Jason est resté entre la porte et nous tandis que l’homme du couloir répétait son identité. Il se présenta comme le docteur Marcus Vale, responsable médical associé de la clinique de fertilité. Le nom produisit chez Daniel une réaction minuscule mais incontestable. Sa main se referma sur le carnet. Ses jointures blanchirent.
« Vous le connaissez », ai-je murmuré.
Daniel posa un doigt devant ses lèvres.
Jason entrouvrit la porte de quelques centimètres sans retirer la chaîne de sécurité. « Nous n’avons demandé à personne de venir. »
Une voix calme lui répondit. « Je comprends. Nous avons été informés qu’une confusion administrative pouvait concerner le dossier de l’embryon. Il est important de clarifier cela rapidement afin d’éviter toute inquiétude inutile. »
Le choix des mots me fit presque rire. Inquiétude inutile. Emily tenait un bébé dont le dossier génétique semblait relié à notre mère morte, et un homme envoyé par la clinique venait nous assurer qu’il ne fallait pas nous inquiéter.
« Revenez demain », dit Jason.
« Monsieur Carter, certaines informations que vous avez reçues peuvent être inexactes. »
Jason fixa la porte.
« Comment savez-vous quelles informations j’ai reçues ? »
Un silence suivit.
Puis le docteur Vale répondit : « Je préfère en parler directement avec vous. »
Daniel s’était déplacé jusqu’au coin le plus éloigné de la chambre, derrière le rideau séparant habituellement le lit de la zone réservée aux visiteurs. Emily me lança un regard. Elle avait compris que sa présence devait rester cachée.
Jason ouvrit davantage la porte, tout en restant dans l’encadrement. Je pouvais maintenant voir Vale. La cinquantaine élégante, cheveux gris aux tempes, costume sombre, aucun signe d’empressement. Il souriait avec la courtoisie parfaitement maîtrisée de quelqu’un habitué à rassurer des familles inquiètes.
« Votre visite n’a rien d’officiel », dit Jason. « Sinon l’hôpital aurait été prévenu. »
Vale inclina légèrement la tête.
« Je voulais justement vous éviter une procédure inutilement lourde. »
« Alors expliquez-moi pourquoi un rapport indiquant une incompatibilité génétique a été placé dans notre dossier. »
« Une erreur d’archivage. »
« Et l’écriture de mon père sur une autre page ? »
Le sourire de Vale disparut.
La réaction ne dura qu’une fraction de seconde, mais nous la vîmes tous.
« Votre père ? »
« Vous avez entendu. »
Vale regarda derrière Jason, vers la chambre. Je sentis son attention s’arrêter sur moi, puis sur Emily et le bébé.
« Certaines archives utilisées par notre clinique proviennent d’établissements plus anciens. Il est possible qu’un document historique ait été numérisé sous une mauvaise référence. »
« Mon père travaillait-il pour l’un de ces établissements ? »
Vale ne répondit pas directement.
« Monsieur Carter, ce genre de question demande des recherches. »
« Vous en avez fait avant de venir jusqu’ici ? »
Cette fois, Vale ne sourit plus du tout.
« Je suis venu parce que votre enfant pourrait être au centre d’une confusion qui doit être réglée avec discrétion. »
Emily intervint. « Pourquoi avec discrétion ? »
Vale entra d’un demi-pas, sans que Jason l’y ait vraiment invité. « Parce que les données reproductives sont extrêmement sensibles. Une interprétation prématurée pourrait vous causer beaucoup de souffrance. »
« C’est déjà fait », répondit Emily.
Le bébé remua contre elle. Vale baissa instinctivement les yeux vers la couverture. Jason vit ce mouvement et referma immédiatement l’espace.
« Vous avez vu ce que vous vouliez voir. Maintenant partez. »
Vale ne bougea pas.
« Nous pouvons organiser dès ce soir un test génétique complet. »
« Non. »
« Il permettrait de déterminer rapidement— »
« J’ai dit non. »
Vale fixa Jason. « Vous préféreriez ne pas connaître l’origine exacte de cet enfant ? »
La question resta suspendue entre eux.
Puis Daniel éternua derrière le rideau.
Un son bref, impossible à confondre.
Vale tourna la tête.
Le visage de Daniel changea.
Jason comprit avant nous. Il repoussa Vale dans le couloir et referma la porte.
« Sortez », ordonna-t-il.
Vale posa une main contre le battant avant qu’il se ferme complètement.
« Daniel ? »
Personne ne répondit.
Mais c’était trop tard.
Vale avait reconnu sa présence.
Daniel sortit lentement de derrière le rideau.
Pendant une seconde, les deux hommes se regardèrent à travers l’ouverture.
Vale murmura : « Je pensais que vous étiez mort. »
Daniel eut un sourire sec. « Vous n’êtes pas le premier à faire cette erreur. »
Jason referma la porte de toutes ses forces et verrouilla.
Vale n’insista pas. Ses pas s’éloignèrent dans le couloir.
Daniel attendit qu’ils disparaissent avant de respirer normalement.
« Il faut partir », dit-il.
Emily secoua la tête. « Je viens d’accoucher de cette enfant et elle doit encore être examinée. Nous n’allons pas nous enfuir d’un hôpital comme dans un film. »
« Vous ne devez pas sortir avec elle tant qu’on n’a pas compris ce qu’ils veulent. »
« C’est précisément ce que la note de notre père disait », répondit Jason. « Ne pas laisser l’enfant quitter l’hôpital. »
Daniel hocha la tête.
« Parce qu’un hôpital public vous offre au moins une trace administrative. Si quelque chose arrive ici, il y a des témoins, des dossiers, des caméras. La clinique ne contrôle pas tout. »
« Pourtant Vale est arrivé en moins d’une heure », dis-je.
« Et maintenant il sait que je suis vivant. »
Jason saisit enfin l’enveloppe portant nos prénoms.
« Alors on l’ouvre ici. »
Daniel hésita.
Puis il la lui donna.
Le papier était fragile. Jason l’ouvrit avec une attention presque cérémonieuse. À l’intérieur se trouvaient quatre feuilles écrites de la main de notre père et une petite clé fixée avec du ruban adhésif sur la dernière page.
Jason commença à lire en silence. Au bout de quelques lignes, sa respiration changea.
« Lis à voix haute », demanda Emily.
Il obéit.
Notre père expliquait qu’il avait commencé à travailler pour le Centre Halcyon à vingt-trois ans. À l’époque, l’établissement se présentait comme un laboratoire de génétique reproductive. Robert avait cru participer à un programme de prévention des maladies héréditaires. Il avait découvert trop tard qu’une section du centre poursuivait une autre finalité : identifier chez certaines familles une combinaison rare de gènes associés à la cicatrisation, au développement embryonnaire et à une résistance inhabituelle à plusieurs complications prénatales.
Certains enfants étaient seulement observés. D’autres avaient été conçus à partir d’échantillons sélectionnés.
La marque cutanée n’était pas provoquée artificiellement. Elle apparaissait parfois chez les descendants porteurs d’une combinaison génétique précise. C’était devenu, pour les chercheurs, un indicateur visible avant même que des tests complets soient disponibles.
« Voilà pourquoi ils l’attendaient », murmurai-je.
Jason continua.
Robert avait découvert qu’Anne, notre mère, provenait justement d’une lignée étudiée par Halcyon. Ses parents l’ignoraient. Ses dossiers avaient été modifiés. Quand Robert avait compris que son propre employeur suivait la femme qu’il aimait depuis l’enfance, il avait volé une partie des archives.
Puis une phrase fit trembler la voix de Jason.
« Daniel et Claire étaient eux aussi inscrits dans le programme. »
Nous nous sommes tournés vers notre oncle.
Il regardait le sol.
« Tu le savais ? » demanda Jason.
« Pas quand j’étais enfant. »
La lettre précisait que les trois frères et sœur de la famille Carter avaient été suivis parce que leur mère appartenait à une seconde lignée recherchée. Claire avait développé très jeune des complications médicales liées à ce patrimoine génétique. Daniel portait la marque mais n’avait jamais été gravement malade. Robert ne la portait pas.
« Alors papa n’avait pas la combinaison complète », ai-je dit.
Daniel hocha la tête.
« Non. C’est probablement pour ça qu’ils l’ont laissé tranquille plus facilement. »
Mais Robert avait épousé Anne.
Et leurs enfants, Jason et moi, combinaient deux lignées que le programme avait cherché à croiser pendant des années.
Je sentis mon estomac se nouer.
« Nous étions le résultat qu’ils voulaient ? »
Daniel répondit avant la lettre.
« Potentiellement. »
Jason poursuivit la lecture. Notre père y expliquait qu’après notre naissance, il avait découvert que plusieurs médecins liés à Halcyon voulaient nous suivre discrètement. Il avait menacé de rendre publiques les archives volées. Un accord tacite s’était installé : tant qu’on nous laissait vivre normalement, il gardait le silence.
Puis notre mère était tombée malade.
Je serrai les draps entre mes doigts.
Elle était morte officiellement d’une complication cardiaque brutale. J’avais huit ans. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais remis cette version en question.
Robert écrivait pourtant qu’après sa mort, il avait acquis la conviction qu’elle avait reçu, à son insu, un traitement provenant du programme.
« Ils l’ont tuée ? » demanda Jason.
Daniel releva la tête. « Votre père n’a jamais réussi à le prouver. »
La lettre continuait. Après la mort d’Anne, Robert avait tenté de détruire ce qu’il restait de ses échantillons biologiques. Il avait découvert que certains avaient déjà été déplacés vers une autre installation. Il n’avait jamais retrouvé tout le matériel.
Puis venait l’avertissement.
Si, un jour, un enfant portant la marque apparaissait dans notre génération sans conception naturelle clairement identifiable, Robert voulait que nous supposions immédiatement que le matériel d’Anne avait été utilisé.
« Sans conception naturelle clairement identifiable », répéta Emily d’une voix blanche.
Personne ne la corrigea.
Le dernier paragraphe mentionnait la petite clé.
Elle ouvrait, selon notre père, un coffre loué sous un faux nom dans une banque située à quarante minutes de notre ville. Il avait demandé à Daniel de conserver l’enveloppe mais de ne jamais ouvrir lui-même le coffre.
« Pourquoi ? » demanda Jason.
« Il disait que moins je savais, plus j’avais de chances de rester vivant. »
Un bruit retentit dans le couloir.
Cette fois, ce n’était pas quelqu’un à notre porte. Une annonce demandait à un membre du personnel de se rendre au poste des infirmières.
Daniel regarda sa montre.
« Vale ne partira pas simplement parce que vous l’avez mis dehors. »
Jason plia la lettre.
« Alors nous allons demander la sécurité de l’hôpital. Nous garderons le bébé ici. Et dès que Sarah pourra quitter cet endroit sans risque, nous irons ouvrir ce coffre. »
Je regardai mon frère.
« Pas sans moi. »
« Tu viens d’accoucher. »
« Et j’ai porté cet enfant pendant neuf mois. Si tout cela concerne maman, je viens. »
Emily leva les yeux vers nous.
« Moi aussi. »
Jason ouvrit la bouche pour protester.
Elle le coupa.
« Tu as déjà décidé seul pendant deux semaines. Ça s’arrête maintenant. »
Il baissa les yeux.
« D’accord. »
À cet instant, le téléphone de Daniel vibra.
Il consulta l’écran.
Son visage se ferma.
« Quoi ? » demanda Jason.
Daniel nous montra le message.
Une photographie venait d’être envoyée depuis un numéro inconnu.
On y voyait le petit coffre bancaire dont notre père avait parlé.
La porte était ouverte.
À l’intérieur, il n’y avait plus rien.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Le coffre laissé par notre père avait déjà été vidé, mais une erreur du voleur nous a conduits vers le dernier témoin encore vivant
Le jour où j’ai accepté de porter l’enfant de mon frère, personne ne m’a dit ce que cachait le dernier embryon
Part 6 of 15
