« Dix jours d’ITT. »
C’est ce que le médecin a écrit à 6 h 10, dimanche matin, sur un formulaire à en-tête, aux urgences de Roubaix. Fissure du cartilage du nez. Contusion de la pommette droite. Excoriations au cuir chevelu. Il a rempli les cases avec un stylo qui avait du mal à démarrer, et il l’a secoué deux fois contre la paume.
Je n’avais pas dormi. J’étais assise sur un lit étroit, dans une robe de mariée qui commençait à durcir sur les épaules, avec des cheveux pleins de caramel sec.
La nuit avait passé en morceaux. La veste de gendarme sur mes épaules. Le trajet dans ma Clio de 2008, que Manon conduisait parce que je n’arrivais plus à tenir le volant droit. Le chauffage qui ne marchait que sur la position la plus forte, et ses mains à elle, serrées sur le plastique.
À l’entrée des urgences, elle avait payé le parking avec les pièces du cendrier. Elle les avait comptées une par une, à la lumière du plafonnier. Deux euros quarante.
« Garde ça, avait-elle dit. Si jamais ils te demandent un justificatif. »
Je n’avais pas ri.
Une collègue de Manon, aide-soignante de jour, est venue prendre les photos à 6 h 40. Elle avait des gants bleus et une voix qu’elle gardait basse, comme dans une chambre où quelqu’un dort.
« Je vais prendre la joue de face. Après, de profil. Tu peux relever tes cheveux ? »
« Oui. »
« Et le poignet aussi, s’il te plaît. Celui qui a les marques. »
Je lui ai tendu le poignet droit. Elle l’a pris avec deux doigts. Un flash, puis un deuxième.
« C’est pour le dossier », a-t-elle ajouté. « Garde-les bien, ces photos. Ça compte. »
Manon, sur la chaise, a regardé ses ongles. Elle avait fini sa nuit de garde vingt-quatre heures plus tôt et elle n’avait pas fermé l’œil non plus.
À 7 h 15, mon téléphone a vibré dans le sac. Garcia, par message : Aymeric Lambert-Duval est placé en garde à vue. Je vous rappelle ce matin pour la suite.
Je l’ai lu deux fois. J’ai posé le téléphone face contre le drap.
À 8 h 05, on a poussé le rideau.
Béatrice se tenait à l’entrée du box. Elle avait changé de chemisier : bleu pâle, manches longues, boutonnées jusqu’aux poignets. À son bras, un cabas du Leclerc, avec le logo orange effacé sur un côté, du genre qu’on garde dix ans dans le coffre.
« Je n’ai pas le droit de venir ? » a-t-elle demandé.
« Qui t’a dit où j’étais ? »
« Personne. J’ai appelé les urgences de Roubaix, puis celles de Lille. Tu n’étais pas à Lille. »
Manon s’est levée.
« Je reste là. »
« Je n’ai pas de secret pour Manon », a dit Béatrice. « Pas ce matin. »
Elle a posé son cabas sur le pied du lit. Elle en a sorti un gilet gris plié, une bouteille d’eau, une chemise cartonnée.
« Mets ça sur toi. Tu vas attraper froid. »
C’était mon gilet. Je l’avais laissé dans sa voiture, il y a un mois. Je l’ai mis quand même, parce que mes bras tremblaient depuis une heure.
« Ils le relâchent cet après-midi », a-t-elle dit. « Il aura une convocation et l’interdiction de s’approcher de toi. Maître de Villiers me l’a dit à 7 heures. »
« Maître de Villiers ? »
« L’avocat d’Aymeric. Il s’occupe aussi de moi, pour cette affaire. »
Elle a ouvert la chemise cartonnée sur ses genoux. Deux feuilles. Un texte imprimé, une ligne vide pour une signature. Elle l’a tourné vers moi.
« C’est une renonciation à la clause 14. Et un retrait de plainte, à signer avant lundi, neuf heures. En échange, je te donne 150 000 €. »
J’ai regardé la feuille. Le chiffre était déjà écrit en toutes lettres. Cent cinquante mille euros.
« Tu as ça sur toi ? »
« Je peux le virer lundi à midi. »
« Et ma plainte ? Mon nez ? Les dix jours ? »
« On ne fait pas payer à un garçon de trente-six ans un moment de mauvaise humeur. »
Je l’ai regardée longtemps. Elle n’a pas détourné les yeux.
« Un moment de mauvaise humeur », j’ai répété.
« Victoire, tu as jusqu’à lundi pour… »
« Qui est Sixtine ? »
Elle a cligné des yeux une fois. Juste une.
« Ce n’est pas le sujet. »
« Si. C’est exactement le sujet. »
« Ce n’est pas ici que… »
Elle s’est arrêtée parce que Manon avait fait un pas vers elle. Pas un geste. Un seul pas, avec les poings dans ses poches.
Béatrice a tiré sur sa manche pour la rabattre sur son poignet gauche, mais le mouvement l’a remontée de deux centimètres. Je l’ai vu. Sur la face intérieure, une ligne blanche, plus claire que la peau, longue comme un doigt. Vieille. Cicatrisée depuis des années.
Elle a vu que je l’avais vue. Elle a rabattu la manche, plus vite.
« Je n’ai pas fini mes explications », a-t-elle dit.
« Moi, j’ai pas fini mes questions. »
« Elles attendront. »
Elle a refermé la chemise. Elle l’a posée sur le drap, à côté de ma main, comme on laisse une facture.
« Tu liras ça tranquillement. Tu verras que c’est la meilleure solution pour tout le monde. Pour toi aussi, Victoire. Surtout pour toi. Tu as une usine, quatorze salariés, et un compte au Crédit Agricole. Tu y as pensé ? »
Elle a repris son cabas. Elle s’est retournée sur le seuil du box, une main sur le rideau.
Dans le couloir, un brancard passait en grinçant. L’horloge, au-dessus de la porte, indiquait 8 h 21.
« Lundi, neuf heures, Victoire. Après, je ne pourrai plus rien pour toi. »
Maître Leroy m’a ouvert le portillon en bottes en caoutchouc vertes, avec des gants de jardinage aux doigts noirs de terre.
Je ne l’avais vu qu’en costume, derrière un bureau, avec ses lunettes à monture fine et un stylo à plume. Là, il portait un vieux pull troué au coude et il sentait la tomate. Pas la tomate qu’on mange. Celle des feuilles, quand on les froisse entre les doigts, une odeur verte et piquante qui reste sur les mains.
« Madame Moreau. Excusez-moi, je n’ai pas eu le temps de me changer. »
« C’est moi qui vous ai appelé un dimanche. »
« Venez. »
Il était 15 h. J’avais dormi trois heures sur le canapé de Manon, dans son F2 du quatrième sans ascenseur, avec la robe de mariée roulée en boule au pied du lit. J’avais mangé un Tupperware de pâtes de la veille, froides, avec la fourchette de ma boîte à gants, dans la Clio, devant chez lui. Il n’y avait plus que le gilet gris de Béatrice pour me tenir chaud. Je ne l’avais pas enlevé.
Il m’a fait passer entre des rangées de plants. Des tuteurs en bambou. Des fils de ficelle tendus au cordeau.
« Je n’ai plus que vingt minutes de lumière », a-t-il dit en retournant s’accroupir devant un pied de tomates. « Si cela ne vous dérange pas, je termine. »
« Vous saviez. »
Il n’a pas levé la tête. Il a attaché une branche avec un bout de raphia.
« Je suis le notaire de votre père depuis trente ans, madame Moreau. Je sais beaucoup de choses. Précisez. »
« Vous m’avez dit que la caution, c’était côté Aymeric. Que ça ne me concernait pas. »
« C’est ce que j’ai dit, oui. »
« C’était faux. »
Il s’est redressé, une main dans le bas du dos. Il a retiré un gant, puis l’autre. Il les a posés sur un seau retourné.
« C’était incomplet. Ce n’est pas la même chose, et je le regrette. Asseyez-vous, voulez-vous ? »
Il y avait un banc en bois, contre le mur de la cabane à outils. Je me suis assise. Lui est resté debout, les bottes écartées dans la terre.
« La clause 14 fonctionne en deux temps », a-t-il commencé, de la voix qu’il avait pour lire les actes. « Un : si une violence est constatée après la célébration, par un témoin ou un enregistrement, vos vingt pour cent reviennent à vous. Deux : la caution garantit que monsieur Lambert-Duval vous rendra, en plus, ce qu’il vous doit. Si lui ne paie pas, vous pouvez vous retourner directement contre sa garante. »
« Contre Béatrice. »
« Solidaire, madame Moreau. Cela veut dire que vous n’avez même pas besoin de passer par lui. Neuf cent mille euros, sur ce qu’elle possède. »
« Je l’ai demandée, cette garantie », ai-je dit. « C’est moi. »
« Je sais. Vous avez dit “la famille”. Vous pensiez à un oncle, je crois. »
« À un banquier. »
« Madame Lambert-Duval a signé la veille, seule, dans mon étude. Elle a mis un quart d’heure. Elle a lu chaque ligne, une par une, avec un crayon. »
Il a regardé ses mains nues. Elles étaient pâles là où les gants les protégeaient.
« Elle savait ce qu’elle faisait », a-t-il dit. « Pas vous. Et moi, je savais que vous ne saviez pas. »
« Alors pourquoi vous avez dit… »
J’ai senti ma voix monter. Je me suis arrêtée. Au bout du jardin, quelqu’un tondait une pelouse.
« Pourquoi vous m’avez fait relire la clause 14 deux fois ? »
Il a ôté ses lunettes, il les a nettoyées avec le bas de son pull.
« Il y a trois ans, j’ai rédigé un accord de confidentialité pour une jeune femme. Elle s’appelait Sixtine d’Harcourt. Je ne peux pas vous dire ce qu’il y avait dedans. Le secret professionnel ne s’éteint pas, même quand on a honte. »
Je me suis levée.
« Sixtine. »
« Vous connaissez ce prénom. »
« Je l’ai entendu hier soir. Dans la bouche de Béatrice. »
Il a fermé les yeux une seconde.
Il a remis ses lunettes sans rien ajouter.
« Je vous ai fait relire la page, madame, parce que je n’avais pas le droit de vous dire où regarder. Alors j’espérais que votre œil descendrait d’une ligne tout seul. Il ne l’a pas fait. Je m’en veux. Je me suis dit : elle est sérieuse, elle lit tout, elle verra. »
« J’ai tout lu. Sauf ça. »
« Oui. Ça arrive aux gens sérieux. »
Il a fouillé dans la poche arrière de son pantalon. Il en a sorti une enveloppe, pliée en deux, un peu humide sur un coin.
« Elle est venue me la déposer il y a deux mois. Elle m’a dit : “Pour la mariée, si elle vient. Sinon, vous la brûlez.” »
« Qui ? »
« Sixtine d’Harcourt. »
Il me l’a tendue. Au dos, au stylo bille, trois mots : Pour la mariée.
« À l’intérieur, il y a un numéro de téléphone. Et une lettre signée, qui me délie de mon secret pour ce qui la concerne. Je ne l’ai pas ouverte. Elle m’a fait promettre de ne pas l’ouvrir. »
J’ai pris l’enveloppe. Elle pesait presque rien.
« Béatrice m’offre 150 000 € pour que je renonce à la clause, ai-je dit. Et que je retire ma plainte. Avant lundi, neuf heures. »
« Ne signez rien. Venez lundi, 9 h, dans mon étude. Je dresserai le constat de la clause 14, avec l’enregistrement. Il faut que vous l’apportiez, sur un support que je puisse conserver. »
« Et si je signe pas ? »
« Alors elle fera tout pour vous en dissuader. Appelez ce numéro avant qu’elle ne le fasse. »
Je suis retournée à la Clio. J’ai déchiré l’enveloppe en la tenant contre le volant. Une feuille pliée en quatre, une écriture ronde et rapide : un numéro à dix chiffres, et rien d’autre. En dessous, une lettre de deux lignes, signée.
Je me suis trompée deux fois en tapant les chiffres. À la troisième, la sonnerie a duré quatre coups.
Quelqu’un a décroché. Pas de bonjour. Pas de nom. Juste une respiration, et dans le fond, le bruit d’un moteur qui tourne à l’arrêt.
Puis une voix de femme, basse, sans surprise :
« Il t’a pris ton téléphone, c’est ça ? »
Sixtine a coupé le moteur avant que j’aie fini de refermer la portière.
Le ronron s’est arrêté d’un coup. Il est resté le tic-tac du pot d’échappement qui refroidit, et un lampadaire orange au-dessus du parking du Lidl de Roubaix, fermé depuis 20 h.
J’avais laissé la Clio de l’autre côté de l’allée. Je l’avais fermée à la clé, à la main, comme tous les soirs : la télécommande est morte depuis deux ans.
« Claque bien ta porte. Ça sent le chien mouillé, mais y a le chauffage. »
Elle avait trente-trois ans et l’air d’en avoir plus. Un gilet de laine, les cheveux tenus par un élastique de bureau, les deux mains sur le volant alors que la voiture ne roulait plus. Elle regardait le local des caddies. Pas moi.
« Tu as lu la lettre », a-t-elle dit.
« Deux lignes. Un numéro. »
« C’est tout ce que j’ai pu écrire. Le reste, je préfère le dire en vrai. »
« Je t’écoute. »
« J’ai été avec lui deux ans. Les dix premiers mois, c’était le garçon le plus gentil de Lille. »
« Et après ? »
« Après, il y a eu un dîner chez sa mère. J’ai dit devant ses amis qu’il avait raté un rendez-vous avec sa banque. Un truc de rien. »
Elle a respiré par le nez.
« Il a attendu qu’on soit dans l’escalier. »
Sa main gauche s’est posée à plat sur ses côtes, sans qu’elle y pense, comme on touche sa poche pour vérifier ses clés.
« Une côte cassée. Et le poignet, parce que j’ai voulu me rattraper à la rampe. »
Elle s’est tournée vers moi pour la première fois. Elle a regardé ma pommette, le bleu qui descendait vers la bouche, mon nez.
« Il t’a pas loupée non plus. »
« Qui t’a emmenée aux urgences ? »
« Personne. Béatrice m’a conduite dans une clinique privée, du côté de Marcq. Elle a dit : “Pas les urgences, ma chérie. Ils posent des questions.” »
« Elle a dit ça. »
« Dans sa voiture, sur le périph, sans me regarder. Le lundi, j’étais chez un notaire. Ton notaire. Un papier de confidentialité. Le mercredi, j’avais 40 000 € sur mon compte. »
« Pour que tu te taises. »
« J’ai pris l’argent. J’en suis pas fière. Je te le dis une fois, après j’en parle plus. »
Un camion de livraison est passé sur la rocade. Ses phares ont balayé le pare-brise, une seconde, et sont repartis.
« Six mois plus tard, j’ai reçu un courrier de la banque. Un crédit auto de 18 000 €. À mon nom. Pour une voiture que j’avais jamais vue. »
« Il avait signé à ta place. »
« Il a même fait mes boucles du S. »
J’ai pensé à la cicatrice. Je l’ai dit tout haut, sans le décider.
« Béatrice a une cicatrice. Au poignet gauche. »
« Elle m’a dit que c’était un accident de cuisine. » Sixtine a eu un petit rire sans air. « Tout le monde a un accident de cuisine. »
Elle a gratté le volant avec l’ongle, là où le plastique était usé.
« Sur le périph, elle a dit une autre phrase. “Hubert disait toujours : bonne fille.” Je savais pas qui c’était, Hubert. »
« Son mari. Il est mort il y a six ans. »
« Trente ans, elle m’a dit. Elle l’a dit comme on donne l’heure. » Elle a avalé sa salive. « Et Aymeric, après, il me le disait aussi. “Tu es une bonne fille, toi.” Avec le même ton. Tu vois ? Le même… »
Elle n’a pas fini. Moi non plus.
On est restées deux minutes sans parler. Sur le tableau de bord, il y avait un ticket de parking, un paquet de mouchoirs, et un Kinder Bueno entamé.
« Victoire. »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’il t’a fait signer, ces derniers mois ? »
« Le contrat de mariage. Chez Leroy. »
« Autre chose. »
« Rien. »
« Il t’a pris ton téléphone. Il l’a gardé combien de temps ? »
« Un après-midi, en mars. J’avais une migraine. Il m’a dit qu’il me le mettait en silencieux, et… »
Je me suis arrêtée. J’avais la bouche sèche.
« Je l’ai noté », ai-je dit.
« Noté ? »
« Dans un carnet. Je note tout. C’est mon père, ça. »
Sixtine a ri, vraiment, une seule fois, courte.
« Garde-le, ton carnet. Moi, j’ai rien noté. »
Elle m’a raccompagnée jusqu’à la Clio avec sa lampe de téléphone. Elle a attendu que j’aie tourné la clé dans la serrure pour repartir.
Je suis arrivée chez Manon à 23 h 10. Quatre étages à pied. J’ai dormi sur le canapé, avec le gilet gris de Béatrice, quatre heures, d’un seul bloc.
À 7 h 52, Manon rentrait de sa nuit. Elle a posé son sac sur la toile cirée, à côté d’une boîte de Doliprane écrasée, et elle a mis l’eau à chauffer.
Mon téléphone a vibré sur l’accoudoir.
Un mail. Un expéditeur que je connaissais par cœur, vert et blanc, celui qui m’envoyait les relevés de la boîte tous les mois.
J’ai lu l’objet à voix haute. Manon a lâché la casserole.
« Mise en demeure. Caution personnelle et solidaire de Madame Victoire Moreau. 1,4 million d’euros. »
PARTIE 3
« SOURIS, VICTOIRE ! NE ME FAIS PAS HONTE ! » m’a soufflé Aymeric à l’oreille, en m’écrasant le visage dans notre pièce montée, devant deux cents invités.
Part 2 of 5
