Le mot resta suspendu entre les étagères.
Morte.
Je fixais Claire sans parvenir à associer ce terme définitif à la fille aux lunettes jaunes que mon esprit venait tout juste de reconstruire.
À quelques mètres de nous, un petit garçon tournait les pages d’un album en faisant courir son doigt sous les phrases. Sa mère lui chuchota quelque chose. Il rit.
Ce son rendit l’annonce de Claire encore plus irréelle.
« Quand ? »
Ma voix me sembla étrangère.
Claire tira enfin la petite chaise et s’assit.
« L’hiver qui a suivi cet été-là. »
Je calculai automatiquement.
J’avais huit ans.
Peut-être neuf.
Dix-sept années s’étaient écoulées.
« Elle était malade ? »
Claire hocha la tête.
« Depuis son enfance. »
Je me tournai vers les rayonnages, cherchant dans ma mémoire des indices que je n’avais jamais su lire.
Un fauteuil roulant ?
Des médicaments ?
Des adultes inquiets ?
Rien.
Seulement le jaune de ses lunettes et cette voix moqueuse qui me reprochait de lire lentement.
« Qu’est-ce qu’elle avait ? »
Claire hésita.
« Une maladie chronique. Elle avait des périodes relativement stables et d’autres beaucoup plus difficiles. L’été où cette photo a été prise a été l’un de ses meilleurs moments depuis longtemps. »
Je touchai le bord de la table.
Une rayure ancienne traversait le bois.
« Je ne savais rien. »
« Elle ne voulait pas que tu saches grand-chose. »
Je me retournai vivement.
« Comment ça ? »
« Nora détestait être présentée comme la petite fille malade. Partout où elle allait, les adultes demandaient comment elle se sentait avant même de lui demander ce qu’elle lisait ou ce qu’elle voulait faire. Elle en avait horreur. »
Claire regarda les étagères.
« Avec toi, elle était seulement Nora. »
Je laissai échapper un souffle.
« Tu essaies de transformer un gamin de huit ans en héros. »
Un coin de sa bouche se releva.
« Certainement pas. Tu l’as fait pleurer un jour à cause d’une partie de Uno. »
Je la regardai.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu l’avais accusée de tricher. »
« Elle trichait ? »
« Évidemment. »
Malgré moi, je souris.
Puis ce sourire disparut.
Ces anecdotes possédaient un poids étrange. Elles étaient à la fois insignifiantes et immenses. Quelqu’un avait gardé pendant presque vingt ans des détails d’une amitié dont je n’avais conservé que des ombres.
Je m’assis en face de Claire.
Mes genoux dépassaient absurdement sous la table.
« Qu’est-ce qui s’est passé à la fin de l’été ? »
Elle joignit les mains.
« Son état s’est détérioré. Notre mère a trouvé une équipe spécialisée dans une autre ville. Nora devait partir quelques semaines. »
« Et elle n’est jamais revenue. »
Claire secoua lentement la tête.
« Non. »
Elle ne pleurait pas. Peut-être avait-elle pleuré depuis longtemps tout ce qu’elle pouvait pleurer sur cette histoire.
« Au début, les médecins pensaient encore pouvoir stabiliser la situation. Puis les complications se sont accumulées. Elle a passé l’automne presque entièrement à l’hôpital. »
Je baissai les yeux.
Une autre image tenta de remonter.
Une chaise vide.
Moi attendant devant la porte de la bibliothèque.
Était-ce réel ?
Je n’en savais rien.
« Personne ne me l’a dit. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Ta famille avait déménagé peu après. »
Cela réveilla un souvenir plus net.
Mon père avait obtenu un poste dans une autre ville. Nous avions emballé notre maison en quelques semaines. À huit ans, j’avais vécu ce déménagement comme une catastrophe complète pendant environ trois jours, puis j’avais découvert une nouvelle cour d’école et d’autres enfants.
« Ma mère savait ? »
« Je n’en suis pas certaine. »
« Tu n’as jamais essayé de la contacter ? »
« À l’époque ? Non. Je ne savais même pas comment vous retrouver. »
Je relevai la tête.
« Mais tu savais que j’existais. »
« Oui. »
« Tu connaissais mon prénom. »
« Ethan. Rien de plus. »
Elle frotta ses pouces l’un contre l’autre.
« Je savais que ta mère venait parfois te chercher dans une voiture rouge. Je savais que vous aviez déménagé. Je savais à peu près ton âge. C’était tout. »
Je pensai aux réseaux sociaux, aux moteurs de recherche, aux millions de profils portant les mêmes prénoms.
« Et tu m’as cherché ? »
« Pas tout de suite. »
« Quand alors ? »
Elle regarda la photo posée entre nous.
« Plusieurs années plus tard. »
Je ressentis une nouvelle tension.
« Pourquoi plusieurs années plus tard ? »
« Parce que j’avais grandi avec l’idée que Nora avait laissé des morceaux d’elle dans plusieurs vies. La mienne. Celle de notre mère. La tienne. Plus je vieillissais, plus ça me semblait étrange que tu ignores ce qu’elle était devenue. »
Je ne savais pas quoi répondre.
Claire poursuivit.
« J’ai tenté de retrouver un Ethan qui avait fréquenté cette bibliothèque cet été-là. Sans nom de famille, ça ne menait nulle part. »
« Jusqu’à Tinder. »
Elle acquiesça.
« Jusqu’à Tinder. »
Je ris nerveusement.
« Tu comprends à quel point cette phrase est absurde ? »
« Oui. »
« Tu fais défiler des profils et soudain tu vois le gamin d’une vieille photo familiale dix-sept ans plus tard ? »
« En gros. »
« Comment as-tu été certaine que c’était moi ? »
« Je ne l’étais pas au début. »
Elle tira la photographie vers elle.
« Ton visage avait changé. Mais certains traits étaient reconnaissables. Et ton profil mentionnait que tu avais grandi ici avant de déménager. »
Je me souvenais de cette phrase. Trois mots dans ma description. Rien qui m’avait paru important.
« Alors tu as regardé mes autres photos. »
« Oui. »
« Tu m’as recherché ailleurs ? »
Elle hésita.
C’était suffisant.
« Claire. »
« J’ai vérifié ton nom complet après avoir vu ton profil. »
Je me redressai.
« Donc tu connaissais aussi mon nom avant notre premier rendez-vous. »
« Oui. »
La colère que j’avais momentanément oubliée revint.
« Et tu ne t’es jamais dit qu’à ce stade, tu devais me prévenir avant de me rencontrer ? »
« Si. »
« Alors pourquoi ne pas l’avoir fait dans ton premier message ? »
« Parce que je ne voulais pas t’annoncer la mort d’une amie d’enfance sur une application de rencontres. »
« Tu aurais pu dire que tu connaissais quelqu’un de mon passé. »
« Oui. »
« Tu ne l’as pas fait. »
« Non. »
Chaque réponse courte m’énervait davantage, précisément parce qu’elle refusait de se défendre.
Je me levai.
« Quel était ton plan ? »
Claire leva les yeux.
« Te rencontrer une fois. »
« Une fois ? »
« Prendre un café. T’expliquer qui était Nora. Te dire qu’elle était morte. Et te remercier. »
« Me remercier de quoi ? »
Elle prit une seconde.
« D’avoir été son ami. »
Je détournai le regard.
Je n’étais pas prêt à recevoir cette gratitude.
« Après ça ? »
« Rien. »
« Rien ? »
« Je pensais qu’on finirait le café, qu’on se dirait au revoir et qu’on ne se reverrait probablement jamais. »
Je me souvenais parfaitement de ce premier rendez-vous.
Le café était presque vide lorsque j’étais arrivé. Claire avait déjà choisi une table près de la fenêtre. Elle avait porté un pull noir et une montre en argent. J’avais été nerveux pendant trois minutes, puis elle avait fait une remarque sur la chanson atroce diffusée dans les haut-parleurs.
Après cela, tout avait été facile.
« Pourtant tu ne m’as rien dit sur Nora. »
« Non. »
« À quel moment as-tu changé de plan ? »
Claire souffla.
« Je ne sais pas exactement. »
« Essaie. »
« Peut-être au bout d’une heure. »
Je la fixai.
« Une heure ? »
« J’avais préparé mentalement ce que je voulais dire. Mais chaque fois que j’allais le faire, tu posais une nouvelle question. Ou tu racontais quelque chose. »
« Ce n’est pas une excuse. »
« Je ne dis pas que ça en est une. »
Elle passa une main sur son front.
« Je me suis dit que je t’en parlerais avant de partir. Puis tu as commandé autre chose. »
Je revis le serveur venir nous prévenir que la cuisine fermait.
« Et ensuite ? »
« Tu m’as demandé mon numéro. »
« Et tu l’as donné. »
« Oui. »
« Et au deuxième rendez-vous ? »
Claire détourna les yeux.
Je compris avant qu’elle réponde.
« Tu as eu peur. »
Elle ne nia pas.
« Au début, j’avais surtout peur que tu penses que j’avais organisé tout ça pour me rapprocher de toi. »
« Tu avais organisé une rencontre pour te rapprocher de moi. »
« Pour te parler. Pas pour… ça. »
Son geste vague entre nous m’irrita.
« Cette relation ? »
« Oui. »
« Mais elle existe quand même. »
« Oui. »
Je fis quelques pas jusqu’à l’étagère des livres d’aventure.
Un volume aux couleurs vives attira mon attention sans raison apparente.
Je le sortis.
Ce n’était pas celui que je cherchais.
Je le remis en place.
« Est-ce que tu serais sortie avec moi si Nora n’avait jamais existé ? »
Le silence de Claire dura trop longtemps.
Je me retournai.
Elle me regardait avec une honnêteté qui, pour une fois, me fit presque regretter d’avoir posé la question.
« Je ne sais pas. »
Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine.
« Très rassurant. »
« Tu voulais la vérité. »
« Oui. »
« Alors la vérité, c’est que je ne sais pas si je me serais arrêtée sur ton profil assez longtemps pour découvrir qui tu étais. »
Je détournai le regard.
La différence d’âge, jusque-là presque abstraite, s’imposa soudain entre nous. Elle avait vingt ans de plus. Une autre histoire l’avait conduite vers moi.
Peut-être que sans Nora, nous n’aurions jamais parlé.
Claire continua doucement.
« Mais Nora m’a conduite à ce premier café. Elle ne m’a pas fait rester. »
Je gardai le dos tourné.
« Ça ne change pas le début. »
« Non. »
« Tu aurais pu me le dire le lendemain. »
« Oui. »
« Ou la semaine suivante. »
« Oui. »
Je me retournai.
« Pourquoi ne l’as-tu jamais fait ? »
Cette fois, son visage changea.
Plus de prudence.
Plus de justification.
Seulement de la fatigue.
« Parce qu’après quelque temps, j’ai eu peur de te perdre. »
Je restai silencieux.
C’était la première réponse de la soirée qui ne se cachait derrière aucune intention honorable.
Elle continua.
« Chaque semaine où je ne te disais rien rendait la conversation plus difficile. À un mois, j’avais honte d’avoir attendu un mois. À trois mois, j’avais encore plus honte. Et ensuite… »
« Six mois. »
« Oui. »
Je pris la photographie.
Mes doigts plièrent légèrement un coin. Je le lissai aussitôt.
« Tu as décidé à ma place de ce que j’avais le droit de savoir. »
Claire baissa les yeux.
« Oui. »
« Tu as protégé notre relation en me laissant vivre dans une version fausse de son début. »
« Oui. »
Je détestais qu’elle soit d’accord.
J’aurais presque préféré une dispute.
Je regardai encore Nora.
Une enfant qui savait tricher au Uno.
Une enfant qui sautait des pages.
Une enfant qui était morte tandis que je découvrais probablement une nouvelle chambre dans une nouvelle maison.
Quelque chose me poussait à partir.
Quelque chose d’autre refusait de quitter cette pièce.
« J’ai besoin d’être seul. »
Claire se leva immédiatement.
« Je peux prendre un taxi. Tu gardes la voiture. »
« Non. »
Elle s’immobilisa.
« Reste ici. »
« Tu es sûr ? »
« Non. »
Elle attendit.
« Mais reste quand même. »
Claire hocha la tête.
Je sortis de la salle des enfants, traversai la bibliothèque et poussai les portes vitrées.
L’air de la nuit était plus froid que prévu.
Je descendis les marches vers la cour.
À mi-chemin, un souvenir surgit.
Nora avait fermé un livre avec colère.
J’étais debout devant elle.
Je l’entendais presque.
Je m’entendis surtout moi.
Une voix d’enfant, furieuse, disant que si elle voulait aller trop vite, elle n’avait qu’à finir le livre toute seule.
Je m’arrêtai brutalement.
Mes doigts se resserrèrent autour de la photographie.
Une pensée me transperça.
Et si ces mots avaient été les derniers que je lui avais adressés ?
Je sortis mon téléphone.
Mes mains tremblaient assez pour que je tape deux fois son prénom avant de réussir.
« Claire. Viens dehors, s’il te plaît. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Un souvenir de ma dernière dispute avec Nora m’a obligé à poser la question que Claire redoutait depuis dix-sept ans
Le soir de son anniversaire, une vieille photographie cachée sous le canapé a brusquement changé tout ce que je croyais savoir
Part 2 of 15
