Marc entra dans la chambre de Léa le lendemain matin avec le visage d’un homme qui avait longuement répété ce qu’il allait dire. Il avait changé de vêtements depuis son séjour dans le Sud, mais le bronzage sur son front et la marque claire laissée par sa montre trahissaient plusieurs journées passées au soleil.
Martine le suivait.
Sophie fermait la marche.
En les voyant apparaître tous les trois ensemble, Chloé comprit immédiatement que leur arrivée n’était pas improvisée.
Léa dormait encore. Les médecins avaient décidé de la garder une nuit supplémentaire afin de surveiller sa réhydratation et sa fièvre.
Marc fit deux pas vers le lit.
« Comment elle va ? »
C’étaient enfin les mots qu’il aurait dû prononcer la veille.
Ils arrivèrent près de quinze heures trop tard.
Chloé se leva.
« Tu ne t’approches pas d’elle avant que l’assistante sociale soit là. »
Marc la fixa.
« Pardon ? »
« Tu as compris. »
Martine posa son sac sur une chaise avec un soupir agacé.
« Chloé, ça suffit. Tout le monde est bouleversé. On a fait cinq heures de route pendant la nuit. »
« Léa a passé presque deux jours toute seule. »
« Ce n’était pas prévu comme ça. »
Chloé tourna la tête vers elle.
« Qu’est-ce qui était prévu ? »
Martine ouvrit la bouche, puis regarda Marc.
Ce mouvement fut bref, presque invisible.
Chloé le vit.
Sophie intervint.
« Maman devait dormir chez vous. »
Martine fronça les sourcils.
« Moi ? Marc m’avait dit que Sophie passerait prendre Léa. »
Sophie se raidit.
« Tu m’avais dit que tu t’en occupais jusqu’au lendemain. »
Marc leva les mains.
« Voilà. C’est exactement ce qui s’est passé. Un malentendu. »
Chloé ne dit rien.
Trois personnes.
Trois versions différentes.
Et pourtant, la même conclusion : personne ne devait être responsable.
Marc s’approcha d’elle.
« Tu es rentrée sans prévenir, tu as paniqué et maintenant tu transformes une erreur d’organisation en affaire criminelle. »
Chloé le regarda longuement.
« Notre fille avait cinq ans quand tu es parti, Marc. »
« Je sais quel âge a ma fille. »
« Alors explique-moi quelle organisation permet à trois adultes de quitter une maison sans savoir lequel d’entre eux garde une enfant de cinq ans. »
Sophie détourna les yeux.
Martine pinça les lèvres.
Marc, lui, changea de stratégie.
« Et toi ? »
Chloé reconnut immédiatement le ton.
Celui qu’il employait lorsqu’il voulait déplacer une conversation vers une faute qu’elle aurait commise.
« Moi quoi ? »
« Tu pars plusieurs mois. Tu acceptes des missions à l’étranger. Tu n’es pas là pour les anniversaires, les réunions d’école, les fièvres de trois heures du matin. Et tu arrives maintenant en mère parfaite ? »
Le coup aurait fonctionné quelques mois plus tôt.
Chloé aurait expliqué, justifié, rappelé que Marc avait accepté ses missions, que son travail était connu avant leur mariage, qu’elle refusait parfois des affectations précisément pour rester avec Léa.
Cette fois, elle ne lui donna rien.
« Tu as laissé notre enfant seule. »
« Je croyais qu’elle était avec ma mère. »
« Ta mère dit qu’elle croyait qu’elle était avec Sophie. »
« Justement. Il y a eu confusion. »
« Et la montre de Léa ? »
Le visage de Marc changea.
À peine.
Mais Chloé le vit encore.
« Quelle montre ? »
« Celle avec laquelle elle pouvait m’appeler. Tu l’as prise avant de partir. »
« Elle ne fonctionnait plus. »
« Elle m’a dit que tu devais la recharger. »
« Oui. C’est bien ce que je viens de dire. »
« Alors où est-elle ? »
Marc ne répondit pas.
L’arrivée de l’assistante sociale interrompit l’échange.
Une femme d’une cinquantaine d’années nommée Madame Renault entra avec un dossier sous le bras. Deux policiers se tenaient dans le couloir.
Elle demanda à parler séparément aux adultes.
Marc protesta.
Martine demanda si c’était vraiment nécessaire.
Sophie ne dit rien.
Chloé accepta immédiatement.
Lorsque vint son tour, elle décrivit exactement ce qu’elle avait découvert : la maison silencieuse, le réfrigérateur vide, l’état de Léa, les paroles de l’enfant, l’absence de montre et l’appel de Marc.
Madame Renault prit des notes sans commentaire.
« Votre relation avec votre mari était-elle conflictuelle avant votre départ ? »
Chloé réfléchit.
« Pas au point où j’aurais imaginé ça. »
« Des problèmes financiers ? »
« Aucun dont j’aie connaissance. »
« Qui gère les comptes ? »
« Nous avons un compte commun pour les dépenses courantes. J’ai aussi des comptes personnels. »
« Votre mari y a accès ? »
« Non. »
Madame Renault releva les yeux.
« Il vous a demandé pourquoi sa carte ne fonctionnait plus. De quelle carte parlait-il ? »
Chloé fronça les sourcils.
Elle avait bloqué par précaution la carte liée au compte commun après avoir découvert Léa. Mais la formulation de Marc lui revint soudain.
Ma carte.
Pas notre compte.
« Celle du compte commun, je suppose. »
Le mot suppose resta suspendu entre elles.
Plus tard, Marc produisit des captures d’écran.
Il les présenta comme s’il apportait la pièce capable de clore toute discussion.
« Regardez ça. Chloé savait très bien que Léa pouvait rester quelques heures seule. »
Il tendit son téléphone à Madame Renault.
Chloé se pencha.
Son nom apparaissait en haut de la conversation.
Sa photo aussi.
Le message affiché datait de trois semaines auparavant.
Léa devient autonome. Si ta mère est en retard, inutile de paniquer. Elle peut rester quelques heures tranquille avec la télévision.
Chloé sentit un frisson courir le long de ses bras.
« Je n’ai jamais écrit ça. »
Marc eut un petit rire incrédule.
« Bien sûr. »
Il fit défiler l’écran.
Un autre message apparaissait.
Dis à Martine qu’elle n’a pas besoin de dormir sur place chaque soir. Léa sait se débrouiller.
Chloé prit une longue inspiration.
La construction des phrases lui ressemblait.
Même ponctuation sobre.
Même habitude d’écrire le prénom de Martine plutôt que « ta mère ».
Madame Renault lui demanda :
« Vous êtes certaine ? »
« Absolument. »
Marc écarta les bras.
« Alors quelqu’un imite aussi sa manière d’écrire maintenant ? »
Chloé le regarda.
Et se souvint.
Avant son départ, elle avait laissé son ordinateur portable personnel dans le bureau.
La session de messagerie restait souvent ouverte.
Marc connaissait le code de l’appareil parce qu’il l’avait utilisé plusieurs fois pour imprimer des documents.
« Où est mon ordinateur ? »
Marc fronça les sourcils.
« Quoi ? »
« Mon portable. Celui du bureau. »
« À la maison, j’imagine. »
« Tu l’as utilisé ? »
« Peut-être. Pour imprimer des papiers. Je ne sais plus. »
Chloé se tourna vers l’un des policiers.
« Je veux que cet ordinateur soit examiné. »
Marc souffla.
« C’est ridicule. »
« Alors tu n’as aucune raison de t’y opposer. »
Un peu plus tard, les médecins autorisèrent Léa à manger un petit repas. Chloé resta près d’elle pendant qu’elle avalait lentement une purée et quelques morceaux de poulet.
L’enfant observa plusieurs fois le plateau.
Puis elle prit discrètement un petit pain emballé et le glissa sous sa couverture.
Chloé sentit sa gorge se serrer.
Elle ne la gronda pas.
Elle ne lui demanda même pas pourquoi.
Elle posa simplement un deuxième petit pain près du premier.
« Tu peux les garder si tu veux. »
Léa releva les yeux.
« Pour demain ? »
« Oui. Mais demain, il y aura encore à manger. »
L’enfant sembla vouloir croire cette phrase sans y parvenir complètement.
Dans le couloir, Marc parlait à Martine.
Chloé n’entendit qu’un fragment lorsqu’elle sortit chercher un café.
« … si elle commence à fouiller les comptes… »
Marc aperçut Chloé et s’interrompit.
Martine se tourna vers la fenêtre.
Chloé posa lentement son gobelet sur une tablette murale.
« Quels comptes ? »
Marc secoua la tête.
« Je parlais de nos dépenses. »
« Pourquoi est-ce que je fouillerais dans nos dépenses ? »
« Parce que tu es en train de devenir paranoïaque. »
Chloé ne répondit pas.
Elle retourna dans la chambre, prit son téléphone et consulta l’application bancaire.
Le compte commun affichait plusieurs transactions qu’elle n’avait pas remarquées pendant sa mission.
Restaurants.
Hôtels.
Locations de voiture.
Montants élevés mais pas suffisamment extraordinaires pour déclencher une alerte.
Puis elle vit trois virements.
Neuf mille euros.
Douze mille cinq cents.
Sept mille huit cents.
Tous envoyés vers une société dont le nom ne lui disait rien.
Elle fit une capture d’écran.
Ensuite, elle appela son conseiller bancaire.
Il ne répondit pas.
Elle laissa un message.
« Monsieur Delmas, c’est Chloé Vernier. Je viens de remarquer plusieurs mouvements inhabituels. Je veux que toute opération importante soit suspendue jusqu’à nouvel ordre. Rappelez-moi dès que possible. »
Marc revint dans la chambre dix minutes plus tard.
« Tu viens de faire quoi ? »
« Pourquoi ? »
« J’ai reçu une notification de la banque. »
Chloé sentit son attention se resserrer.
« Quelle notification ? »
Marc hésita.
« Une vérification de sécurité. »
« Pour quel compte ? »
« Le nôtre. »
Elle le regarda.
« Je n’ai demandé aucune vérification sur le compte commun. J’ai seulement laissé un message à mon conseiller. »
Le visage de Marc se vida légèrement de sa couleur.
À cet instant, le téléphone de Chloé vibra.
Monsieur Delmas.
Elle décrocha devant son mari.
« Madame Vernier ? Je suis content de vous joindre. J’allais justement vous appeler au sujet du dossier immobilier. »
Chloé fixa Marc.
« Quel dossier immobilier ? »
Un silence étonné répondit à l’autre bout.
« Celui concernant votre maison. La demande de financement déposée par votre époux avec votre procuration. »
Chloé ne bougea plus.
Marc, lui, recula d’un pas.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Une procuration datée pendant une opération militaire révèle que l’abandon de Léa pourrait n’être qu’un élément d’un plan beaucoup plus vaste
Trois semaines avant la date prévue, Chloé pousse sa porte et comprend que quelque chose d’impardonnable s’est produit dans son absence
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