains. Elena continua, plus doucement. « Ce que Rosalie connaît, c’est le son de votre voix. Elle a besoin de sentir que vous êtes près d’elle. Votre place est ici. » Derrière son épaule, je distinguais la lueur verte du moniteur. Elle clignotait régulièrement dans la pénombre de la salle. Je suivis du regard ce petit point lumineux jusqu’à l’incubateur de Rosalie. Ma fille était si petite qu’une couverture pliée semblait occuper davantage de place qu’elle. Je pensai à toutes les heures où j’avais laissé les demandes de Patricia décider de mes mouvements.
« Est-ce que je peux entrer maintenant ? » demandai-je. Elena m’observa encore un instant, puis un sourire très léger passa sur son visage. Elle appuya sur le bouton mural. Le verrou émit un déclic et les portes s’ouvrirent. Je traversai le seuil avec cette sensation étrange d’avoir retrouvé un endroit auquel j’avais failli renoncer. L’air était plus frais que dans le couloir. Une odeur de désinfectant persistait autour des lavabos. Au fond de la salle, le ventilateur de Rosalie continuait son mouvement régulier. Je n’avais plus envie de parler de ma mère.
Je rejoignis l’incubateur et m’arrêtai devant le panneau transparent. Rosalie semblait dormir profondément. Son petit bras reposait le long de son corps, maintenu par des fils que je n’osais plus approcher. Je remarquai que les muscles entre ses côtes se creusaient légèrement à chaque respiration. J’avais observé ce mouvement si souvent qu’il m’était devenu familier, sans être pour autant rassurant. Kevin se plaça derrière moi. Il ne posa aucune question. Pendant quelques minutes, nous regardâmes simplement notre fille, comme si notre présence pouvait alléger l’effort qu’elle fournissait.
Le bruit des portes automatiques nous fit tourner la tête. Le docteur Vance entrait dans le service avec un épais dossier noir. Plusieurs feuilles dépassaient de la pince métallique. Il s’arrêta devant l’incubateur et consulta les chiffres affichés sur l’écran. « Nous avons observé un changement il y a une vingtaine de minutes », annonça-t-il. Kevin se redressa aussitôt. « Elle a encore perdu de l’oxygène ? » Le médecin secoua la tête. « Non. Cette fois, les résultats sont encourageants. » Je sentis ma gorge se serrer. Depuis la naissance, nous avions appris à redouter chaque phrase qui commençait par le mot changement.
Vance nous montra le moniteur. Une valeur verte indiquait 94 %. « Sa saturation en oxygène est remontée. Nous avons même pu réduire légèrement la pression du ventilateur. » Kevin s’approcha de l’écran. « Cela signifie que ses poumons commencent à fonctionner sans autant d’aide ? » Le médecin fit glisser son stylo le long d’une courbe imprimée. « L’inflammation provoquée par la naissance prématurée commence à diminuer. Nous n’allons pas retirer l’assistance maintenant, mais c’est la première amélioration véritablement stable que nous observons. » Je regardai le nombre vert. Quatre-vingt-quatorze. Il me sembla plus beau que n’importe quel autre chiffre.
Kevin expira longuement. Ses épaules s’abaissèrent, comme s’il venait de remarquer le poids qu’il portait depuis vendredi. Je posai une main contre le bord de l’incubateur. « Alors elle va mieux ? » Le médecin ne se laissa pas entraîner vers une promesse. « Elle répond mieux au traitement. C’est important. Nous allons maintenir le respirateur cette nuit et surveiller ses réactions. » Je savais qu’il choisissait ses mots avec précaution. Il n’annonçait pas la fin du danger. Pourtant, après des heures pendant lesquelles les médecins parlaient surtout de risques, entendre qu’une amélioration était réelle changeait quelque chose dans la pièce.
Elena s’approcha de nous. « Vous pouvez lui toucher la main pendant deux minutes », me proposa-t-elle. « Ensuite, nous la laisserons se reposer. » J’ouvris soigneusement la petite trappe ronde. L’air chaud de l’incubateur glissa sur mon poignet. Je plaçai deux doigts contre celui de Rosalie, juste au-dessus du ruban transparent qui maintenait sa perfusion. Sa peau était tiède, presque veloutée. Je n’exerçai aucune pression. Je voulais seulement qu’elle sente une présence familière. Ses doigts remuèrent à peine. Ce mouvement infime suffit à faire monter des larmes que je parvins cette fois à retenir.
J’observai sa poitrine. Les mouvements étaient toujours commandés en grande partie par la machine, mais les creux sous ses côtes paraissaient moins prononcés. Il me sembla qu’elle luttait avec un peu moins de violence. Le docteur Vance nous expliqua qu’une nouvelle analyse des gaz sanguins serait effectuée à minuit. Si les résultats restaient satisfaisants, l’équipe pourrait envisager de diminuer progressivement la sédation dans l’après-midi du lendemain. Kevin posa encore deux questions sur les seuils à surveiller. Je n’entendis pas entièrement les réponses. Mon attention revenait sans cesse vers la petite main de Rosalie.
Quand les deux minutes furent écoulées, Elena posa doucement ses doigts sur mon avant-bras. « Nous allons la laisser reprendre des forces. » Je retirai ma main avec une lenteur presque ridicule. La trappe se referma avec un petit bruit de caoutchouc. Une séparation de quelques millimètres suffisait à me faire regretter la chaleur que je venais de sentir. Le docteur inscrivit une observation supplémentaire dans le dossier et nous salua. Ses chaussures produisirent un bref grincement sur le sol lorsqu’il passa derrière le poste central. Elena vérifia les réglages une dernière fois.
« Sa couleur est bien meilleure qu’en début de soirée », remarqua-t-elle. Elle avait repris son ton de travail habituel, celui d’une personne qui sait que le moindre progrès doit encore être surveillé. « Vous devriez profiter de ces bonnes nouvelles pour dormir quelques heures. » Je regardai la porte, puis Rosalie. « Vous restez de garde cette nuit ? » Elena acquiesça. « Jusqu’à sept heures demain matin. » Elle tapota son dossier du bout de son stylo. « Je serai tout près. Chaque alarme est surveillée, et personne ne doit s’approcher du matériel sans autorisation. »
Je la remerciai. Il y avait dans sa manière de parler quelque chose qui ne cherchait pas à consoler, mais qui rendait ses paroles plus solides. Elena ne promettait pas que tout irait bien. Elle promettait de faire son travail avec vigilance. Je pouvais m’appuyer sur cela. Kevin m’aida à remettre correctement mon gilet et me conduisit vers la sortie. Avant de franchir les portes, je me retournai une dernière fois. L’écran indiquait toujours une valeur stable. Je gardai cette image en mémoire pendant tout le trajet jusqu’à notre chambre.
Brooklyn était assise au milieu du canapé convertible lorsque nous rentrâmes. Sa boîte de crayons était ouverte sur ses genoux. Elle rangeait soigneusement les couleurs, une par une, en vérifiant que chacune retrouvait sa place. À notre entrée, elle releva immédiatement la tête. « Est-ce que Rosalie va mieux ? » Je m’assis près d’elle, avec assez de précaution pour ne pas réveiller la douleur sous mon pansement. « Oui, ma chérie. Elle passe une meilleure soirée. Le docteur dit que ses poumons commencent à se reposer un peu. » Brooklyn sourit et referma sa boîte.
« Alors mon dessin va lui servir », déclara-t-elle. Je caressai sa joue. « Je pense qu’elle sera contente de le voir. » Brooklyn ouvrit de nouveau le couvercle pour vérifier qu’elle n’avait pas oublié son crayon rouge. Je remarquai que ses mains tremblaient légèrement de fatigue. Elle avait été courageuse toute la journée, mais ses yeux se fermaient presque lorsqu’elle se penchait sur ses crayons. Je lui proposai de se mettre en pyjama. Elle accepta sans discuter, ce qui prouvait mieux que ses paroles combien elle était épuisée.
Kevin s’approcha du sac de voyage posé près de la table. Il en examina le contenu, puis attrapa ses clés. « Je vais rentrer à la maison une demi-heure. » Je relevai les yeux. « Maintenant ? » Il acquiesça. « Il nous faut des vêtements propres pour demain. Je veux aussi vérifier que la porte de derrière est bien fermée. » Je regardai la fenêtre, derrière laquelle la nuit était déjà installée. L’idée qu’il quitte le bâtiment me déplaisait, mais nous avions besoin de quelques affaires, et je savais qu’il reviendrait rapidement.
Brooklyn serra sa boîte de crayons contre son pull rose. « Tu vas sortir tout seul dans le noir ? » Kevin s’accroupit devant elle. « Oui, ma puce. Maman doit rester près de Rosalie et toi, tu vas rester avec elle. » Brooklyn regarda le canapé convertible, avec ses draps minces et son oreiller plat. « Mais le couloir est tout sombre la nuit. » Je posai une main sur son genou. « Il y a toujours des lumières près du poste des infirmières. Et moi, je serai juste à côté de toi. » Elle réfléchit quelques secondes.
« Je peux rester ici », annonça-t-elle finalement en relevant le menton. « Je surveillerai maman pendant que tu prends tes affaires. » Kevin eut un sourire fatigué. Il embrassa longuement son front. « C’est une excellente idée. » Brooklyn parut grandie de cette responsabilité. Elle plaça sa boîte sur la table et replia soigneusement sa couverture. Je regardai mon mari prendre sa veste bleu marine. Depuis deux jours, il courait entre les étages, les médecins, les formulaires et les besoins de notre fille aînée. Il n’avait presque pas dormi. Malgré cela, il préparait encore le lendemain.
Avant de franchir la porte, Kevin se tourna vers moi. « Tu veux que je rapporte autre chose ? » Je pensai aux nombreux objets qui auraient pu rendre la chambre plus confortable, mais je ne voulais pas qu’il s’attarde. « Ton sweat gris et une bouteille d’eau bien fraîche du réfrigérateur. » Il acquiesça. « Je reviens vite. » Il regarda Brooklyn une dernière fois. « Soyez sages toutes les deux. » La porte se referma doucement derrière lui. J’entendis ses pas s’éloigner dans le couloir, puis le bruit discret de l’ascenseur.
Au rez-de-chaussée, Kevin traversa un hall presque désert. Les grandes fenêtres donnaient sur un parking plongé dans la nuit du Minnesota. Près des portes vitrées, un agent de sécurité nommé Arthur nettoyait son comptoir avec une serviette en papier jaune. Il portait un uniforme sombre et avait devant lui un ordinateur, un registre et une machine destinée à valider les tickets de stationnement. Lorsqu’il vit Kevin approcher, il posa sa serviette. « Vous partez pour la nuit, monsieur ? » demanda-t-il avec la politesse tranquille de quelqu’un habitué aux longues gardes.
« Non, je vais juste chercher quelques affaires chez moi. Ma femme et mes deux filles sont à l’étage. » Kevin sortit son ticket de stationnement. Arthur le glissa dans la machine, qui produisit un claquement sec avant de lui rendre le carton. Il observa ensuite le badge accroché au cou de Kevin. « Gardez bien votre autorisation de visite visible lorsque vous reviendrez. Avant six heures du matin, les contrôles sont plus stricts. » Kevin regarda les portes automatiques. Le parking paraissait complètement vide. « Elles restent ouvertes toute la nuit ? » demanda-t-il.
Arthur secoua la tête. « Je verrouille les portes extérieures à vingt-deux heures quinze précises. Après cela, personne n’entre sans que j’aie vérifié son badge. » Il désigna les serrures magnétiques installées au-dessus des panneaux vitrés. Kevin rangea son ticket. Cette précaution le rassura. Depuis son arrivée, il avait vu des portes sécurisées, des contrôles d’accès et des employés portant tous une identification. L’hôpital lui semblait un lieu où personne ne pouvait circuler librement au milieu de la nuit. Arthur lui souhaita bonne route. Kevin franchit les portes et sentit aussitôt l’air froid sur son visage.
Derrière lui, le mécanisme de verrouillage s’enclencha avec un claquement métallique. Le bruit résonna brièvement sous le plafond du hall. Kevin traversa le trottoir et rejoignit sa voiture. Il pensait aux vêtements, à la serrure de la maison et à l’eau que je lui avais demandée. Dans sa poche, son téléphone restait accessible au cas où Elena aurait besoin de le joindre. Il s’installa au volant, mit le moteur en marche et quitta le parking. Il n’avait aucune raison de croire que quelque chose puisse menacer ses filles pendant cette courte absence.
À l’étage, je tirai la couverture bleue sur les épaules de Brooklyn. La pièce était plongée dans une pénombre douce. Seule une ligne de lumière passait sous la porte, accompagnée d’un bruit régulier de ventilation. Brooklyn se glissa contre moi sur le matelas. Je pris soin de garder une distance suffisante pour protéger mon ventre, puis je lui tendis la main. Ses doigts vinrent aussitôt se loger entre les miens. Elle avait retrouvé sa voix basse du soir, celle qu’elle utilisait lorsqu’elle était trop fatiguée pour poser ses questions avec énergie.
« Maman ? » murmura-t-elle. « Oui, ma chérie ? » Elle regardait le plafond. « Quand Rosalie rentrera, est-ce qu’elle pourra porter les toutes petites robes qu’on a achetées ? » Je souris dans l’obscurité. « Elle sera encore très petite pendant un moment. Mais elle va grandir. » Brooklyn sembla considérer cette réponse. « Même si elle reste longtemps dans sa boîte ? » Je passai doucement le pouce sur sa main. « Oui. Les bébés grandissent chaque jour, même quand ils doivent rester à l’hôpital. » Elle se rapprocha légèrement, rassurée par cette certitude.
Je pensai à la petite commode que nous avions préparée pour Rosalie à la maison. Ses vêtements étaient pliés par taille, les plus petits rangés dans le tiroir du haut. Kevin avait installé son lit près du mur, à côté d’une veilleuse choisie par Brooklyn. Rien de ce travail n’avait perdu sa valeur parce que notre fille était arrivée trop tôt. Pourtant, tout me semblait maintenant appartenir à un avenir très lointain. Je ne savais pas quand nous rentrerions. Je savais seulement que nous devions avancer sans demander au calendrier de décider à la place des médecins.
Brooklyn finit par mettre son pouce dans sa bouche. Sa respiration devint plus lente et ses doigts se détendirent dans les miens. Je restai éveillée encore un moment. Sous mon pansement, la douleur avait diminué jusqu’à devenir une pulsation sourde, supportable tant que je ne bougeais pas. C’était la première fois depuis vendredi que je pouvais m’allonger sans craindre immédiatement une nouvelle montée de tension. Je regardai le visage de ma fille aînée dans la faible lumière. Elle avait encore quelques traces de crayon vert sur les doigts, malgré le lavage de ses mains.
Je repensai aux paroles d’Elena. Rosalie avait passé une meilleure soirée. Le docteur avait parlé d’une première amélioration stable. L’analyse prévue à minuit donnerait peut-être d’autres raisons d’espérer. Pour la première fois depuis l’accouchement, je parvins à imaginer notre fille sans les appareils qui l’entouraient. Je la voyais dormir chez nous, dans les petites robes que Brooklyn attendait de lui montrer. Je savais que cette image pouvait encore être démentie par les heures à venir. Je la laissai néanmoins exister quelques instants dans mon esprit.
Au-delà de la fenêtre, le parking était plongé dans le noir. Les lumières du couloir avaient été réduites pour la nuit. Kevin reviendrait bientôt avec son sac, et Elena surveillait Rosalie derrière les portes sécurisées. Je pensais à toutes ces précautions en sentant mon corps s’enfoncer progressivement dans le matelas. La peur ne disparaissait pas, mais elle ne m’empêchait plus complètement de respirer. Je fermai les yeux et écoutai le souffle régulier de Brooklyn près de mon visage. Mon dernier souvenir avant de m’endormir fut la chaleur de sa petite main.
La chambre devint parfaitement silencieuse. Notre porte était restée légèrement entrouverte pour laisser circuler l’air frais du couloir. Brooklyn dormait contre moi, une main posée sur sa couverture, tandis que je sombrais dans un sommeil profond, épuisée par les douleurs et les émotions des deux derniers jours. Au rez-de-chaussée, les portes magnétiques de l’hôpital étaient verrouillées. Les ascenseurs des étages médicaux exigeaient une autorisation. Tout semblait organisé pour protéger les patients les plus vulnérables. Kevin était sur la route du retour, et je ne pouvais pas imaginer qu’une personne connaissant notre famille chercherait à franchir ces protections cette nuit-là.
END PART 4
PART 5 TITLE: Le badge jaune obtenu après la fermeture des visites ouvrit à ma mère un passage vers un endroit où elle n’avait plus le droit d’entrer
À vingt-deux heures trente, pendant que Brooklyn et moi dormions dans la petite chambre familiale, Patricia se présenta à l’entrée principale de l’hôpital. Elle portait un manteau de laine sombre et tenait contre sa poitrine un sac cadeau en papier jaune brillant, muni de deux anses argentées. Ses chaussures claquaient sur le sol du vestibule. Elle venait d’un endroit où l’on pouvait encore organiser une réception du dimanche, discuter de décorations et compter les invités. Derrière les portes verrouillées, sa petite-fille nouveau-née continuait de recevoir de l’oxygène par une machine.
Arthur était assis derrière le comptoir de sécurité. Son café noir refroidissait dans un gobelet bleu, près du clavier de son ordinateur. Quelques minutes auparavant, il avait expliqué à Kevin les règles qui s’appliquaient après vingt-deux heures quinze. Il contrôlait les autorisations de chaque personne souhaitant entrer. Lorsque Patricia s’approcha, il leva les yeux vers l’horloge murale avant de regarder son visage. « Les visites sont terminées depuis vingt heures, madame. » Ma mère posa son sac sur le comptoir avec un bruit sec. « Je ne viens pas faire une visite ordinaire. »
Elle redressa les épaules et prit cette expression de sollicitude inquiète qu’elle savait adopter devant des inconnus. « J’apporte des fournitures très importantes pour ma pauvre petite-fille. » Arthur jeta un regard au sac jaune. Patricia écarta légèrement les anses. À l’intérieur se trouvaient trois articles découpés dans des magazines, soigneusement pliés, et un petit bonnet jaune en laine qu’elle avait acheté près de la caisse d’une épicerie. Rien ne ressemblait à du matériel médical indispensable. Mais présenté avec suffisamment d’assurance, un simple sac cadeau pouvait donner l’impression qu’une affaire urgente attendait d’être réglée.
« Quel est le nom de l’enfant ? » demanda Arthur. « Bennett. Rosalie Bennett. » L’agent tapa quelques caractères et attendit que le dossier apparaisse. Patricia garda les deux mains sur son sac. L’ordinateur indiquait qu’une autorisation temporaire lui avait été délivrée le vendredi précédent. Elle avait expiré à dix-huit heures. Arthur lui montra la ligne correspondante. « Votre badge n’est plus valable. Vous devez attendre les prochaines heures de visite ou demander une nouvelle autorisation au service concerné. » Ma mère se pencha aussitôt vers la vitre de protection.
« Ma fille Claire ne répond plus au téléphone », expliqua-t-elle avec un soupir soigneusement appuyé. « Elle a subi une opération d’urgence il y a deux jours. Elle n’est même plus capable de s’occuper des formalités les plus élémentaires. » Arthur l’écoutait sans interrompre sa phrase. Patricia poursuivit en parlant de sa famille débordée, des documents à remettre et de toutes les responsabilités qu’elle devait, selon elle, porter seule. Chaque information contenait assez de vérité pour sembler crédible. J’avais réellement été opérée. J’étais réellement épuisée. Mais ma mère transformait ces faits en un récit où elle était l’unique adulte capable d’agir.
L’agent consulta de nouveau son écran. « Qui vous a demandé de monter ce soir ? » Patricia n’hésita pas. « L’infirmière Elena. Elle m’a personnellement demandé d’apporter ces affaires au poste de soins avant vingt-trois heures. » Elle prononça le prénom avec une parfaite assurance. Arthur avait entendu de nombreux visiteurs évoquer des rendez-vous, des permissions et des urgences familiales. Cette femme connaissait le nom de l’enfant, celui d’une infirmière et le numéro de l’étage. Son autorisation précédente figurait bien dans le système. Il choisit finalement de lui délivrer un nouveau badge temporaire.
Il sortit un cordon bleu d’une boîte sous le comptoir et plaça un carton jaune dans l’imprimante. La machine produisit un ronronnement bref avant de faire apparaître le mot VISITOR en lettres noires. Arthur fixa l’étiquette au cordon et la tendit à Patricia. « Vous devez vous présenter directement au poste des infirmières dès votre arrivée au troisième étage. Vous n’avez pas l’autorisation de circuler ailleurs. » Ma mère prit le badge sans remercier l’agent. « Je connais le fonctionnement d’un hôpital », répondit-elle sèchement. Elle passa le cordon autour de son cou.
Ce petit rectangle de carton changea immédiatement son attitude. Quelques secondes plus tôt, Patricia devait justifier sa présence devant un employé. Maintenant, elle marchait comme si les couloirs lui appartenaient. Le badge se balançait contre son manteau à chacun de ses pas. Derrière elle, Arthur nota son entrée dans le registre. Il avait donné une permission limitée, avec une destination précise. Ma mère, elle, semblait n’avoir retenu qu’une seule chose : personne ne l’avait obligée à repartir. Les portes magnétiques du hall se refermèrent doucement derrière elle.
Elle traversa le couloir principal en passant devant la boutique de cadeaux fermée. Derrière la grille métallique, des peluches et des cartes de félicitations restaient exposées sous une lumière tamisée. Plus loin, un seau de nettoyage jaune avait été abandonné près d’une fontaine. L’air sentait le pin et le désinfectant. La plupart des chambres étaient silencieuses. Les visiteurs étaient partis depuis longtemps, et les employés de nuit circulaient sans bruit inutile. Patricia suivit les panneaux indiquant les ascenseurs, son sac serré contre ses côtes.
Elle trouva les portes métalliques fermées. Le bouton d’appel demeura éteint lorsqu’elle appuya dessus. Un petit panneau précisait que l’accès aux étages médicaux nécessitait une carte professionnelle pendant la nuit. Patricia regarda autour d’elle. Au bout du couloir, un employé sortait d’une réserve avec une pile de couvertures bleues. Il portait une tenue verte et un badge argenté sur lequel figurait le prénom Marcus. Les couvertures étaient empilées si haut qu’il devait les maintenir sous son menton. Ma mère attendit qu’il soit suffisamment proche avant de l’interpeller.
« Excusez-moi. Pourriez-vous aider une grand-mère très inquiète ? » Sa voix avait changé. Elle était devenue plus douce, légèrement hésitante. Marcus s’arrêta près des portes coupe-feu. « Que puis-je faire pour vous ? » Patricia leva son badge. « Je dois rejoindre la réanimation des nouveau-nés. L’agent de sécurité m’a autorisée à monter, mais je ne parviens pas à faire venir l’ascenseur. » Marcus jeta un coup d’œil au panneau. « Les ascenseurs ordinaires sont bloqués après vingt et une heures. Il faut une carte du personnel pour les activer. »
« Pourtant, on vient de me remettre ceci », insista-t-elle en présentant le carton jaune. « Le monsieur de l’accueil m’a assuré que je pouvais apporter mes documents. » Marcus regarda le badge, puis les couvertures qu’il transportait. Il devait justement les déposer au troisième étage. Rien, dans la situation, ne lui donnait l’impression d’une menace immédiate. Une femme de cinquante-huit ans, bien habillée, avec une autorisation imprimée par l’hôpital, demandait simplement à utiliser un ascenseur. Il prit la décision qui lui semblait la plus pratique. « Je monte au même étage. Vous pouvez m’accompagner. »
Il sortit une carte noire attachée à sa ceinture et l’approcha du lecteur mural. Un voyant vert clignota deux fois. Les portes s’ouvrirent avec un bruit pneumatique. Patricia entra avant même que Marcus ait terminé de déplacer sa pile de couvertures. « C’est admirable de travailler pour des personnes malades à une heure pareille », remarqua-t-elle. Marcus haussa modestement les épaules. « Il y a toujours quelque chose à faire. » Il appuya sur le bouton du troisième étage. Le panneau lumineux s’alluma, et l’ascenseur commença à monter. Patricia regardait les chiffres défiler sans ajouter un mot.
À vingt-deux heures quarante, les portes s’ouvrirent sur le couloir de l’unité néonatale. La lumière y était beaucoup plus douce qu’en journée. De petites appliques jaunes éclairaient les murs et la moquette verte qui courait au centre du passage. Au loin, derrière les doubles portes vitrées, on distinguait les écrans de surveillance et les silhouettes du personnel. Patricia quitta l’ascenseur d’un pas rapide. Marcus poursuivit son chemin avec les couvertures. Ils se séparèrent sans échanger davantage qu’un signe de tête.
Elena se trouvait près de la station centrale. Elle consultait une liste imprimée lorsque le bruit des chaussures de Patricia attira son attention. Elle leva aussitôt les yeux. « Bonsoir, madame. Les visites de la famille élargie sont terminées depuis vingt heures. » Ma mère montra le badge jaune, comme si l’étiquette devait suffire à clore la discussion. « Je suis la grand-mère de Rosalie Bennett. J’ai obtenu l’autorisation de monter. » Elena ne regarda le carton qu’un instant. « L’accès aux incubateurs est réservé aux parents pendant la nuit. Vous ne pouvez pas entrer dans les chambres. »
Patricia laissa échapper un soupir. « Je ne suis pas venue pour regarder le bébé dormir. Je dois remettre des documents importants au service. » Elena garda son stylo posé sur le bord du dossier. « Quels documents ? » Ma mère redressa le sac cadeau. Elle expliqua alors que la belle-famille de sa fille cadette avait constitué un fonds destiné à soutenir l’unité néonatale. Selon elle, les papiers devaient être enregistrés avant la réception familiale du dimanche. Elle parla d’un don substantiel, de démarches urgentes et d’un calendrier que personne ne semblait comprendre.
Elena l’écouta jusqu’au bout, sans se laisser distraire par la somme que Patricia laissait entendre. « Les dons et les dossiers administratifs sont gérés par le service de la fondation », répondit-elle. « Ce bureau n’ouvre que lundi matin. » Ma mère fronça les sourcils. « On m’a demandé de régler cela avant onze heures. » Elena désigna le couloir transversal sur la gauche. « Vous pouvez déposer vos documents au comptoir principal de la salle d’attente. L’employé du matin les transmettra au service approprié. » Sa voix demeurait courtoise, mais sa décision était définitive.
Patricia regarda les portes vitrées derrière l’infirmière. Une faible lumière bleue provenait de la salle où reposait Rosalie. Elle pouvait distinguer des incubateurs, des écrans et les silhouettes de plusieurs soignants. « Je voulais simplement m’assurer que tout se passe bien pour ma petite-fille », ajouta-t-elle. Elena ne lui proposa pas d’entrer. « Son état est surveillé. Vous pourrez demander des nouvelles pendant les heures autorisées, avec l’accord de ses parents. » Le mot parents sembla contrarier Patricia davantage que le refus lui-même. Elle déplaça le poids de son sac d’une main à l’autre.
« Vous comprenez que je suis sa grand-mère ? » demanda-t-elle encore. Elena acquiesça. « Je le comprends parfaitement. Mais les règles sont les mêmes pour tous les membres de la famille. » Elle indiqua les dispositifs de surveillance installés à proximité des chambres. Les capteurs étaient conçus pour signaler toute anomalie autour des incubateurs. Les raccords respiratoires exigeaient une manipulation soigneuse, et personne sans formation ne devait toucher aux équipements. Elena rappela également que les accès étaient contrôlés durant la nuit. Patricia l’écouta en gardant les lèvres serrées.
Cette explication aurait dû suffire. Un nouveau-né prématuré, sous assistance respiratoire, ne pouvait pas recevoir les visites de n’importe qui à n’importe quelle heure. Le moindre contact avec un raccord risquait de modifier les réglages. Elena ne cherchait pas à humilier Patricia. Elle protégeait les enfants dont elle avait la responsabilité. Pourtant, ma mère semblait entendre dans chaque règle une remise en cause de son autorité. Elle avait toujours supporté difficilement qu’on lui dise non, surtout lorsque le refus venait de quelqu’un qu’elle considérait comme chargé de lui rendre service.
Elle finit par incliner la tête. « Très bien. Je déposerai les papiers à l’accueil. » Elena lui indiqua de nouveau la direction. « Prenez à gauche au prochain croisement. Le comptoir est juste après la salle d’attente. » Patricia lui adressa un sourire bref, sans chaleur. « Merci pour votre aide. » Elle se détourna et fit quelques pas vers les ascenseurs. Elena la suivit du regard jusqu’au distributeur d’eau, puis le téléphone du poste central se mit à sonner. Elle tourna la tête vers l’appareil et retourna derrière son bureau.
Le couloir retrouva son calme. Patricia s’arrêta près du distributeur. Elle posa un doigt sur l’une des anses argentées de son sac et attendit. Le téléphone continuait de sonner derrière les vitres. Elena décrocha, puis se pencha sur son dossier pour vérifier une information. Ma mère regarda par-dessus son épaule. Personne ne semblait observer directement le passage. Les lampes du couloir projetaient des ombres longues sur le sol. Le comptoir où Elena lui avait demandé de déposer ses documents se trouvait à gauche, parfaitement visible depuis le croisement.
Patricia ne prit pas cette direction. Elle tourna à droite, vers un passage plus étroit. Une porte portait une indication réservant l’accès au personnel autorisé. Au-delà, le couloir conduisait vers les vestiaires et les chambres néonatales. Le badge jaune se balançait contre son manteau. À cet endroit, il ne lui donnait pourtant aucun droit supplémentaire. Elle le réajusta d’un geste rapide, comme si elle voulait s’assurer qu’on le verrait si quelqu’un l’interrogeait. Puis elle poursuivit sa marche, sans se retourner vers le poste d’Elena.
Le revêtement changeait sous ses chaussures. La moquette verte de la circulation principale cédait la place à un linoléum plus dur, brillant sous les lumières de sécurité. Des distributeurs de solution désinfectante étaient fixés à intervalles réguliers sur le mur. Le bâtiment semblait plus silencieux à chaque pas. On entendait parfois, derrière une porte fermée, le souffle intermittent d’un appareil médical. Patricia dépassa le vestiaire du personnel et continua vers l’angle où un panneau bleu indiquait les chambres du secteur B.
Sur son chemin se trouvait la petite chambre où nous dormions. La porte en bois était entrouverte de quelques centimètres pour laisser entrer l’air du couloir. Une bande de lumière jaune traversait le tapis près du pied du canapé. À l’intérieur, je reposais sur le côté, ma main posée sur le poignet de Brooklyn. Mon corps récupérait difficilement de l’opération. Ma fille aînée s’était endormie avec sa couverture bleue ramenée jusqu’au menton. Le dessin de notre famille sous l’arc-en-ciel reposait sur la table, ses bords légèrement recourbés.
Patricia passa devant cette porte. Elle connaissait parfaitement la chambre dans laquelle elle aurait pu vérifier que sa fille se remettait de sa césarienne. Elle savait aussi que Brooklyn se trouvait auprès de moi. Pourtant, elle ne s’arrêta pas pour nous regarder. Ses yeux restaient fixés sur le passage qui menait aux incubateurs. Son sac cadeau froissa légèrement contre son manteau lorsqu’elle le serra sous son bras. Elle poursuivit jusqu’au panneau bleu, ralentit devant l’angle et écouta quelques secondes le bruit des machines.
Derrière elle, tout était immobile. Elena était toujours occupée au poste central. Marcus avait terminé de livrer ses couvertures et s’était éloigné. Arthur surveillait le hall, deux étages plus bas, convaincu que la visiteuse munie de son badge s’était présentée aux infirmières comme il le lui avait demandé. Aucun de ces employés n’imaginait qu’une femme venue avec un bonnet de bébé et des articles de magazine avait ignoré plusieurs instructions successives pour atteindre un secteur interdit. Patricia, elle, avait désormais franchi chacune des limites qu’on lui avait fixées.
Elle arriva au bout du couloir, devant la zone où se trouvait la chambre quatre. La lumière bleutée des appareils dessinait une lueur faible sur le sol. À l’intérieur, Rosalie dormait derrière la paroi transparente de son incubateur, entourée de ses capteurs et de ses tuyaux. Le bruit régulier du ventilateur rythmait l’air. Ma mère s’avança vers la pièce sans appeler personne, sans présenter son badge et sans attendre qu’un soignant lui ouvre la porte. Elle avait choisi de ne plus suivre les indications reçues. À quelques mètres derrière elle, la porte de notre chambre restait entrouverte.
END PART 5
PART 6 TITLE: Quelques pas entendus dans le couloir réveillent Brooklyn et la conduisent jusqu’à un geste qu’aucun adulte ne pourra jamais excuser
Brooklyn ouvrit les yeux sans comprendre immédiatement ce qui l’avait réveillée. La chambre était plongée dans une pénombre grise. Ma respiration régulière lui parvenait tout près de l’oreille, tandis que ma main reposait encore sur son poignet. Elle resta immobile pendant quelques secondes. Puis le bruit revint : des talons frappaient doucement le sol du couloir. Ce n’étaient pas les pas rapides des infirmières. Ils avançaient selon un rythme plus lent, avec une pause légère entre chaque mouvement. Brooklyn tourna la tête vers la porte entrouverte.
Une ombre passa sur la bande de lumière jaune qui traversait le tapis. Ma fille se souleva sur un coude, faisant attention à ne pas faire grincer les ressorts du canapé. Elle aperçut un morceau de manteau sombre, puis une manche ornée d’un gros bouton doré. Elle connaissait ce manteau. Patricia l’avait porté lorsqu’elle était venue à l’hôpital. Brooklyn se frotta un œil avec le dos de la main. Elle était encore à moitié endormie, mais la silhouette lui parut assez familière pour éveiller sa curiosité.
« Mamie ? » murmura-t-elle. Le couloir ne lui renvoya aucune réponse. Brooklyn se redressa davantage. Je ne bougeai pas. Elle hésita en regardant mon visage. Elle savait que j’avais mal au ventre et que le médecin m’avait demandé de dormir. Elle ne voulait pas me réveiller pour quelque chose qui pouvait être aussi simple qu’une visite. Pourtant, elle se souvenait que Kevin avait affirmé que Patricia ne reviendrait pas ce soir. La présence de sa grand-mère au milieu de la nuit lui semblait donc difficile à comprendre.
Elle écarta lentement la couverture bleue et fit glisser ses jambes hors du canapé. Le sol était froid sous ses chaussettes jaunes. Ses pieds touchèrent le tapis sans bruit. Brooklyn se retourna une dernière fois vers moi. Ma main était retombée sur le drap à l’endroit où elle dormait quelques instants auparavant. Le dessin de l’arc-en-ciel reposait sur la table près de la porte. Elle l’avait presque terminé et voulait le donner à Elena le lendemain. Elle passa devant sans y toucher, puis s’approcha du couloir.
Patricia avait déjà tourné au bout du passage. Brooklyn ne distinguait plus que le mouvement de son manteau sombre avant qu’il disparaisse derrière un angle. Elle avança de quelques pas. L’odeur de désinfectant était plus forte qu’à l’intérieur de la chambre. Les lumières de nuit éclairaient les panneaux fixés aux murs, mais les coins du couloir demeuraient sombres. Brooklyn connaissait assez bien cet étage pour retrouver la salle où se trouvait Rosalie. Elle savait également que les adultes lui avaient demandé de ne pas s’approcher des appareils sans permission.
Elle s’arrêta près d’un distributeur de solution désinfectante. Aucun soignant ne passait. Le poste central se trouvait plus loin, de l’autre côté des portes vitrées. Brooklyn entendit le froissement d’un sac en papier, puis de nouveau les chaussures de sa grand-mère. Elle suivit ces sons jusqu’au passage marqué par un panneau bleu. Pod B. Les lettres ne signifiaient pas grand-chose pour elle, mais elle reconnaissait la direction. C’était là que reposait le petit bébé qu’elle avait dessiné sous un arc-en-ciel.
Patricia se trouvait devant la chambre quatre. Elle avait posé une main sur son manteau pour le remettre correctement et ajustait les anses de son sac cadeau. Brooklyn resta à quelques mètres, dissimulée en partie par l’encadrement métallique de la porte. La lumière des écrans donnait à la salle une teinte bleutée. L’incubateur ressemblait à une grande boîte transparente posée sur un meuble roulant. À l’intérieur, Rosalie était presque invisible sous sa couverture claire. Seules les petites formes de son visage et de ses mains permettaient de distinguer son corps.
Brooklyn savait que sa grand-mère n’aimait pas les machines. Patricia avait déjà dit qu’elles faisaient trop de bruit et qu’il était impossible de se reposer dans cet hôpital. Pourtant, maintenant qu’elle se tenait près de l’incubateur, elle semblait les examiner avec une attention particulière. Elle se pencha jusqu’à placer son visage tout près de la paroi transparente. Sa respiration laissa une petite trace de buée sur le plastique. Elle observa Rosalie pendant plusieurs secondes. Puis elle parla d’une voix si basse que Brooklyn dut tendre l’oreille pour comprendre.
« Regarde un peu ce que tu as provoqué. » Patricia ne s’adressait à personne d’autre qu’au nourrisson. Elle gardait les yeux fixés sur son visage minuscule. « Tout ce désordre pour une arrivée qui n’était même pas prévue maintenant. » Brooklyn fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas pourquoi sa grand-mère parlait à un bébé comme à quelqu’un qui aurait volontairement fait une bêtise. Rosalie dormait. Son ventre se soulevait faiblement au rythme d’un bruit mécanique. Elle ne pouvait ni répondre ni expliquer quoi que ce soit.
Patricia poursuivit son monologue. Trente personnes attendaient des gâteaux au citron chez Melissa. Sa fille cadette avait passé des mois à préparer cette journée et se retrouvait maintenant, selon elle, abandonnée dans sa salle à manger. Claire, pendant ce temps, restait à l’hôpital au lieu de remplir ses obligations. Les mots de ma mère n’exprimaient aucune inquiétude pour Rosalie. Elle parlait de tables vides, de desserts absents et de larmes versées pour une fête compromise. Le respirateur continuait de fonctionner pendant qu’elle dressait cet inventaire de griefs.
Brooklyn serra ses mains contre son pyjama. Elle avait entendu les mêmes reproches pendant la journée, mais elle ne les comprenait pas davantage maintenant. Tante Melissa avait certainement besoin de ses gâteaux, pensait-elle peut-être. Pourtant, on ne pouvait pas demander à Rosalie de grandir plus vite pour qu’une fête se déroule correctement. Elle regarda la petite couverture blanche, les fils collés contre la peau du bébé et la machine dont les voyants clignotaient doucement. Toutes ces choses étaient nécessaires parce que sa sœur était malade.
Ma mère posa son sac cadeau près d’un pied métallique portant plusieurs poches de perfusion. Le papier froissa contre le sol. Elle s’approcha du côté de l’incubateur où se trouvait une petite ouverture ronde, garnie de caoutchouc souple. Elena l’avait utilisée plus tôt pour me permettre de toucher Rosalie. Le système permettait d’introduire une main tout en maintenant une température stable à l’intérieur. Patricia examina l’ouverture, puis leva les yeux vers les tubes qui reliaient l’incubateur au ventilateur. Elle ne fit pas le moindre geste vers la petite main de sa petite-fille.
Ses doigts traversèrent l’ouverture et se dirigèrent immédiatement vers le circuit respiratoire. Brooklyn observa ce mouvement sans bouger. Les mains de sa grand-mère, avec leurs ongles impeccablement entretenus, avancèrent le long d’un tube de plastique rigide. Patricia toucha un raccord, puis un autre. Enfin, son pouce et son index se refermèrent sur une petite bague bleue. Elle se trouvait au point de jonction entre la conduite d’air et le système qui aidait Rosalie à respirer. Ce raccord avait été précisément celui qu’Elena m’avait montré en m’expliquant les risques d’une manipulation.
Patricia agrippa la bague avec deux doigts. Elle la tourna brusquement vers la gauche. Le geste fut court, précis, assez puissant pour faire bouger la connexion. La pompe émit un bruit irrégulier, comme si son souffle s’interrompait pendant une fraction de seconde. Un léger sifflement apparut près du raccord. De l’air s’échappait par l’ouverture créée entre les deux pièces. La machine continuait pourtant de fonctionner. Ses moteurs tournaient encore et les voyants ne s’étaient pas immédiatement mis à clignoter. Pour quelqu’un qui ne connaissait pas l’équipement, rien ne semblait avoir changé.
Brooklyn avait entendu la différence. Elle connaissait le bruit du respirateur, car elle l’avait écouté chaque fois qu’elle était venue regarder sa petite sœur. Il produisait normalement une succession de souffles réguliers. Maintenant, quelque chose sifflait entre deux mouvements. Ma fille avança involontairement d’un pas. « Mamie », appela-t-elle. Sa voix était faible, mais elle résonna clairement dans la chambre silencieuse. Patricia ne retira pas immédiatement ses doigts du raccord. Elle resta immobile pendant quelques secondes, comme si elle cherchait à décider ce qu’elle devait faire.
Puis elle sortit lentement sa main de l’ouverture et se retourna. Ses chaussures produisirent un grincement bref sur le sol. Brooklyn se trouvait dans l’encadrement de la porte, son pyjama de flanelle trop grand autour des poignets. Ses chaussettes jaunes remontaient presque jusqu’aux genoux. Elle mordait sa lèvre inférieure, mais ne reculait pas. Patricia la regarda avec une surprise qui se transforma rapidement en colère. « Qu’est-ce que tu fais ici ? » demanda-t-elle. Brooklyn leva une main vers l’incubateur. « Tu n’as pas le droit de toucher les machines. »
Patricia avança de deux pas. « Retourne te coucher. » Brooklyn garda les yeux fixés sur le raccord bleu. « Elena a dit que les boutons étaient pour les médecins. » Ma mère ne répondit pas à cette remarque. Elle se rapprocha suffisamment pour empêcher l’enfant de s’écarter facilement vers le couloir. Puis elle se pencha et saisit son poignet gauche. Ses doigts se refermèrent avec force autour de l’os. La manche du pyjama se froissa sous cette pression. Brooklyn essaya de retirer son bras, mais Patricia resserra sa prise.
« Tu vas apprendre à ne pas répéter tout ce que tu vois », souffla ma mère. Sa voix était devenue basse, dure, méconnaissable pour une enfant habituée à recevoir d’elle des remarques sévères, mais rarement prononcées de si près. Brooklyn regarda la main qui lui serrait le poignet. « Tu me fais mal. » Patricia ne desserra pas ses doigts. « Alors écoute bien ce que je te dis. » Elle se pencha davantage, jusqu’à ce que son visage soit presque à la hauteur de celui de Brooklyn.
« Si ce bébé ne créait pas autant de problèmes, ta mère se souviendrait qu’elle a une autre famille. » Brooklyn ne répondit pas immédiatement. Elle connaissait la voix de Patricia lorsqu’elle grondait quelqu’un. Elle l’avait entendue reprocher à Claire de ne pas répondre assez vite au téléphone ou d’avoir oublié une tâche. Mais cette fois, sa grand-mère parlait de Rosalie comme si elle lui en voulait personnellement. Brooklyn regarda au-delà de son épaule. Le respirateur produisait toujours ce sifflement inhabituel.
« Lâche-moi », dit-elle. Patricia approcha son visage. « Ta tante Melissa a travaillé pendant trois mois pour préparer dimanche. Trois mois. Et ta mère a tout détruit en décidant de rester ici. » Elle appuyait davantage son pouce contre le poignet de l’enfant. Brooklyn tira sur son bras. « Je veux retourner avec maman. » Ma mère secoua la tête. « Alors tu vas rentrer dans ta chambre et ne rien lui raconter. Compris ? » Brooklyn gardait les lèvres serrées. Elle n’avait que six ans, mais elle savait qu’on ne devait pas lui ordonner de cacher à ses parents quelque chose qui faisait mal.
Dans l’incubateur, Rosalie souleva faiblement sa poitrine. Le mouvement suivant tarda davantage. L’air qui aurait dû maintenir la pression dans le circuit continuait de s’échapper par le raccord desserré. Un léger tremblement agitait la partie bleue de la connexion. Brooklyn ne connaissait ni les pourcentages d’oxygène ni le fonctionnement des valves. Elle avait seulement remarqué qu’avant l’arrivée de Patricia, la machine respirait toujours de la même manière. Maintenant, elle faisait un bruit différent, et sa petite sœur bougeait moins.
« Tu dois me promettre de te taire », insista Patricia. Brooklyn leva les yeux vers elle. « Non. » Ce refus fut prononcé sans cri, mais avec une netteté qui surprit ma mère. « Brooklyn, ne commence pas à te comporter comme ta mère. » L’enfant tira de nouveau sur son bras. La douleur se propageait jusqu’à son coude. Elle avait envie de pleurer, mais la peur qui montait en elle ne concernait plus seulement son poignet. Elle regarda la boîte transparente et pensa à la consigne d’Elena : si une machine se mettait à faire un bruit étrange, il fallait appeler immédiatement une infirmière.
Patricia la maintenait toujours. « Je ne veux pas de nouvelles histoires demain. Tu vas retourner au lit. » Brooklyn baissa brusquement l’épaule, puis tira son bras vers le bas avec toute sa force. Le tissu de son pyjama glissa entre les doigts de Patricia. Son poignet se libéra d’un coup. Elle recula sur le sol lisse, les pieds presque emmêlés dans ses chaussettes. Pendant une seconde, elle resta immobile, surprise d’avoir réussi à se dégager. Puis elle ouvrit la bouche et appela aussi fort qu’elle le pouvait.
« Infirmière ! » Son cri traversa la chambre, rebondit contre les parois vitrées et se répandit dans le couloir. Patricia se retourna brusquement vers l’incubateur. Le moniteur venait de passer au rouge. Une alarme aiguë retentit au-dessus du ventilateur, suivie de trois notes répétées à intervalles réguliers. Plusieurs voyants se mirent à clignoter sur les appareils voisins. Le sifflement de la connexion se mêlait maintenant au signal d’urgence. Brooklyn plaqua instinctivement une main contre son oreille, mais continua d’appeler.
« Arrête ce bruit ! » ordonna Patricia. Elle tendit le bras vers Brooklyn, comme si elle pouvait faire taire l’alarme en reprenant le contrôle de l’enfant. Brooklyn recula jusqu’au mur. « Infirmière ! Venez ! » Cette fois, son cri fut plus fort encore. Des lumières rouges s’allumèrent au-dessus des portes du secteur. On entendit des pas précipités dans le couloir principal. Le signal du moniteur central reprit celui de l’incubateur, et plusieurs alarmes se répondirent à travers l’étage. Patricia regarda vers la sortie, son sac cadeau toujours posé près du pied à perfusion.
Brooklyn ne quittait pas sa place. Elle avait peur que sa grand-mère l’attrape de nouveau, mais elle refusait de partir avant l’arrivée d’un adulte. Rosalie reposait dans l’incubateur, trop petite pour comprendre les sons qui retentissaient autour d’elle. Son corps recevait maintenant moins d’air que la machine n’était censée lui fournir. La ligne bleue vibrait près de l’ouverture. Une infirmière apparut au bout du couloir, suivie de deux autres employés. Leurs chaussures frappaient rapidement le sol. Brooklyn reprit son appel, cette fois avec une voix enrouée par l’effort.
Dans la chambre familiale, je me réveillai brusquement. Pendant un instant, je ne compris pas pourquoi mon cœur battait si vite. Une alarme retentissait quelque part dans l’étage. Puis j’entendis un cri aigu, chargé d’une terreur que je reconnus immédiatement. « Infirmière ! » C’était Brooklyn. Ma fille n’appelait pas comme lorsqu’elle avait fait tomber un jouet ou se réveillait d’un cauchemar. Sa voix était déchirée par la peur. Je me redressai d’un mouvement si brutal qu’une douleur brûlante traversa mon ventre.
Je tournai la tête vers l’endroit où Brooklyn dormait quelques minutes auparavant. Sa couverture bleue était repoussée au pied du canapé. L’oreiller portait encore l’empreinte de sa joue, mais ma fille avait disparu. Je posai la main sur mon pansement, sentant les muscles de mon abdomen se contracter douloureusement. Le couloir était maintenant éclairé de flashes rouges. Une nouvelle fois, Brooklyn cria au secours. Je compris qu’elle se trouvait près de l’unité de Rosalie. Je n’avais aucune idée de ce qui s’y passait, mais je savais que je devais la rejoindre immédiatement.
END PART 6
PART 7 TITLE: La porte de l’unité s’ouvrit sur une alarme,
TITLE: Pendant que ma fille luttait pour respirer derrière une vitre, ma mère ne pensait qu’à la réception organisée chez ma sœur
Part 2 of 6
