Jeudi, 6 h 50. Je n’avais pas dormi.
J’avais fait le café à 5 h. J’avais plié les torchons, deux fois. Le message de Manon tournait dans ma tête, avec son heure : 19 h 02.
Christophe a sonné à 6 h 45. Il avait acheté une baguette, 1,20 €, qu’il tenait comme un bouquet. Je l’ai fait asseoir au bout de la table.
Léa est sortie de sa chambre en pull trop grand, les cheveux en bataille. Elle n’a pas dit bonjour. Elle a regardé la baguette, puis lui.
« T’as bien dormi ? »
« Léa, laisse-le déjeuner… »
« Non, maman. » Elle s’est assise en face de lui. « Trois nuits, vous étiez à l’hôpital. Vous l’avez vu, il parlait, il respirait. Et vous avez rien dit à ma mère. »
Christophe a posé sa tasse.
« Il m’avait demandé. »
« Il avait dix-huit ans. Vous en aviez quarante. »
« Il savait ce qu’il voulait. »
« Il est mort. » Elle ne m’a pas regardée. « Elle dormait deux étages plus haut dans un fauteuil, et vous le saviez. Vous l’avez laissé mourir sans la prévenir. »
Christophe n’a pas répondu. Il a regardé ses mains, les brûlures blanches sur le dos, comme s’il cherchait quelqu’un d’autre à qui les montrer.
Je n’ai rien dit non plus. Pendant treize ans, je m’étais raconté la même phrase à propos de Théo. C’était son choix. Je la reconnaissais, dans la bouche de ma fille, retournée contre moi.
Léa a sorti une enveloppe de la poche de son pull.
Un 19, écrit au stylo bille noir. Elle avait déjà passé le pouce sous la patte.
« Léa. Pas avant le 14 octobre de l’an prochain. C’était la règle. »
« La règle, elle est à qui ? À lui ? »
Elle a lu à voix haute, sans trembler.
« Petite sœur, si tu lis ça avant le 14 octobre de l’an prochain, c’est que Papa a failli ou que Maman a craqué. Dans les deux cas, pardonne-leur. »
Elle a plié la carte en quatre et l’a glissée dans sa poche. Il en restait onze, scellées, dans la boîte LU sur le buffet.
« Je vais pas au lycée, a-t-elle dit. »
« Tu restes ici, j’ai répondu. Tu verrouilles. Tu ouvres à personne, même à Chloé. »
« J’suis pas conne, maman. »
À 8 h 30, Christophe et moi, on est partis au commissariat de Roubaix. La Clio a démarré à la deuxième tentative.
À 10 h 04, mon téléphone a vibré. Léa : « Ça va. J’ai verrouillé. »
C’était la dernière fois.
Le brigadier Garcia avait une moustache grise et un stylo qu’il rangeait entre chaque question. Il a lu les deux textos sur le Nokia de Christophe, lentement. Il les a recopiés à la main.
« Vous avez un nom ? »
« Ludovic. Leroy, je crois. Il avait un bar à Lens. »
« Leroy, a-t-il répété. Dans le Nord, madame, c’est un nom sur dix. Une date de naissance ? Une adresse ? »
« J’ai rien de tout ça. »
« Le numéro, c’est une carte prépayée, achetée en liquide. Pas de titulaire. » Il a rangé son stylo. « Pour une plainte, il me faut une personne identifiée. Là, je peux faire une main courante. C’est tout. »
« Il a menacé ma fille. »
« Il a écrit qu’il y aurait un paiement. Samedi midi. Avant samedi, il n’y a rien que je puisse constituer. » Il a soutenu mon regard. « Je sais comment ça sonne, madame. Je suis désolé. »
Il m’a donné sa ligne directe sur un post-it jaune.
« Si ça bouge avant, vous m’appelez moi. Pas le 17. Moi. »
On est restés trois heures. Les formulaires, la photocopie de l’écran, deux signatures par page. Dans la salle d’attente, il y avait une femme avec un sac Lidl sur les genoux et un homme qui dormait la bouche ouverte. J’ai lu quatre fois l’affiche sur la violence conjugale.
À 12 h 55, on est sortis. Il faisait gris sur le parking. La Clio a tourné, tourné, et s’est tue.
Jeudi. Elle lâche toujours un jeudi.
J’ai appelé Léa. Ça sonnait. Rien.
J’ai rappelé. Six fois, entre midi et deux heures.
« Elle dort, a dit Christophe. »
« Elle dort pas. »
On est rentrés à pied. Cinquante-cinq minutes. Il marchait à mon pas, sans parler, les mains dans son blouson. Je comptais les feux. Je comptais les poubelles. J’ai arrêté de compter à la rue des Lilas.
J’ai entendu une sonnerie avant d’avoir sorti ma clé.
Pas la mienne. Celle de Léa. Depuis le troisième étage, je l’entendais, une sonnerie de dessin animé qu’elle n’avait jamais voulu changer.
Les quatre-vingt-seize marches, je les ai montées à quatre pattes presque.
La porte était fermée. Chaîne enlevée, mais deux tours donnés, de l’extérieur. Elle était sortie avec sa clé.
Mon numéro s’affichait sur l’écran, sur la toile cirée. Sept appels manqués. À côté, son bol de café, vide, avec le cercle brun au fond.
« Léa ? »
Sa chambre. Le lit défait. Son sac de cours n’était plus là.
Sur l’oreiller, un petit papier plié en huit, tout doux, tout gris à force d’avoir été plié. Je l’ai reconnu avant de l’ouvrir. Derrière moi, j’ai entendu Christophe taper sa poche, sur la gauche, à la place de son portefeuille.
Dessous, un ticket de caisse. Au dos, au stylo bleu, de l’écriture de ma fille. Trois mots.
« Toit du Lidl »
J’avais les deux mains sur les barreaux et je ne regardais que mes mains.
Quatrième barreau. Cinquième. Le fer était froid, rouillé, il me restait de la peinture verte sous les ongles. L’échelle de service montait derrière les quais de livraison du Lidl, entre deux bennes et une pile de palettes. Christophe était au-dessus de moi. Il montait vite, pour un homme de cinquante-trois ans.
« Respire, Sandrine, a-t-il dit sans se retourner. Regarde pas en bas. »
« J’ai le vertige, j’te rappelle. »
« Je sais. Théo me l’avait dit. Il disait que t’étais montée sur une chaise une fois pour changer une ampoule, et que t’avais fermé les yeux. »
Je n’ai pas répondu. J’ai monté le sixième barreau, le septième.
On est arrivés sur le toit. Du gravier, du goudron, un rebord à hauteur de genou. Je me suis mise à quatre pattes. Mes jambes ne voulaient plus.
Léa était assise au bord, les pieds dans le vide, son sac de cours posé à côté. Elle tenait le petit mot dans sa main.
« Léa. »
« Je vais rien faire, maman. » Elle n’a pas tourné la tête. « Je voulais voir ce qu’il voyait. »
« Viens là. S’il te plaît. »
« Regarde. »
J’ai avancé de trois mètres sur les genoux. Le gravier m’a rentré dans les paumes. Je me suis assise à côté d’elle, le plus loin possible du bord, et j’ai tourné les yeux là où elle les tournait.
On voyait tout le parking. Cent quarante places, une rangée de caddies enchaînés, le panneau jaune du Lidl, la rue des Lilas qui descendait derrière. On voyait même le toit de notre immeuble.
« De là, il voyait Christophe arriver, a dit Léa. Et il voyait notre fenêtre. »
Et tout au bout du parking, garée de travers contre le dernier lampadaire, une Berlingo blanche. Le moteur éteint. Un autocollant jaune et rouge sur la lunette arrière.
« Elle est là depuis que je suis montée, a dit Léa. Personne en est sorti. »
Christophe s’est approché, sans rien dire, jusqu’au caisson de ventilation, le gros bloc gris au milieu du toit. Il s’est accroupi. Il a passé son pouce sur la tôle.
« Viens voir, Léa. »
Quatre lettres gravées à la pointe d’une clé, dans la peinture grise, pas très droites.
T + L + C
« Le L, c’est moi, a dit Léa. Il l’a mis entre lui et vous. »
Elle s’est levée. Elle a marché jusqu’au caisson, à pas lents, et elle a regardé les trois lettres un long moment. Christophe ne bougeait plus. Il avait la bouche ouverte, un peu, comme on l’ouvre quand on a trop chaud.
« Il avait dix-sept ans, j’en avais quatre, a-t-elle dit. Je m’en souviens pas. »
« Moi non plus, j’ai dit. Je savais même pas qu’il montait là-haut. »
Je pensais à Théo à dix-sept ans. Une clé dans la main, le dos au vent, en train de graver un L pour une gamine qui mangeait des Kinder Bueno chez nous. Pendant ce temps, moi, je dormais avant ma garde de nuit. Ou je faisais semblant de ne pas entendre ses retours tardifs.
Elle a posé deux doigts sur le C.
« Papa », a-t-elle dit.
Presque rien. Un souffle. Christophe a fermé les yeux. Il a avalé une fois, deux fois. Ses épaules se sont voûtées, comme un homme à qui on retire un sac qu’il portait depuis très longtemps.
Léa lui a tendu le petit mot, plié en huit. Il l’a pris. Il l’a replié sur ses anciens plis, très soigneusement, avec ses doigts brûlés, et il l’a remis dans son portefeuille.
Je les regardais, et je ne savais pas où mettre mes mains.
« Il savait pour le un sur dix, a dit Léa, tout bas. »
« Oui. »
« Alors c’est qu’il a choisi. De me laisser sans lui. » Elle a tourné la tête vers moi. « C’est ça, non ? Il a calculé, et il a choisi. »
J’avais une réponse. Je l’avais depuis le matin, depuis mercredi, depuis treize ans. Je ne l’ai pas dite. Pas à genoux sur du goudron, pas avec mon vertige, pas à ce moment.
Je lui ai pris la main. Elle l’a laissée.
« Je sais pas ce qu’il a calculé, j’ai dit. Je sais qu’il a gravé ton L. »
Elle a hoché la tête.
Alors j’ai entendu l’échelle.
Un bruit de métal, régulier, du bas vers le haut. Des pas. Quelqu’un qui montait sans se presser.
Christophe s’est mis devant nous. Moi, j’ai serré Léa contre moi. Le gravier crissait.
Une capuche grise est apparue au-dessus du rebord. Puis des mains, levées, grandes ouvertes, les paumes vers nous. Puis le reste d’un garçon d’une vingtaine d’années, maigre, qui est monté sur le toit sans les baisser.
« Je viens pas pour faire du mal, a-t-il dit. Je vous le jure. »
Léa avait cessé de respirer contre mon épaule. Puis elle s’est dégagée, elle a fait un pas, elle a plissé les yeux.
« Je te connais. Tu viens tous les samedis, à midi moins cinq. Pain au chocolat. Tu prends jamais la monnaie. »
Le garçon a baissé la tête. Une seconde. Il a retiré sa capuche. Il avait des cernes jusqu’aux pommettes, et une gueule d’enfant.
« Je suis le neveu, madame. Et ce que mon oncle veut, c’est pas votre argent. »
« Maman. Dernière page. Je te dois la vérité sur l’argent, alors je te l’écris.
Papa ne l’a pas volé. Il a juste perdu, au jeu, et il a emprunté à un type qui prête à 20 % par mois. Il devait encore 12 400 euros.
J’ai dix-huit ans. J’ai touché le capital décès de mon père, à la Caisse d’Épargne : 12 400 euros. Le 3 mars, je les ai donnés à Ludovic, devant Chantal, qui a signé comme témoin. La photocopie du reçu est avec cette lettre.
Papa ne sait rien. Il n’aurait jamais accepté, et il serait revenu trop tôt.
Tu lui donneras le papier le jour où il aura le courage de sonner. Ne le chasse pas, Maman. Et Léa ne me doit rien. Rien du tout. Qu’elle rie, c’est tout.
Théo »
Sur le toit du Lidl, Enzo avait fini sa phrase.
« C’est un papier, madame. Il dit pas lequel. Il dit que vous savez. »
Puis il est redescendu par l’échelle, mains en l’air jusqu’au dernier barreau, comme il était monté. La Berlingo n’a pas bougé. On est rentrés à vingt heures, tous les trois.
Léa m’a dit pardon dans la cuisine, avec les pâtes. J’ai dit moi aussi. On ne s’est rien dit d’autre.
La lettre, je l’avais gardée dans mon sac depuis mardi. Je n’avais pas voulu lire la dernière page. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que tant que je ne l’avais pas lue, Théo n’avait pas fini de parler.
À 1 h 50, j’étais seule sous la lampe de la cuisine. Christophe dormait sur le canapé depuis minuit. Je n’avais pas voulu qu’il retourne seul au-dessus du tabac, avec Enzo qui traînait.
Je l’ai lue deux fois. La première fois, mes yeux n’allaient pas assez vite. La deuxième fois, j’ai lu chaque mot.
Entre les feuillets à carreaux, il y avait une feuille pliée en quatre. Une photocopie, noir et blanc, avec un bord gris sur un côté.
Je l’ai dépliée.
« Je soussigné Ludovic Leroy reconnais avoir reçu de M. Théo la somme de 12 400 € en règlement de tout compte de la dette de M. Christophe. Fait à Roubaix, le 3 mars. »
Une signature en biais. Dessous : « Témoin : Chantal Dubois ».
J’ai posé la feuille sur la toile cirée. J’ai posé mon bol de tisane dessus, par réflexe, pour qu’elle ne s’envole pas. Il n’y avait pas de vent.
Mon fils avait payé. Une semaine avant d’entrer au bloc, il avait payé la dette de l’homme qui nous avait quittés, avec l’argent de son propre père. Et Ludovic Leroy réclamait à Christophe une dette qui n’existait plus depuis treize ans.
« Christophe. »
Il a ouvert les yeux. Il s’est assis sur le canapé d’un coup, comme un homme qui entend la sonnerie d’un réveil.
« Quoi ? C’est Léa ? »
« Non. Viens. »
Il est venu en chaussettes. Je lui ai tendu la feuille sans rien dire. Il a mis ses lunettes de loin, celles à 12 € de la pharmacie, celles qui lui mangent le nez. Il a lu.
Il a lu une fois. Il a relu. Il a passé son pouce sur la signature de Ludovic, comme sur les lettres du caisson de ventilation.
« Le 3 mars, a-t-il dit. J’étais à Dunkerque. Deux jours avant qu’il vienne me voir avec le sac du Leclerc. »
« Il l’a payé, Christophe. »
« Treize ans que je paie un mort. »
Il l’a dit sans élever la voix, comme on énonce un numéro de sécurité sociale.
« Combien ? »
« Deux cents euros par mois. En liquide, à un type qu’il envoyait chercher l’enveloppe. Pendant six ans. Après Théo. Jusqu’à ce qu’il tombe, lui. » Il a regardé le plafond. « J’ai jamais fait le calcul. »
Je l’ai fait pour lui. Deux cents, fois douze, fois six.
« Quatorze mille quatre cents. »
« Ça me paraît pas autant. »
« C’est autant. C’est dix mois de mon salaire, Christophe. »
Il s’est assis à ma table, sur la chaise de Théo, celle qu’on n’utilisait jamais. Je n’ai rien dit. Il avait les épaules rentrées, les mains à plat de chaque côté de la feuille, comme s’il voulait la tenir en place.
Il y avait un autre mot dans la lettre. « Léa ne me doit rien. » Je l’ai relu trois fois. J’ai pensé au visage de ma fille, sur le toit, devant les trois lettres. À sa question : il a calculé, et il a choisi ? Théo avait répondu. Avant, des années avant. Par écrit, sur du papier de cahier.
Je savais de quel papier parlait Enzo.
La photocopie était la copie d’un original. L’original, quelqu’un d’autre le tenait. Et Ludovic le voulait assez pour envoyer son neveu monter sur un toit.
« Retourne-la, a dit Christophe. »
« Pourquoi ? »
« Y a de l’encre qui se voit à travers. »
J’ai retourné la feuille. Théo avait photocopié les deux faces.
Au dos, un feuillet de carnet, arraché, aux carreaux d’écolier. Onze lignes, à l’encre noire. Onze prénoms, des sommes, et une colonne de chiffres tous suivis de « 20 % ».
La ligne du milieu avait été barrée d’un trait net.
« Christophe 28 000 »
PARTIE 4
Mon fils de 18 ans a donné un morceau de son foie à sa petite sœur de 5 ans. Il n’est jamais rentré de l’hôpital.
Part 3 of 5
