PARTIE 2 : Mon fils de 18 ans a donné un morceau

Le mercredi matin, j’ai su que pendant treize ans j’avais raconté une histoire dont il manquait la moitié.

Je ne l’ai pas su d’un coup. Je l’ai su en trois fois, avec trois personnes, dans trois endroits du CHU de Lille.

À 6 h, j’avais appelé mon cadre pour poser cinq jours. Il a dit oui sans poser de question. Ça m’a fait drôle. J’ai déposé Léa au lycée à 8 h 05. Elle a dit « t’inquiète » en claquant la portière, et elle est entrée sans se retourner, son sac sur une seule épaule.

À 9 h, j’étais dans le hall de la réanimation chirurgicale. L’odeur de gel hydroalcoolique m’a prise à la gorge avant même la porte.

Josiane m’a reconnue tout de suite. Des cheveux plus gris, la même paire de lunettes remontée sur le front.

« Sandrine. Je me demandais quand vous viendriez. »

« Vous saviez que je viendrais ? »

« Je savais qu’un jour quelqu’un viendrait. Je n’aurais pas dit que ce serait vous. »

« Le dossier de Théo, j’ai dit. La personne de confiance. »

Elle n’a pas demandé pourquoi. Elle est allée à l’armoire du fond, a sorti un classeur gris dont la tranche s’était décolorée, et l’a posé devant moi. Le formulaire était dedans, sur du papier devenu jaune. Une case cochée. Un nom écrit à la main : Christophe. À côté, « père de la receveuse », en lettres appliquées.

L’écriture de Théo, les t barrés bas.

« Il est venu, j’ai dit. Il est venu à l’hôpital. »

« Trois nuits, a répondu Josiane. Je vous montre. »

Elle a ouvert un cahier à spirale, le registre des visites. Des lignes à la main, des heures, des signatures. Elle a posé son doigt sur trois d’entre elles. Du 15 au 16 mars. Du 16 au 17. Du 17 au 18.

De 2 h 10 à 4 h 40, chaque fois.

« Il montait quand le service dormait. Je l’ai laissé faire. »

« Pendant que moi, je dormais. »

« Dans le fauteuil de Léa, deux étages plus haut. » Elle a retiré ses lunettes. « Je vous ai mis une couverture la deuxième nuit. Vous vous en souvenez ? »

Je ne m’en souvenais pas. Je me souvenais d’avoir eu chaud en me réveillant. Je n’avais jamais demandé pourquoi.

J’ai regardé les trois signatures. Trois nuits, trois fois deux heures trente. J’ai calculé dans ma tête. Sept heures et demie. Sept heures et demie que mon fils avait passées avec un homme que je haïssais, et moi à l’étage, la bouche ouverte contre le dossier d’un fauteuil de pédiatrie.

« Josiane, le docteur Moreau est là ? »

« Il reçoit entre deux consultations. Je vous accompagne. »

Le bureau du docteur Moreau n’avait pas changé non plus. Les mêmes dossiers en piles, la même plante morte sur le rebord. Lui, il avait vieilli d’un coup. Un gobelet de distributeur dans la main, la blouse froissée, une retraite qu’on devinait proche.

Je ne me suis pas assise.

« Un sur dix. C’est vrai ? »

Il a posé son gobelet. Il ne m’a pas demandé de quoi je parlais.

« C’est le chiffre que j’ai donné à Théo, madame. Donneur vivant. Le comité avait validé le dossier. Le juge l’a entendu seul pour le consentement. Il a signé trois fois, de sa main. »

« Et vous m’avez rien dit. »

« Il m’a demandé de ne rien dire. Il m’a fait promettre. »

« Et vous avez promis. »

« Il avait dix-huit ans, madame. Il me regardait comme un adulte qui parle à un autre adulte. » Il a passé la main sur son front. « Je n’ai jamais été aussi mal à l’aise d’obéir à quelqu’un. J’ai gardé ça treize ans. Chaque mois de mars. »

Je n’ai pas crié. J’avais prévu de crier, dans la Clio, sur la route de Lille, pendant tout le trajet. Mais devant lui, je n’ai pas pu. Ses mains tremblaient plus que les miennes.

Dans le couloir, Josiane m’a rattrapée par la manche.

« Sandrine. Il y a autre chose. »

Je me suis arrêtée.

« Il y a deux mois, un homme a appelé le standard. Il voulait savoir si Théo était “bien décédé”. C’est le mot qu’il a employé. Il disait être l’oncle. »

« Théo n’avait pas d’oncle. »

« C’est ce que j’ai répondu. Il a raccroché. J’ai noté la date sur un post-it, je l’ai gardé. »

Elle l’a sorti de sa poche de blouse. Un post-it jaune, plié en deux. Une date du mois d’août, et en dessous, un mot : « oncle ? ».

Je suis ressortie sans dire merci. Je ne sais pas pourquoi. Je pense que j’avais peur de dire autre chose.

Sur le parking visiteurs, j’ai tourné la clé. Rien. Une deuxième fois. Un clic-clic sec. La Clio ne démarre qu’un matin sur deux, et ce matin-là, on était dans les mauvais jours.

Au troisième essai, quelqu’un a frappé à la vitre.

Je me suis tournée. Christophe, essoufflé, le col de son blouson relevé. Il avait pris le bus. Deux changements, il me l’a dit après.

J’ai baissé la vitre de trois centimètres.

« Je vais te dire comment il est mort, a-t-il dit. Pas comme on te l’a dit. »

« Elle dort enfin. »

C’est la dernière chose que mon fils a dite de moi.

Je l’ai apprise assise dans la Clio, sur le parking visiteurs du CHU, les mains sur le volant, la clé enfin tournée au quatrième essai. Le moteur tournait. On n’a pas bougé.

Christophe était à la place du passager. Il avait refermé la portière avec précaution, comme on le fait dans la voiture de quelqu’un qui peut vous mettre dehors.

« Là, a-t-il dit en montrant le bitume devant nous. C’est là que j’ai attendu quatre jours, en mars, avant l’opération. Théo est descendu me chercher en pyjama d’hôpital, avec son bracelet. Il m’a dit : “Viens. Je te montre où je dors.” »

« Dis-moi, j’ai dit. Maintenant. »

« La nuit du 17 au 18. J’étais dans sa chambre depuis 2 h 10. Il dormait, il avait des tuyaux partout. Il faisait un bruit de machine, tu sais, le bip. À 3 h 12, à l’horloge du couloir, il a ouvert les yeux. »

« Il avait repris connaissance ? »

« Onze minutes. Je les ai comptées sur ma montre. Il m’a reconnu. Il a pas dit “Papa”. Il a dit : “Maman ?” »

J’ai gardé les yeux sur le pare-brise. Une femme traversait le parking avec un sac de linge, un enfant accroché à sa main.

« Et toi ? »

« J’ai voulu monter te chercher. J’étais déjà debout. Deux étages, je savais où tu dormais, Josiane m’avait dit. »

« Et ? »

« Il m’a attrapé la manche. Il avait plus de force dans les doigts que dans la voix. Il a dit : “Laisse-la dormir. Elle dort enfin.” »

J’ai tapé sur le volant. Une fois, deux fois, trois fois, avec le plat de la main. Le klaxon a retenti. Une dame sur le trottoir a sursauté.

Puis j’ai tapé sur l’épaule de Christophe. Avec le poing, cette fois. Il n’a pas bougé.

« T’avais qu’à me réveiller, j’ai dit. T’avais qu’à me réveiller, putain. »

« Je sais. »

« Je serais montée. J’aurais pu lui dire… »

« Je sais, Sandrine. Frappe encore si tu veux. »

Je n’ai pas frappé. Je me suis mise à regarder mes jointures, qui avaient blanchi.

C’était vrai que je dormais. Trois nuits que je ne dormais plus, et cette nuit-là j’avais fini par tomber. Il l’avait vu. Mon fils, à dix-huit ans, avec des tuyaux plein les bras, avait pensé à mon sommeil avant de penser à lui.

« Il a dit autre chose, a murmuré Christophe. Avant de fermer les yeux. »

« Quoi ? »

« “Dis à Léa qu’elle a le droit de rire comme moi.” »

Je n’ai rien répondu.

J’ai pensé à toutes les fois où je suis sortie de la cuisine quand Léa riait. Les assiettes que je rangeais en faisant du bruit. Le couloir. La salle de bains, où je faisais couler l’eau. Léa n’avait jamais rien dit. Elle avait dû le remarquer dès ses sept ans.

Théo l’avait vu avant moi. Il avait su, de son lit, ce que j’allais faire pendant treize ans.

« Je lui ai dit que je le ferais, a dit Christophe. Je le dirais à Léa. Mais je pouvais pas, pas avant. C’était la promesse. »

« Quelle promesse ? »

« Il y en avait trois. »

J’ai sorti de mon sac la lettre « Maman ». Le ticket Leclerc dépassait toujours. Je l’ai pris, je l’ai posé sur mon genou, et j’ai lu à voix haute :

« 4 mars. 19 h 48. Treize enveloppes. Un stylo bille noir. Un paquet de ballons. »

Il a hoché la tête.

« Le lendemain, il est venu me trouver à Dunkerque, le sac du Leclerc sur les genoux. Il avait tout acheté la veille. Il a écrit les treize cartes en trois nuits. Il m’a dit : “Une par an, le 14 octobre. Pas avant.” »

« Les trois promesses. »

« Garder la boîte. » Il a compté sur ses doigts brûlés. « Rester sobre. Et ne pas reparaître avant les dix-huit ans de Léa. »

« Sobre. »

« Quand je suis parti, je buvais, Sandrine. Je buvais tous les soirs. Théo m’a dit que si je voulais revenir un jour, je devais d’abord être quelqu’un qu’on peut regarder en face. »

« Et tu l’as été. »

« Treize ans. Pas un verre. »

Je l’ai regardé pour de bon. Le col du blouson, la peau grise. Un homme qui avait passé treize ans à tenir trois promesses faites à un gamin de dix-huit ans.

Je ne sais pas si je lui pardonnais. Je savais que je n’arrivais plus à le détester.

Le téléphone a vibré dans sa poche. Pas une sonnerie, un bourdonnement sec, contre sa cuisse. Il a sorti le Nokia, l’a ouvert, et il me l’a tendu sans un mot.

Un nouveau message. Même numéro que celui du matin.

« Jeudi, j’ai le temps. Vendredi aussi. Samedi, plus. »

J’ai compté sur mes doigts, comme lui. Jeudi, vendredi, samedi.

Plus que trois jours.

« Sandrine, c’est Manon. Excusez-moi, il est tard. J’ai essayé d’écrire, j’y arrive pas, du coup j’parle. Faut que je vous dise un truc sur mon père. Il s’appelle Ludovic. Je crois que c’est lui, dans votre histoire. Enfin, je sais que c’est lui. Je suis dans l’escalier, au troisième étage. Je monte pas si vous voulez pas. »

Message reçu mercredi, 23 h 38.

Je l’ai écouté deux fois, le téléphone posé sur la toile cirée.

J’étais en train de manger des restes de pâtes froides, debout, la fourchette dans le Tupperware. La lampe de la cuisine grésillait.

Christophe était reparti à 21 h, vers sa chambre au-dessus du tabac. Il avait voulu rester sur le palier. Je lui avais dit non, qu’il fallait que je réfléchisse. Léa était dans la sienne, la porte entrouverte. J’entendais le frigo, et rien d’autre.

J’ai ouvert la porte d’entrée sans allumer la minuterie.

Manon était assise sur la dernière marche, la capuche sur la tête. Elle tenait un mouchoir en papier roulé en boule dans chaque main.

« Je savais pas si vous alliez ouvrir. »

« Entre. »

« Non. Je reste là. »

« Il est minuit moins vingt, Manon. »

Elle a haussé les épaules. Je me suis assise sur la marche du dessus. Mes genoux ont craqué. Ça sentait l’humidité et le chou, comme tous les soirs sur ce palier.

« Il est sorti en mars, a-t-elle dit. Prison. Six ans. On m’avait dit qu’il travaillait loin. »

« Et tu l’as revu quand ? »

« En avril. Il m’attendait devant le lycée, avec sa camionnette blanche. Il m’a donné vingt euros. Après, il est revenu toutes les semaines. »

Je n’ai rien dit. J’avais peur pour elle, cette gamine, et je ne savais pas par où commencer.

« Il est comment, avec toi ? »

« Gentil. C’est ça le problème. Il m’appelle ma puce, il repasse ses chemises lui-même, il dit merci au facteur. » Elle a ri, un petit rire qui s’est cassé. « Il hausse jamais la voix. Jamais. Même quand j’ai claqué la porte de la camionnette, il a juste attendu que je revienne. »

Je connaissais ce genre d’homme. J’en avais soigné deux, la nuit, en gériatrie. Les plus polis étaient les pires.

« Il posait des questions normales, a repris Manon. Comment elle va, Léa. Où elle habite. Quand c’est son anniv. Ce qu’elle fait le samedi. »

« Et tu as répondu. »

« Le quatrième, rue des Lilas. Le 14 octobre. La boulangerie, de huit heures à une heure. » Elle a reniflé. « Je croyais qu’il voulait voir mes amies. Rattraper le temps, je sais pas. »

Derrière moi, le parquet a craqué.

Léa était dans l’embrasure, en T-shirt, pieds nus. Elle tenait son bol de café vide. Elle était là depuis un moment.

« Il voulait pas voir tes amies, Manon. »

« Léa… »

« La photo devant la boulangerie. Qui l’a prise ? »

Manon a regardé ses mouchoirs.

« Enzo. Mon cousin. C’est mon père qui lui a dit. Samedi, devant la boulangerie. Moi, je savais pas pourquoi. »

« Il t’a dit quoi, Enzo ? »

« Que c’était pour Tonton. Enzo, il pose jamais de questions. »

Léa a serré le bol à deux mains. Je voyais ses jointures.

« Moi non plus, j’en poserai plus, a-t-elle dit. Je te pardonne pas. Je dis pas jamais. Je dis pas ce soir. »

Elle est retournée dans sa chambre. La porte est restée entrouverte, comme avant. Je n’ai pas osé la refermer.

Manon tremblait. J’ai retiré mon gilet de laine, celui du dimanche, avec un bouton qui pendouille. Je le lui ai posé sur les épaules. Elle ne l’a pas repoussé.

« Tu veux dormir ici ? Le canapé est libre. »

« Faut que je rentre avant une heure. Sinon il se pose des questions. »

« Tu retournes chez lui. »

« Où vous voulez que j’aille, Sandrine ? »

Je n’avais pas de réponse. Je ne sais pas ce que j’aurais dû lui dire, ce soir-là.

« Il y a encore un truc, a-t-elle dit à voix basse. Chez lui, il a un carnet. Noir, à carreaux. »

« Un carnet de comptes. »

« Il l’ouvre tous les soirs à la table de la cuisine, avant de manger. Il écrit des noms avec un petit stylo. L’autre jour j’ai voulu regarder. Il a fermé le carnet. Il a pas crié. Il m’a juste regardée. »

Je ne sais pas pourquoi ça m’a fait plus peur que le texto. Un homme qui ne hausse jamais le ton, et qui note.

Un carnet de comptes, de ceux qu’on achète 2,50 € chez le buraliste. Je me suis dit que j’en avais un dans le tiroir du buffet, pour les fins de mois. Le mien ne faisait peur à personne.

« Il t’a demandé autre chose ? »

Manon a serré mon gilet contre elle. Elle regardait le mur, là où la peinture s’écaille sous la rampe.

Puis elle a tourné la tête vers la chambre de Léa et elle a parlé plus fort, pour que ça passe par la porte entrouverte.

« Il m’a demandé de dire si Christophe avait une boîte à gâteaux. À la fête, j’ai vu celle-là sur ta table. À 19 h 02, je lui ai écrit que je l’avais vue. »

PARTIE 3

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Mon fils de 18 ans a donné un morceau de son foie à sa petite sœur de 5 ans. Il n’est jamais rentré de l’hôpital.

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