La photographie du coffre ouvert avait été prise récemment. L’horodatage apparaissait dans un coin de l’image : moins de vingt minutes plus tôt. Jason agrandit la photo, cherchant un détail qui révélerait l’endroit ou la personne qui l’avait envoyée. Rien. Seulement la porte métallique, le numéro du compartiment et l’intérieur vide.
« Ils savaient pour la clé », dit Emily.
Daniel secoua lentement la tête. « Ou ils savaient déjà où Robert avait caché les archives. »
« Alors à quoi servait la photo ? » demandai-je.
Jason comprit avant nous.
« À nous dire qu’ils sont en avance. »
Daniel prit son téléphone et quitta la chambre pour appeler quelqu’un dans le couloir. Il revint quelques minutes plus tard avec une mauvaise nouvelle : la banque confirmait qu’une personne s’était présentée le matin même avec les documents nécessaires pour accéder au coffre. Elle avait produit une procuration prétendument signée par le titulaire du compte.
« Le titulaire est mort depuis douze ans », dit Jason.
« La banque ne le savait pas. Le coffre était enregistré sous un faux nom. »
« Il y a des caméras. »
« Oui. Mais obtenir les images légalement prendra du temps. »
Jason serra les dents. « Nous n’avons pas ce temps. »
Emily posa une main sur son bras.
« Alors on commence par ce qu’on a. »
C’était la première fois depuis l’arrivée de Daniel qu’elle parlait avec une telle fermeté. Quelque chose avait changé en elle. La douleur de découvrir que sa fille pouvait ne pas être biologiquement la sienne restait visible, mais elle s’était transformée en détermination. Chaque fois que son regard tombait sur le bébé, la question de la génétique semblait céder devant un fait plus simple : cette enfant était sous sa responsabilité.
Le pédiatre revint peu après avec les premiers résultats. L’échographie n’avait révélé aucune anomalie préoccupante. Le cœur, les reins et les principaux organes semblaient normaux. Il voulait néanmoins surveiller la petite jusqu’au lendemain. Emily accepta immédiatement. Jason demanda qu’une note soit ajoutée au dossier précisant qu’aucun échantillon biologique ne devait être transmis à un tiers.
Le médecin trouva la demande inhabituelle, mais l’accepta.
« Vous avez une inquiétude particulière concernant la confidentialité ? »
Jason regarda Daniel.
« Oui. »
Il n’en dit pas davantage.
Une fois seuls, nous avons examiné de nouveau la photographie du coffre. Je ne sais pas pourquoi j’ai remarqué le détail. Peut-être parce que j’étais épuisée et que mon esprit s’accrochait à n’importe quoi. Dans le reflet métallique de la porte, on distinguait une bande de tissu bleu et un morceau de badge.
J’ai demandé à Jason d’agrandir.
L’image était floue.
Mais trois lettres restaient visibles.
L-C-Y.
Daniel se pencha.
« Halcyon. »
Le vieux logo du centre, expliqua-t-il, comportait précisément ces lettres sur un badge bleu marine.
« Le centre existe encore ? » demanda Emily.
« Pas sous ce nom. »
Après plusieurs scandales administratifs dans les années quatre-vingt-dix, Halcyon avait été restructuré. Certaines activités avaient été reprises par plusieurs cliniques privées. Des bâtiments avaient changé de propriétaires. Les employés avaient été dispersés. Le nom avait disparu.
« Mais pas les gens », dit Jason.
Daniel hocha la tête.
« Pas tous. »
Il connaissait encore une personne qui avait travaillé avec notre père : une ancienne technicienne de laboratoire appelée Margaret Lewis. Elle avait quitté Halcyon peu avant la naissance de Jason et moi. Daniel savait qu’elle vivait toujours dans la région parce qu’il lui avait parlé cinq ans auparavant.
« Pourquoi ne pas l’avoir appelée dès que Jason vous a contacté ? » demandai-je.
« Parce qu’elle m’a fait promettre de ne plus jamais la mêler à ça. »
« Et maintenant ? »
Daniel regarda le bébé.
« Maintenant, sa promesse compte moins que la vérité. »
Il l’appela depuis la chambre. Le numéro était toujours actif. Une femme répondit après plusieurs sonneries. Daniel donna son nom.
Le silence fut assez long pour que nous comprenions immédiatement qu’elle le reconnaissait.
« Je t’avais dit de ne jamais me rappeler », dit-elle.
Sa voix était assez forte pour être entendue.
« Robert avait raison », répondit Daniel. « C’est arrivé. »
Un autre silence.
« Quoi ? »
« La marque. Un bébé vient de naître avec la marque. »
Margaret inspira brusquement.
« Où êtes-vous ? »
« À l’hôpital Saint-Joseph. »
« Sortez de là. »
Daniel regarda Jason.
« Robert disait exactement l’inverse. »
« Robert écrivait ça avant que Vale récupère la direction du programme. »
Tout le monde se figea.
« Marcus Vale ? » demanda Jason.
La femme se tut.
Daniel insista. « Margaret. »
« Je ne peux pas parler au téléphone. »
« Alors dis-nous où te retrouver. »
Elle hésita.
Puis donna une adresse située à environ une heure de route, dans une petite ville au nord.
« Pas avant demain matin », ajouta-t-elle. « Et ne venez pas suivis. »
Elle raccrocha.
Jason posa immédiatement son téléphone sur la table.
« Voilà notre prochain endroit. »
Je rappelai que je n’étais pas prête à faire une heure de route. Il me lança un regard qui disait qu’il pensait la même chose mais n’osait pas me contredire. Finalement, nous avons décidé d’attendre le lendemain, à condition que le bébé reçoive l’autorisation de sortir.
La nuit fut presque inexistante.
Emily dormit par périodes de quinze minutes. Jason resta assis dans un fauteuil près de la porte. Daniel refusa de rentrer chez lui et s’installa dans la salle d’attente. Moi, chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais notre mère dans cette salle de bain, sa main tirant rapidement le peignoir sur son dos.
Au milieu de la nuit, je me réveillai avec une pensée si simple qu’elle me fit presque mal.
« Jason. »
Il ouvrit les yeux immédiatement.
« Quoi ? »
« Si maman avait cette marque, pourquoi ne l’avons-nous jamais remarquée ailleurs ? À la piscine, l’été, n’importe quand ? »
Il réfléchit.
« Peut-être qu’elle la cachait. »
« Ou peut-être qu’elle n’était pas toujours visible. »
Daniel, qui venait d’entrer avec du café, entendit la fin.
« Elle devenait plus foncée pendant certaines périodes. »
Je me tournai vers lui.
« Comment le savez-vous ? »
Il hésita.
« Parce que Claire avait la même réaction. La marque changeait avec les hormones, la grossesse, certains médicaments. »
Emily leva lentement les yeux.
« La grossesse ? »
Daniel comprit immédiatement ce qu’elle pensait.
Notre mère avait été enceinte de Jason et moi.
La marque avait donc pu devenir visible pendant sa grossesse, exactement comme celle du bébé apparaissait à la naissance.
« Claire a eu des enfants ? » demanda Jason.
Daniel se raidit.
« Non. »
La réponse était trop rapide.
« Tu mens », dit Jason.
Daniel ferma les yeux.
« Elle a eu un enfant. »
Le silence retomba.
« Quand ? »
« Avant notre majorité. »
« Où est-il ? »
Daniel regarda le sol.
« Je ne sais pas. »
Claire avait dix-sept ans lorsqu’elle était tombée enceinte. Selon ce que la famille avait raconté publiquement, elle avait été envoyée vivre quelques mois chez une tante après une dépression. En réalité, Halcyon l’avait prise en charge pendant la grossesse.
« Elle n’avait pas accepté ? » demandai-je.
« Elle était mineure. Elle n’avait presque rien compris à ce qu’ils lui faisaient. »
« Et le bébé ? »
« Déclaré mort à la naissance. »
Emily serra sa fille.
Daniel poursuivit d’une voix plus basse.
« Claire n’y a jamais cru. Elle disait l’avoir entendu pleurer. Elle jurait qu’on lui avait montré un autre corps. Après ça, elle a commencé à chercher. Elle a disparu trois ans plus tard. »
« Disparu comment ? »
« Personne ne l’a retrouvée. »
Jason se leva.
« Donc nous avons une tante disparue, un cousin ou une cousine dont le décès pourrait être faux, notre mère suivie par le même programme et un embryon portant son code qui apparaît trente ans plus tard. Et tu gardais tout ça pour toi ? »
Daniel encaissa la colère sans répondre.
Puis il dit doucement : « Votre père ne voulait pas que vous deveniez comme nous. »
« Comme vous ? »
« Des gens qui passent leur vie à regarder derrière eux. »
Au matin, l’hôpital autorisa la sortie du bébé après un nouvel examen. Emily choisit finalement le prénom qu’elle avait préparé depuis des mois : Lily. Pendant un instant, entendre ce nom transforma la situation. Ce n’était plus « le bébé », « l’embryon » ou « l’enfant à la marque ». C’était Lily.
Jason signa les documents.
Avant de partir, nous demandâmes une copie complète du dossier médical et une mention écrite de toutes les personnes ayant demandé un accès externe aux informations de Lily.
Une demande avait déjà été enregistrée.
Elle provenait d’un laboratoire partenaire.
Nom : Meridian Genetic Services.
Daniel devint livide.
« Quoi ? » demanda Jason.
« Meridian était l’un des noms utilisés par Halcyon pour déplacer ses échantillons. »
La demande avait été refusée parce qu’Emily et Jason avaient bloqué tout transfert.
Pour la première fois, nous possédions une preuve récente qu’une organisation liée à l’ancien programme cherchait effectivement les données de Lily.
Nous quittâmes l’hôpital par une sortie secondaire. Daniel suivait dans sa voiture. Jason conduisait, Emily était assise derrière avec Lily, et moi à côté d’elle malgré les protestations de tout le monde.
À mi-chemin de l’adresse donnée par Margaret, Jason remarqua une berline grise qui nous suivait depuis plusieurs kilomètres.
Il changea deux fois de direction.
La voiture resta derrière nous.
« Daniel ? » demanda Emily.
J’appelai notre oncle.
« Je la vois », répondit-il.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
Il resta silencieux quelques secondes.
« Ne conduisez pas chez Margaret. »
Jason ralentit.
« Pourquoi ? »
« Parce que si cette voiture est à eux, nous venons de leur donner exactement ce qu’ils veulent. »
Puis un autre appel entra sur le téléphone de Jason.
Margaret.
Il décrocha en haut-parleur.
Nous n’entendîmes d’abord qu’une respiration précipitée.
Puis sa voix.
« Ne venez pas chez moi. »
Jason échangea un regard avec moi.
« Pourquoi ? »
Un bruit de verre brisé retentit à l’autre bout.
Margaret murmura :
« Ils sont déjà là. »
La communication se coupa.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : Margaret avait disparu avant notre arrivée, mais ce qu’elle avait caché sous son plancher révélait enfin l’identité probable de Lily
Le jour où j’ai accepté de porter l’enfant de mon frère, personne ne m’a dit ce que cachait le dernier embryon
Part 7 of 15
